La science de l’engagement démocratique

La science de l’engagement démocratique

L’intérêt pour la citoyenneté passe par une éducation au cœur de laquelle figurent le sens… et les sciences. Depuis dix ans, Marie-Pierre Chevron et Chantal Wicky proposent des outils de terrain au personnel enseignant. Leur nouveau projet, «SCiensibilités», intègre la dimension émotionnelle.

Polarisation, désinformation, incertitudes géopolitiques et environnementales: il est plus pertinent que jamais d’apprendre à entraîner son esprit critique et à exercer son expertise scientifique, ce dès l’école obligatoire. Les projets issus de la collaboration entre l’association AutreSens et l’Unifr s’inscrivent tous dans cette logique. «Nous souhaitons contribuer à préparer les jeunes à participer aux débats de société, à s’investir dans le bon fonctionnement de la démocratie», explique Marie-Pierre Chevron. «Pour cela, nous tentons de nourrir la curiosité scientifique de chaque élève, tous niveaux et tous âges confondus», précise cette collaboratrice scientifique et maître d’enseignement au Département de formation à l’enseignement de l’Unifr.

AutreSens a été co-fondée en 2016 par Marie-Pierre Chevron, Chantal Wicky (lectrice et chercheuse au Département de biologie de l’Unifr), ainsi que des personnes enseignantes et des élèves. Au fil des ans, l’association s’est imposée – grâce à son approche mêlant expérimentation, théâtralité et réflexion éthique – comme une partenaire essentielle dans les projets de littéracie scientifique menés par les deux chercheuses de l’Unifr. L’organisation défend une éducation qui ne se limite pas à faire apprendre, mais qui aide à comprendre le monde pour mieux y agir. Bref, «une éducation au centre de laquelle figure le sens», souligne Chantal Wicky.

Coup de foudre scientifico-pédagogique
Tout est parti d’une rencontre «coup de foudre» il y a quinze ans, en marge d’une conférence sur le darwinisme au Théâtre des Osses. Les deux scientifiques (Chantal Wicky est docteure en biologie moléculaire, Marie-Pierre-Chevron docteure en génétique) décident alors de poursuivre ensemble les recherches et expériences pratiques entamées quelques années plus tôt par Marie-Pierre Chevron, allant dans le sens d’un «meaningful learning».

Ce dernier vise à structurer les connaissances, à les rendre transférables à un autre contexte, ainsi qu’à susciter l’engagement. Pour ce faire, l’accent est placé sur l’expérimentation de terrain, avec une approche ludique. «En 2008, j’avais par exemple mis en place des ateliers d’enquêtes ADN en collaboration avec le Musée d’histoire naturelle de Fribourg», rapporte Marie-Pierre Chevron. Une valise-laboratoire itinérante contenant tout le matériel nécessaire avait été élaborée pour l’occasion.

Dans la foulée du lancement d’AutreSens – une véritable plateforme fédérant divers programmes et outils pratiques autour du «meaningful learning» – les choses se sont accélérées. «Nous avons bénéficié d’importantes aides financières successives de la part de l’Université de Fribourg, des Académies Suisses des Sciences et de la Fondation Gebert Rüf», liste celle qui a consacré sa thèse au développement d’un test pour améliorer le diagnostic de la myopathie de Duchenne. A ce jour, les projets encadrés par Marie-Pierre Chevron et Chantal Wicky ont ainsi été soutenus à hauteur de près d’un million de francs au total. Quant au réseau d’écoles et d’institutions de formation bénéficiant de l’accès à du matériel de laboratoire de pointe et à des ressources pédagogiques adaptées aux plans d’études, il n’a cessé de s’étoffer.

