«Si l’Université s’ouvre aux Fribourgeois, les Fribourgeois s’ouvriront à l’Université»

«Si l’Université s’ouvre aux Fribourgeois, les Fribourgeois s’ouvriront à l’Université»

En novembre dernier, Sarah Progin-Theuerkauf a rejoint Antoinette de Weck à la présidence du Sénat, l’organe délibératif suprême de l’Unifr. En compagnie de la Rectrice Astrid Epiney, elles forment un triumvirat féminin bien décidé à s’attaquer aux priorités de l’Alma mater.

Quels sont les principaux défis actuels liés à l’Université de Fribourg?
Astrid Epiney
: LE grand défi, c’est la planification financière de notre institution. Ou plus précisément, une augmentation raisonnable et nécessaire des moyens alloués à l’Unifr. Par rapport à d’autres universités comparables, nos moyens financiers sont très limités au regard des tâches à accomplir, et ce sur plusieurs plans.

C’est-à-dire?
Astrid Epiney:
D’une part, en ce qui concerne le rapport entre le nombre d’étudiant·e·s et les dépenses. Tandis que l’Unifr dispose de 22’000 francs par étudiant·e, les Universités de Bâle, Lausanne, Berne ou encore Genève en ont toutes plus de 30’000. A Bâle, tout comme à Zurich d’ailleurs, ce montant dépasse même 40’000 francs. D’autre part, en ce qui concerne le pourcentage des dépenses supportées par le Canton par rapport au budget total de l’institution, il est inférieure chez nous à ceux des autres cantons universitaires. Seuls Lucerne, Saint-Gall et le Tessin font moins bien. Mais leurs universités ne sont pas complètes.

A combien ce pourcentage se monte-t-il dans le Canton de Fribourg?
Astrid Epiney:
Pour l’année 2019, il était d’environ 43%, contre 56% dans le Canton de Berne, 63% dans les Cantons de Vaud et de Bâle ou encore 67% dans celui de Genève. Certes, jusqu’à présent, nous sommes parvenus à faire aussi bien que les autres avec moins de moyens. Mais la situation devient très difficile.

Antoinette de Weck: Il est utile de préciser que l’Unifr a déjà fait des efforts conséquents en haussant les taxes des étudiant·e·s et en réallouant des ressources à l’interne. Mais cela n’est de loin pas suffisant. Si nous souhaitons maintenir le rayonnement de notre Université au-delà des frontières cantonales, conserver sa position au niveau national, il faut revoir à la hausse la contribution du Canton. Car sans argent, vous avez beau être bon, vous ne faites pas le poids. La question que j’ai déposée l’an dernier avec mon collègue député Grégoire Kubski auprès du Conseil d’Etat va dans ce sens. Faut-il le rappeler? Sans son Université, Fribourg n’est pas Fribourg. Et là, je parle aussi bien de la Ville que du Canton.

Concrètement, en quoi l’augmentation des capacités financières de l’Unifr pourrait-elle contribuer à son rayonnement?
Antoinette de Weck:
Prenons l’exemple des bâtiments: ils sont particulièrement importants pour conférer une image forte à une Université. Le site de Miséricorde, qui est la figure de proue de notre institution, mériterait d’être modernisé.

En parlant de Miséricorde: le dossier de la Tour Henri n’a pas fini de donner du fil à retordre aux instances dirigeantes de l’Alma mater…
Astrid Epiney:
En effet, il est probablement à l’origine d’une bonne partie de nos cheveux blancs! (Rires) Pour mémoire, ce projet, devisé à 100 millions de francs, prévoit la construction d’un nouveau bâtiment pour la Faculté de droit sur le site jouxtant la tour médiévale emblématique. Or, alors que la décision de concrétiser à cet endroit l’extension de l’Unifr date d’il y a plus de dix ans, les travaux n’ont toujours pas démarré.

Antoinette de Weck: Pourtant, avec la tour Henri, nous aurions vraiment la possibilité de dynamiser l’image de l’Université…

Astrid Epiney: Pour en revenir à la toute première question que vous avez posée, celle des principaux défis de l’Unifr: comme vous le constatez, le développement des infrastructures et des bâtiments est définitivement l’un d’entre eux. Hormis la tour Henri, on peut aussi citer les locaux de la Faculté des sciences et de médecine sur le site de Pérolles. Ils datent des années 1970 et ne répondent plus aux exigences et aux besoins d’aujourd’hui. Des projets sont en cours ici aussi.

Entre gros sous et grosses pierres, le Sénat et le Rectorat de l’Unifr ont de quoi s’occuper; quels sont les autres dossiers prioritaires?

Sarah Progin-Theuerkauf: L’internationalité de l’Unifr nous tient particulièrement à cœur, ainsi que l’accès aux fonds de recherche. Sans oublier la question de la diversité, notamment la lutte contre le racisme et le sexisme, ainsi que la meilleure intégration des étudiant·e·s en situation de handicap. Sur ce dernier point, les choses avancent gentiment mais sûrement. L’Université comporte une Commission égalité, diversité et inclusion, ainsi qu’un nouveau règlement ad hoc, entré en vigueur en juin 2021. Mais idéalement, il faudrait aller encore plus loin, davantage éduquer l’ensemble de la communauté universitaire à cette thématique à l’aide d’affiches, de conférences, de petites vidéos formatives, etc.

