La littérature américaine a émergé main dans la main avec l’humour. Dans son premier cours dispensé à l’Unifr, le nouveau professeur du Département d’anglais Michael Boyden a décortiqué ce sujet hautement sérieux. Interview.
Pourquoi un cours sur l’humour dans la littérature américaine?
De nombreux textes littéraires américains utilisent l’humour pour explorer certains aspects de la société, et ce dans des styles très variés. Je pensais que cela intéresserait d’autant plus les étudiant·e·s que j’ai décidé d’aller au-delà de la littérature et d’élargir le cours à l’utilisation de l’humour dans la culture américaine en général.
Est-ce que cela a fonctionné? Les étudiant·e·s ont-ils été intéressés?
Oui, mais pas de la façon dont je l’avais imaginé. Prenons l’exemple de l’intelligence artificielle: les étudiant·e·s y sont tellement habitués que certaines utilisations qui en sont faites – et qui me paraissent problématiques ou peu pertinentes– ne les interpellent pas du tout, voire leur plaisent. Au fond, ce cours m’a permis d’apprendre pas mal de choses sur le corps estudiantin… et sur l’humour.
L’humour, on le retrouve à toutes les époques et dans toutes les régions du monde?
Oui, c’est quelque chose d’universel: la plupart des sociétés et des cultures estiment avoir le sens de l’humour. Les philosophes disent que la capacité de rire est l’une des caractéristiques propres aux humains. Il y a néanmoins des débats intéressants sur la question de savoir si les animaux peuvent, eux aussi, rire. Dans tous les cas, on trouve non seulement des traces d’humour à toutes les époques, mais aussi dans tous les genres littéraires. Il n’y a pas que la comédie qui y a recours; le drame aussi.
N’empêche que l’humour a une tradition particulièrement solide aux Etats-Unis. Dans quel contexte est-elle née?
Disons que la littérature américaine comporte des types très spécifiques d’humour, dont les «tall tales», des textes centrés sur un phénomène d’exagération. Ces contes étaient très populaires dans la première moitié du 19e siècle, dans la foulée de l’indépendance. D’ailleurs, l’humour avait déjà été utilisé durant la guerre d’indépendance, à des fins politiques. Les Américains s’étaient notamment réapproprié certaines chansons britanniques, telles que le «Yankee Doodle», qui est devenu un hymne patriotique. Mais il a fallu attendre l’arrivée des nouveaux médias pour que l’humour se diffuse à l’échelle du pays et devienne national.
Le 19e siècle est communément qualifié d’âge d’or de l’humour américain, avec Marc Twain comme figure de proue. Pourquoi?
Les chercheur·euse·s attribuent cet essor à une combinaison de facteurs. L’un d’entre eux est l’émergence d’un nouvel écosystème médiatique, au cœur duquel figurent la révolution de la presse écrite et le succès des tabloïds bon marché, ce qu’on a appelé la «penny press». Au niveau politique, on peut citer la montée du nationalisme et des identités sectorielles post-indépendance, ainsi que l’émergence d’un nouveau système partisan après l’arrivée au pouvoir d’Andrew Jackson. Le 19e siècle voit par ailleurs l’activité d’écrivain·e se professionnaliser. L’exemple le plus parlant de cette évolution est Washington Irving, qu’on qualifie parfois de premier homme de lettres américain. Ces auteur·rice·s utilisent abondamment l’humour dans leurs textes. La littérature américaine a donc émergé main dans la main avec l’humour. Mais attention, ce qui faisait rire à l’époque ne serait plus forcément considéré comme drôle aujourd’hui. Les textes de l’époque pouvaient être franchement racistes et/ou sexistes. L’humour aussi a une date de péremption…
Quels étaient les principaux ingrédients de cet humour littéraire précoce?
