Et si la littérature tirait son pouvoir de son impuissance?

Et si la littérature tirait son pouvoir de son impuissance?

Ravagé par le décès de sa fille, le professeur de littérature Philippe Forest publie son premier roman en 1997. Démarre alors une double carrière de professeur-écrivain, qui sert de fil rouge à la thèse de doctorat pour laquelle Sophie Jaussi a reçu un Prix Vigener.

«Je ne savais pas.» Ainsi s’ouvre L’enfant éternel, le premier roman de Philippe Forest en tant qu’écrivain, publié en 1997. Ce qu’il ne savait pas, ce professeur de littérature de l’Université de Nantes, c’est à quelle sauvagerie le réel – en l’occurrence la mort de sa fille de 4 ans – expose les humains, tout en montrant combien les savoirs scientifiques et la rationalité s’avèrent alors fragiles. Confronté à cette sauvagerie, celui qui, selon ses propres mots, n’aurait «jamais écrit» de romans, se voit contraint de se tourner vers cette forme d’expression, la seule capable de rendre compte du cataclysme qu’il subit.

«A partir de là, une sorte de double carrière s’est construite, celle de romancier d’un côté et celle de professeur de littérature de l’autre», relate Sophie Jaussi. La maître-assistante en littérature française à l’Unifr a découvert Philippe Forest alors qu’elle travaillait comme attachée de presse à l’ambassade de France à Berne. «J’ai commencé par Sarinagara, qui m’a bouleversé; dans la foulée, j’ai lu tous ses textes, qu’il s’agisse des romans, des récits, des essais, des critiques ou des articles journalistiques.» Est née l’idée d’une thèse de doctorat, «la première consacrée à l’œuvre protéiforme de cet écrivain déjà majeur du XXIe siècle». Ce travail a été récompensé par un Prix Vigener, remis en novembre 2021 à l’occasion du Dies academicus de l’Unifr.

Espace d’inquiétude
«Plus j’avançais dans mes recherches sur Philippe Forest, plus il me semblait que les deux pans de son œuvre s’éclairaient mutuellement; est née la figure de l’écrivain-professeur, qui sert de fil rouge à ma thèse.» De l’avis du principal intéressé, «c’est comme si chaque fois qu’il publiait un roman (ndlr: à ce stade, sa production en compte une dizaine), il fallait le reprendre de façon plus théorique, souvent indirectement, à travers d’autres formes d’écrits». Selon Sophie Jaussi, «ces deux fils s’entremêlent pour tisser une sorte de tresse, un pas de deux entre l’œuvre académique et l’œuvre de création». «Philippe Forest invente ainsi une façon bien particulière de faire dialoguer l’écriture romanesque et l’écriture de recherche, contribuant à transgresser des frontières dont l’Université a longtemps estimé qu’elles étaient étanches». Il s’y attelle «au sein même de la littérature, en postulant qu’il existe une pensée du et par le roman, que celui-ci peut être source de connaissance».

Mais ce qui confère à l’œuvre de l’écrivain français sa vraie singularité, c’est le fait qu’elle ne plaide pas pour la résilience. «Actuellement, la littérature est censée faire du bien, réparer les blessures», constate la maître-assistante. «Philippe Forest, lui, la conçoit comme un espace d’inquiétude; elle doit se préoccuper du fond tragique de l’expérience humaine.» Sophie Jaussi confie avoir été profondément touchée par cette approche, elle qui ne s’était jamais reconnue «dans les romans consolateurs». La production de Forest «est foncièrement irréconciliée». Elle n’est pas là pour panser les blessures mais «pour entailler». Le drame qu’a vécu l’auteur «a mis en crise toute sa relation au savoir et l’idée même d’un apaisement va à l’encontre de tout ce qu’il écrit.» Il s’insurge d’ailleurs «contre la notion de ‹travail de deuil›, qui implique qu’il faudrait le plus rapidement possible passer à autre chose dans sa vie». C’est sans doute cet arrangement, «ou plutôt ce non-arrangement avec la mort qui lui permet de rester fidèle à la mémoire de sa fille».

A l’illusion de pouvoir de la littérature, l’auteur oppose donc la «puissance de son impouvoir». Il plaide pour le doute, «qu’il conçoit comme une activité critique de la pensée, dans le sens de ‹mise en doute›». L’œuvre de Philippe Forest a, par conséquent, «un message fondamentalement politique, sans être elle-même politique ni militante», analyse Sophie Jaussi. «Il est intéressant de souligner que Forest réfléchit souvent avec Georges Bataille, un écrivain et philosophe un temps proche des surréalistes: outre l’idée fondamentale d’un ‹non-savoir› de la littérature, il se réfère parfois à la ‹dépense improductive›.» Bataille emprunte cette notion à l’anthropologue Marcel Mauss «pour en souligner la vertu paradoxale et tenter d’envisager une économie (réelle, mais aussi de la pensée, du psychisme) qui détourne l’appréhension traditionnelle de ‹l’utile› et du ‹profit› pour imaginer ce que pourrait être une expérience humaine de la perte pure».

Faire tomber les masques
Sophie Jaussi estime que les questionnements de Philippe Forest «obligent à entendre toute l’ambivalence de notre époque, qui est tiraillée entre les demandes de certitude adressées à la science et aux technologies, d’une part, et la méfiance croissante envers les discours d’autorité, d’autre part». Des questionnements rendus encore plus pertinents par la crise sanitaire actuelle. «Soudain, nous sommes tous confrontés à la mort au quotidien.» Parallèlement, «la manière dont on nous submerge d’images mortifères pourrait bien contribuer – c’est paradoxal – à voiler le scandale que constitue toujours l’irruption de la mort dans le réel». Cela pourrait être «la forme contemporaine de ce ‹déni de la mort›» que Forest analyse dans certains de ses ouvrages. Son œuvre postule la littérature comme un lieu où l’on peut tenter de faire tomber les masques.

Sophie Jaussi rapporte que son travail de thèse l’a «beaucoup interrogée en tant qu’enseignante et passeuse de savoir». Au point que la chercheuse a tenté de reprendre les questions fondatrices des études littéraires: que transmet la littérature? quel rôle pour les sciences humaines dans le monde d’aujourd’hui? comment fournir des outils théoriques et d’analyse sans assécher la force vive des textes? A titre plus personnel, «toutes ces heures passées en compagnie de Philippe Forest m’ont confortée dans l’idée que ce que je transmets le mieux, c’est ce qui m’inquiète le plus, c’est-à-dire ce que je n’ai pas encore réglé avec moi-même».

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  • Sophie Jaussi est maître-assistante en littérature française à l’Unifr et chercheuse post-doc FNS à l’Université de Berne. Intitulée «Il était deux fois – Philippe Forest écrivain-professeur: l’entaille du roman dans le bois du savoir», sa thèse de doctorat a obtenu un Prix Vigener, qui distingue des thèses d’une qualité exceptionnelle. Ce travail sera publié sous le titre Philippe Forest, l’autre côté du savoir en février 2022 aux Editions Kimé.
  • Photo de une: © Julien james Auzan
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Author

Journaliste indépendante basée à Berne, elle est née au Danemark, elle a grandi dans le Canton de Fribourg, puis a étudié les Lettres à l’Université de Neuchâtel. Après avoir exercé des fonctions de journaliste politique et économique, elle a décidé d’élargir son terrain de jeu professionnel aux sciences, à la nature et à la société.

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