Intégrer la dimension émotionnelle
Une table ronde organisée le 29 mai 2026 à Fribourg marquera symboliquement la clôture d’un chapitre de l’aventure des deux chercheuses, ainsi que l’ouverture du chapitre suivant. Après trois années d’engagement dans le cadre de l’opération «Toutes et tous LabSCitoyen·ne·s», la Fondation Gebert Rüf tire – comme convenu – sa révérence. Ce projet, qui visait à transformer les salles de classe en véritables espaces de recherche, de dialogue et d’esprit critique, a connu un succès bien au-delà des frontières linguistiques et cantonales. C’est désormais sous le nom «SCiensibilités» que la démarche se poursuit, grâce à un nouveau coup de pouce des Académies Suisses des Sciences. La table ronde sera l’occasion «de remercier tous nos partenaires passés et actuels pour leur précieux soutien, mais aussi de débattre collectivement de ce que l’école doit préserver et de ce qu’elle doit faire évoluer», note Marie-Pierre Chevron.

«SCiensibilités» constitue un vrai prolongement de «Toutes et tous LabSCitoyen·ne·s». A travers des approches sensibles, le projet vise à co-construire de nouveaux outils abordant la vulnérabilité humaine et écosystémique, tout en continuant à mutualiser et diffuser les ressources existantes à l’échelle nationale. «Ce qui est vraiment nouveau, c’est la prise en compte de la dimension émotionnelle», poursuit la généticienne. «Au niveau pédagogique, nous nous appuyons sur les travaux de Daniel Favre montrant que si on a le courage de réserver une place aux émotions dans une salle de classe, cela évite qu’elles ne prennent toute la place.» Et de rappeler que la biologie, la physique ou les maths «font peur à pas mal d’élèves».

Au niveau scientifique aussi, «la dimension sensible mérite d’être davantage utilisée», constate Marie-Pierre Chevron. «Pour parler de la maladie de Huntington, nous envisageons par exemple de produire un podcast donnant la parole à des personnes concernées.» Du point de vue de l’enseignement, montrer les émotions exprimées par des personnes expérimentant des situations difficiles permet aux élèves «d’exprimer à leur tour des émotions à ce sujet». Du point de vue de la recherche scientifique, donner la parole à celles et ceux qui souffrent permet d’enrichir les connaissances d’une pathologie «de données sensibles connues seulement de ces personnes».

Chantal Wicky complète: «Ouvrir au sensible, cela fait partie intégrante de la biologie. Les processus biologiques ne présentent pas la même robustesse chez tous les individus. Or, pour pouvoir considérer chaque personne à titre individuel et donc mieux comprendre sa maladie, il faut se préoccuper de son contexte social, environnemental et émotionnel.»

Le stress des gros sous
Le financement externe alloué au projet «SCiensibilités» porte sur la période 2025-2028. Il s’agit de la quatrième fois que Marie-Pierre Chevron et Chantal Wicky bénéficient de l’aide des Académies Suisses des Sciences dans le cadre du programme de promotion MINT. «Nous avons eu de la chance de pouvoir compter depuis 2013 sur le soutien renouvelé de cette institution», observe Marie-Pierre Chevron. «Dans les milieux de la recherche, la volatilité des financements constitue un vrai défi, d’autant qu’il y a un effet boule de neige: un soutien a tendance à en entraîner un autre et à l’inverse, sans être déjà au bénéfice d’un soutien, difficile de décrocher de l’argent ailleurs.»

Afin de stabiliser leur budget sur le moyen terme, les responsables d’AutreSens tentent de pérenniser les outils et programmes conçus au fil du temps, «notamment en les regroupant sur notre plateforme en ligne», indique Marie-Pierre Chevron. Car «lorsqu’il manque de l’argent, nous sommes obligées de nous engager personnellement, de prendre sur le budget de fonctionnement de notre propre équipe», ajoute Chantal Wicky. Les deux chercheuses se réjouissent donc du fait que leurs propositions didactiques sont actuellement en phase de reconnaissance institutionnelle comme moyens d’enseignements complémentaires aux outils officiels. «Cela leur assurera un bel avenir», estime Marie-Pierre Chevron.

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Author

Journaliste indépendante basée à Berne, elle est née au Danemark, a grandi dans le Canton de Fribourg, puis a étudié les Lettres à l’Université de Neuchâtel. Après avoir exercé des fonctions de journaliste politique et économique, elle a décidé d’élargir son terrain de jeu professionnel aux sciences, à la nature et à la société.

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