A l’Université de Fribourg, les étudiantes sont largement majoritaires (67,5% en 2025). Mais lorsqu’on regarde le corps professoral, les femmes restent peu nombreuses, en particulier dans les sciences (16,9%). Invitées à une table ronde de la Société fribourgeoise des sciences naturelles, trois scientifiques ont partagé leurs expériences.
Trois femmes, trois générations, trois parcours pour témoigner et ouvrir la voie à d’autres. Et surtout pour répondre présent à la question «Où sont les filles en sciences?», lancée par la Société fribourgeoise des sciences naturelles à l’occasion d’une table ronde qu’elle organisait au début mars 2026.
«Dans les années 1960, tout semblait possible, raconte Michèle Caron. Les recherches géologiques étaient en plein boom, en quête de bassins pétroliers partout dans le monde. Les universités ont suivi en élargissant les offres de formation.» Elle avait à peine bouclé sa licence à la Sorbonne, à Paris, qu’un professeur de Fribourg venait la chercher pour un projet de recherche soutenu par le FNS.
«On a rempli une camionnette et on s’est installés à Fribourg avec nos deux bébés. Je gagnais 800 francs par mois. Ça permettait de payer la jeune fille au pair et j’ai pu commencer ma thèse, l’esprit libéré… Un peu comme un homme.» Si elle n’a pas le souvenir d’avoir appartenu à une minorité féminine à la Sorbonne, Michèle Caron se rappelle qu’elle était la seule femme à travailler à l’institut de géologie de Fribourg. «On s’appelait par nos noms de famille. On était des collègues.»
Spécialiste très pointue dans le domaine de la micropaléontologie, Michèle Caron a poursuivi son parcours à Fribourg, tout en participant à de multiples projets internationaux. Son mari Christian l’a rejointe ensuite et a, lui aussi, basé sa carrière à Fribourg. Des carrières académiques riches qu’ils ont menées en parallèle d’une vie familiale tout aussi riche, avec leurs cinq enfants.
Presque une extraterrestre
«Un chemin de vie est souvent marqué par des bonnes rencontres au bon moment», relève pour sa part Florence Dapples, qui a fait une thèse de doctorat en géologie à Fribourg, au début des années 2000. «Ce sont des personnes inspirantes qui m’ont tirées vers ces domaines d’étude et qui m’ont dit: ”Vas y! Tu en es capable!“ Il faut sortir de ce manque de confiance qui bloque souvent les femmes.»
Actuelle cheffe de la Division Protection des eaux au sein de la Direction générale de l’environnement de l’Etat de Vaud, elle a vécu sa période académique «comme une bulle. C’est après la thèse que cela se complique et qu’il faut davantage jouer des coudes pour trouver et garder sa place.»
Elle choisit plutôt de s’orienter vers l’humanitaire et entre au service du CICR, mais avoue avoir manqué de confiance. «Je suis devenue déléguée, alors que j’avais les compétences pour travailler dans des domaines techniques liés à l’eau. Je n’ai pas osé me présenter au service ingénieurs. Je m’y suis mise par la suite et je suis devenue coordinatrice, puis cheffe de secteur des programmes Eau et habitat.»
Florence Dapples estime ne pas avoir été désavantagé par son genre. «Parfois, être une femme, grande, blonde, soit quasi une extraterrestre dans certains pays, m’a même aidé. Il n’y a qu’à mon poste actuel où l’on m’a fait sentir que je succédais à un homme et que je n’en étais pas un…»
Sa première carte de visite estampillée Etat de Vaud portait la mention Dre devant son nom, comme pour justifier ce poste à responsabilité. «Depuis, il a disparu. Ce n’est pas à cet acronyme que je dois mon rôle.»
L’organisatrice qu’on ignore
De son côté, Tamara Mathys est en train de terminer sa thèse en géosciences. «Dans mon parcours académique, j’ai toujours eu beaucoup de femmes autour de moi qui m’ont montré que ce chemin dans un domaine scientifique est possible. En Suisse, je n’ai jamais été confrontée à des problèmes liés à mon genre. Par contre, au Tadjikistan où j’ai mené des expéditions scientifiques dans le cadre de mes projets de recherche, je me suis retrouvée parfois complètement ignorée alors que j’étais l’organisatrice de l’expédition.»
Malgré ces contrariétés, Tamara Mathys ne s’est pas posé de questions sur son avenir jusqu’à récemment. Mais, il y a quelques mois, elle est devenue maman et cela a changé sa perception. «Rester dans le milieu académique implique beaucoup d’incertitudes. Les postes sont à durée limitée. Il faut sans cesse chercher de nouveaux fonds, de nouveaux mandats, bouger… Je ne suis pas prête à sacrifier ma vie de famille pour une carrière académique.»
«Respire et vas-y!»
La génération qui débute sa carrière professionnelle actuellement semble acquise au partage de la charge familiale et au temps partiel pour les deux membres d’un couple. C’est un constat relevé par les intervenantes et vécu par Tamara Mathys qui poursuit ses recherches à 80%, alors que son conjoint travaille à 60%.
Une personne dans l’assistante, elle-même impliquée dans une haute école, complète par un autre constat: «Dans les discussions qu’on a avec les collégien·ne·s quand on va leur présenter nos filières, certain·e·s choisissent une formation et donc une profession dans laquelle ils et elles savent qu’il sera possible de travailler à temps partiel. La médecine, par exemple, entre dans cette catégorie.»
En regard des statistiques, le milieu académique n’y est pas encore. «Il faut travailler sur les conditions cadres, note Florence Dapples. Et offrir la possibilité aux femmes d’envisager leur avenir dans le domaine de la recherche et dans les milieux scientifiques et techniques.»
Si elles devaient donner un seul conseil à une jeune femme qui hésite à se lancer ou non dans une thèse? «Si tu aimes quelque chose, alors fais-le!» répond Tamara Mathys. Et Michèle Caron de tempérer: «Si tu aimes quelque chose, forme-toi pour avoir le bagage nécessaire et pouvoir réaliser ce à quoi tu aspires.» A Florence Dapples de conclure: «Respire et vas-y!»
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- Tamara Mathys
- Photo: Tamara Mathys en train de prendre des mesures géophysiques utilisées pour détecter la présence ou l’absence de pergélisol.
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