Quid de l’écoresponsabilité, qui est sur toutes les lèvres dans notre société?
Sarah Progin-Theuerkauf:
Dans ce domaine aussi, de nets progrès ont été réalisés grâce au travail main dans la main de la Commission durabilité et du Groupe NEUF, qui s’engage pour la promotion des pratiques durables à l’intérieur et à l’extérieur de l’Unifr. Parmi les actions et projets de ce dernier figure le jardin communautaire de Pérolles, la location gratuite de gobelets réutilisables ou encore l’agenda durabilité. Ce que je constate, c’est que les étudiant·e·s tendent à être de meilleurs élèves en la matière que les enseignant·e·s. Peut-être est-ce un point sur lequel on pourrait travailler spécifiquement.

Il a été question précédemment du rayonnement de l’Unifr, ainsi que de son importance pour la Ville et le Canton de Fribourg. Pensez-vous que cette institution bénéficie d’une vraie culture?
Astrid Epiney:
Oui, j’ai vraiment l’impression que l’ensemble de la communauté universitaire s’identifie fortement à l’Unifr. Nous essayons par divers moyens d’encourager ce phénomène, d’autant plus en période de crise sanitaire. L’Université met aussi beaucoup d’énergie dans le dialogue avec la société. Elle participe aux grands débats d’aujourd’hui à travers ses recherches, son enseignement et ses manifestations, tout en couvrant une large palette de domaines scientifiques remplissant ainsi aussi un certain rôle culturel.

Antoinette de Weck: En effet, l’Université ne peut pas – ou devrais-je dire «ne peut plus» – être une tour d’ivoire du haut de laquelle une élite intellectuelle observe le reste de la population. Dans une société qui devient de plus en plus transversale, les hautes écoles se doivent de l’être aussi. Les représentants du Grand Conseil au Sénat ont un rôle-clé à jouer: faire remonter les besoins de la population auprès des instances dirigeantes de l’institution. Si l’Unifr s’ouvre aux Fribourgeois, les Fribourgeois s’ouvriront à l’Unifr! Quitte à me répéter: elle doit rester un phare dans le Canton, et pas seulement pour former les cerveaux.

Pouvez-vous donner un exemple concret de ce que l’Université peut apporter à l’ensemble de la population?
Antoinette de Weck: Un très bon exemple est le futur Centre pour les sciences de l’alimentation. Cet institut interdisciplinaire rassemblera sous un même toit l’expertise des différentes facultés. Les thèmes abordés comprendront entre autres la production alimentaire (notamment la protection des plantes et l’agriculture durable), la transformation des aliments (fermentation, digestion, emballage), ainsi que l’interface avec les consommatrices et consommateurs.

Cette volonté d’ancrage régional ne contraste-t-il pas avec les ambitions internationales de l’Unifr?
Astrid Epiney:
Non, l’un n’exclut pas l’autre. Sans un ancrage et un soutien régional forts, les ambitions internationales ne pourraient pas être réalisées. Au fond, il s’agit des deux faces de la même médaille. Moi aussi, ce thème me tient très à cœur.

Un autre thème vous tient-il particulièrement à cœur?
Astrid Epiney:
La liberté académique! Je suis fondamentalement convaincue que la société a besoin d’institutions académiques indépendantes et autonomes. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les hautes écoles sont presque toujours les premières victimes des régimes totalitaires. Notre devoir est de cultiver le dialogue ainsi que le débat d’idées dans le respect d’autrui, un aspect essentiel pour la formation des étudiants.

Sarah Progin-Theuerkauf: En effet cela ne va pas forcément de soi. Le côté «formaté» de certains étudiant·e·s me surprend parfois. Ils s’étonnent, par exemple, du fait que je puisse ne pas être d’accord avec une décision du Tribunal fédéral. Bien sûr, on ne peut pas généraliser. Mais il me semble clair que le rôle de l’Université est de former des esprits critiques, toutes facultés confondues. Surtout à une époque où l’on se retrouve facilement noyé sous l’information.

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  • Sarah Progin-Teuerkauf est vice-présidente du Sénat et professeure en droit européen et en droit européen des migrations à l’Unifr. Elle y codirige par ailleurs le Centre de droits des migrations.
  • Antoinette de Weck est la présidente du Sénat de l’Unifr. Avocate et ancienne vice-syndique de la Ville de Fribourg, elle est cheffe du groupe PLR au Grand Conseil fribourgeois.
  • Astrid Epiney est la rectrice de l’Unifr, où elle enseigne le droit international, le droit européen et le droit public suisse. Elle y dirige en outre l’Institut de droit européen.
  • Le Sénat est l’organe délibératif suprême de l’Université. Il est composé de douze membres, dont six sont désignés par l’Etat et six par la communauté universitaire. Il constitue un bureau en vue de la préparation des délibérations. En plus de compétences stratégiques, qualitatives et financières, il s’occupe de tâches législatives et dispose de compétences d’élections.
  • Photos: Stéphane Schmutz, stemutz.com

Author

Journaliste indépendante basée à Berne, elle est née au Danemark, elle a grandi dans le Canton de Fribourg, puis a étudié les Lettres à l’Université de Neuchâtel. Après avoir exercé des fonctions de journaliste politique et économique, elle a décidé d’élargir son terrain de jeu professionnel aux sciences, à la nature et à la société.

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