Détrompez-vous! Le point faible d’Achille n’était pas son talon, mais son astragale. Dans le cadre d’un projet Agora mené à l’Université de Fribourg, Barbara Carè – l’une des plus grandes expertes au monde sur le sujet – montre comment elle a déconstruit les idées reçues sur cet os situé à l’extrémité inférieure du tibia des mammifères. Et si vous souhaitez vraiment l’énerver, essayez de prétendre que l’astragale servait exclusivement de dé dans l’Antiquité.
Quelle drôle d’idée de vous intéresser aux astragales. Quelle mouche vous a piquée?
J’ai commencé à travailler sur le sujet il y a longtemps déjà, lors de mon travail de Master. C’était alors un sujet peu étudié, peut-être du fait que les archéologues considéraient les astragales comme des jouets ou des sortes de dés primitifs, une idée héritée des premiers travaux sur le monde antique, bien avant la naissance de l’archéologie moderne. En examinant leurs contextes archéologiques de découverte, cette dimension ludique me semblait peu évidente et, à mon sens, plaidait plutôt pour un usage rituel. Aujourd’hui encore, le sujet reste largement sous-estimé, comme si tout avait déjà été découvert; et pourtant, mes recherches récentes ont complètement transformé la lecture traditionnelle, montrant que les astragales sont parmi les objets les plus fascinants, énigmatiques et emblématiques de la culture grecque.
De quel contexte archéologique s’agissait-il?
En me basant sur des rapports de fouilles de la nécropole de Locres, une colonie grecque du sud de l’Italie, j’ai découvert que les archéologues y avaient mis au jour, lors de fouilles réalisées au début du XXᵉ siècle, 9000 astragales répartis dans 140 tombes. L’une de ces sépultures en comptait 1000 à elle seule! Ça m’a mis la puce à l’oreille: les astragales devaient revêtir une signification bien au-delà du simple jeu. 
Mais pourquoi pensait-on que les astragales ne revêtaient qu’une fonction ludique?
Cette interprétation semble s’imposer à partir du XVIᵉ siècle, période où l’intérêt pour le jeu devient très vif. Ceux qui soutiennent que les astragales étaient utilisés comme dés dans l’antiquité grecque invoquent un texte du philosophe Aristote, daté du IVᵉ siècle av. J.-C. Or, j’ai découvert que ce texte, tel qu’il est repris dans toutes les éditions modernes, a été en réalité « manipulé » dans sa première édition imprimée à la Renaissance. J’ai en effet démontré que les manuscrits originaux ne mentionnent aucunement cette dimension ludique.
Et vous avez découvert autre chose: le point faible d’Achille n’était pas son talon, mais bel et bien son astragale !
Exactement. On devrait parler de l’astragale d’Achille! Le mythe de son talon vulnérable n’existe pas dans le monde grec ; il apparaît seulement à l’époque romaine, au Ier siècle après J.-C. Le terme utilisé en latin est «talus», or «talus» signifie astragale, et non pas talon, d’où l’erreur. C’est à l’époque des premiers anatomistes que cette confusion est née, lorsqu’ils ont interprété le texte latin de manière erronée dans leurs traités.
Mais alors à quoi servaient réellement les astragales?
Les astragales avaient de multiples usages. En tant qu’amulettes, ils servaient à protéger, notamment quand ils étaient placés dans les tombes, mais pas uniquement. Ils servaient aussi à la divination ainsi que dans des pratiques médicales. Des textes d’époque romaine confirment qu’on leur prêtait des vertus magiques : un astragale pouvait conférer une qualité de l’animal dont il provient, comme la vitesse. Ils jouaient également un rôle symbolique, comme substitut de l’animal, mais ils sont aussi des symboles au sens littéral du verbe grec symballo, « mettre ensemble ». Certains étaient divisés en deux parties à recomposer, servant ainsi à identifier des individus ou des groupes dans des contextes religieux et civils.
Et généralement, sur quel animal prélevait-on les astragales?
Le plus souvent sur les moutons et les chèvres, les animaux les plus souvent sacrifiés. Cela dit, on trouve aussi des astragales de gazelles, de porcs, de bœufs, de cerfs, et même de bisons.
Mais pourquoi l’astragale en particulier et pas un autre os?
Anatomiquement, l’astragale se situe entre la jambe et le pied et joue un rôle central dans la locomotion. Chez les différentes espèces, sa forme varie selon l’habitat et le mode de déplacement, un fait que la biologie évolutive moderne met en évidence. Les anciens Grecs savaient que cette articulation était fonctionnellement essentielle pour le mouvement. Plus généralement, les articulations étaient perçues comme des éléments fondamentaux car elles tiennent littéralement le corps ensemble. De plus, l’astragale représente le pied, qui a toujours été un symbole puissant dans de nombreuses cultures.
Pourquoi avoir voulu faire de vos recherches un projet Agora?
Dans la littérature archéologique, l’astragale est encore souvent réduit au rôle de «dé de l’Antiquité». Même dans les musées, ces objets sont fréquemment présentés comme des jouets ou des curiosités pour enfants. On a fini par perdre de vue leur réalité anatomique: beaucoup les confondent avec les osselets (qui sont en réalité les os de l’oreille). E
n anglais aussi, on utilise à tort le terme de knucklebones (phalanges des doits). On a totalement oublié leur véritable nature, ainsi que leur valeur à la fois sémantique et symbolique. Les os portent en eux l’histoire du corps et de la culture des anciens. C’est cette richesse des significations que j’ai voulu mettre en lumière dans le projet Agora. Revenir aux sources et au mythe, véritables codes culturels universels, reste essentiel pour comprendre comment le sens des objets se transmet et se réinterprète au fil des siècles.
________- Projet Histoires d’os , exposition prévue au Musée Bible+ Orient à la rentrée d’automne.
- Barbara Carè
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