Le «Yankee», sorte de personnage stéréotypé et étroit d’esprit, en était une figure incontournable. Dans les années 1730, Benjamin Franklin avait publié un almanach faisant intervenir un tel personnage, qui est resté un modèle du genre. A l’image de Franklin, les premiers auteurs humoristiques du 19e ont commencé par s’inspirer des codes de la satire anglaise. Puis ils s’en sont émancipés pour travailler sur des éléments locaux. Dans son célèbre roman «Pudd’nhead Wilson», Mark Twain combine notamment la thématique des conflits raciaux américains avec les ressorts du «tall tale».
Comment l’humour américain a-t-il évolué par la suite?
Des formes plus urbaines d’humour sont apparues au fil des décennies et de l’industrialisation, reflétant les changements survenus dans la société américaine. Le groupe new-yorkais d’écrivains, critiques, humoristes et acteurs qui se réunissaient régulièrement au Algonquin Hotel dans les années 1920-1930, autour notamment de Dorothy Parker, en est un bon exemple. C’est à cette époque que sont nés les personnages névrosés qui peuplent encore aujourd’hui de nombreuses comédies populaires. Dans les années 1960, on assiste à l’émergence d’un humour encore plus sournois, lié aux mouvements pour la liberté d’expression et l’égalité raciale. Je pense par exemple aux «stand up» de Lenny Bruce, Richard Pryor ou Freddie Prinze. Autre exemple intéressant datant de cette période: l’apparition des «underground comics» (bandes dessinées souterraines), des œuvres généralement satiriques et auto-éditées, axées sur des contenus tabous tels que la consommation de drogue, la sexualité et la violence.
Quid de l’époque ultra-contemporaine?
Actuellement, l’humour américain vit une nouvelle ère. D’une part, le mouvement MAGA («Make America Great Again») de Donald Trump a détourné la contre-culture pour l’utiliser à ses fins. Cela nous rappelle que l’humour n’est pas forcément drôle et peut servir à asseoir la supériorité d’un groupe. Mais contrairement aux chercheur·euse·s qui pensent qu’on ne peut pas utiliser la théorie classique de la comédie pour analyser ce qui se passe aujourd’hui, je suis d’avis que nous vivons actuellement un second âge d’or de l’humour américain. Il présente des similitudes structurelles avec le premier âge d’or du 19e siècle. Il est porté par l’essor des réseaux sociaux, le fossé culturel grandissant entre les «Etats bleus» (c’est-à-dire démocrates) et les «Etats rouges» (à majorité républicaine), ainsi que le second mandat de Donald Trump. Ce dernier est souvent raillé pour son comportement «royaliste», tout comme l’était Andrew Jackson presque 200 ans avant lui.
Comment avez-vous illustré concrètement cette bipolarité de l’humour américain du 21e siècle dans votre cours?
Ce qui m’a particulièrement plu dans l’enseignement de ce cours, c’est que j’ai pu m’appuyer sur une multitude d’exemples tirés de l’actualité pour mettre en évidence la complexité du sujet traité: l’épisode «Sickofancy» de la série «South Park», l’utilisation de Pepe the Frog – qui avait commencé comme un personnage de bande dessinée underground – par la droite alternative pro-Trump (alt-right), le «deepfake» de la sénatrice Amy Klobuchar ou encore les publications du président Trump sur Truth Social, notamment la vidéo sur Gaza ou le mème «No Kings». En même temps, je me sentais mal à l’aise de donner autant de visibilité à l’humour MAGA. Ce dernier révèle en effet à quel point la satire glisse vers le cynisme à l’ère Trump. Le défi a donc consisté à montrer comment l’humour peut continuer à être un outil critique à notre époque – avec des figures telles que Jon Stewart ou Stephen Colbert – tout en reconnaissant qu’il sert souvent à affirmer des hiérarchies. Cela renvoie à l’un des superpouvoirs de l’humour: bien utilisé, il peut contribuer à donner du sens à des réalités contradictoires.
- Michael Boyden est professeur au Département d’anglais de l’Unifr. Au semestre d’automne 2025, il a dispensé un cours intitulé «No laughing matter: humor in American culture and literature».
- Photo: Stephen Colbert and Jon Stewart appear on « The Daily Show with Jon Stewart » (Photo by Brad Barket/Getty Images for Comedy Central)
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