Une étude pour dépasser les obstacles du langage administratif
Large stack of junk mail or paperwork on a desk

Une étude pour dépasser les obstacles du langage administratif

Des sociolinguistes récoltent depuis janvier 2026 des courriers de l’Etat jugés obscurs par leurs destinataires. Leur but? Analyser le casse-tête des écrits administratifs et leurs conséquences dans la vie des gens. Un appel aux dons de textes est lancé.

Factures, courriers de l’assurance invalidité, du service des impôts ou du chômage… Tout le monde a un jour hésité sur une phrase rédigée en langage administratif. D’où viennent ces difficultés ? Sont-elles seulement d’ordre linguistique?

Pour y répondre, une équipe de sociolinguistes se confronte au terrain depuis le mois de janvier. Dirigé·e·s par Alexandre Duchêne, professeur ordinaire à l’Institut de plurilinguisme, ces expertes et experts du langage jouent le rôle d’écrivaines et d’écrivains publics au sein d’associations situées en Suisse romande, en Suisse alémanique et au Tessin. L’occasion de récolter les documents estimés incompréhensibles et de dresser un portrait des populations mises en difficulté.

Depuis cet été, l’équipe a également développé un site internet pour encourager la population à leur transmettre les courriers jugés problématiques. Le dépôt de textes s’effectue en ligne et est accessible dans les quatre langues nationales ainsi qu’en anglais. Tous les documents sont anonymisés et stockés sur un serveur situé en Suisse.

Obstacles textuels et technologiques
En parallèle à l’analyse textuelle, l’immersion sur le terrain s’avère riche en enseignements: «Les associations d’écrivains publics représentent une sorte de safe space où de nombreuses personnes en situation régulière ou irrégulière peuvent trouver de l’aide en dehors de l’Etat», explique Philippe Humbert. Le sociolinguiste et responsable du projet de recherche se prête à l’exercice en terres romandes en compagnie d’autres bénévoles depuis neuf mois.

Les cas qu’il a rencontrés jusqu’ici sont très divers: «Il y a les obstacles liés à la compréhension des textes, mais aussi des problèmes d’accès à certaines technologies, allant du scan d’un document au remplissage d’un formulaire en ligne.» Le chercheur précise d’ailleurs que les larges modèles de langage, tels que ChatGPT ou Claude, ne parviennent pas à tout résoudre: «Dans ces situations, le contact humain reste essentiel.»

Précarité et isolement
Même si la précarité revient souvent chez les personnes ayant recours à ces services, les sociolinguistes y croisent une population variée, à l’exemple de femmes récemment séparées de leur conjoint, et peu familières jusqu’ici au monde administratif, d’hommes issus de l’immigration ou de personnes proches de la retraite submergées par les documents à fournir à l’AVS. Ces associations viennent aussi en aide aux personnes qui souffrent de phobie administrative. Un cas toutefois «assez rare», relève Philippe Humbert.

Perspective de l’Etat
Au cours de cette étude, l’équipe d’Alexandre Duchêne souhaite également entendre la perspective des personnes qui rédigent ces courriers, en particulier dans le domaine de l’assurance invalidité: «On ne juge pas l’Etat, on veut simplement comprendre comment ça fonctionne», explique Philippe Humbert. «Nous voulons savoir, par exemple, s’il y a un guide d’écriture dans le service et quels problèmes sont connus des collaboratrices et collaborateurs. Les gens qui rédigent ces courriers ne sont pas insensibles à la problématique, ils et elles cherchent souvent des solutions.»

Mandat fédéral
Cette recherche s’inscrit dans le mandat donné par la Confédération au Centre scientifique de compétence sur le plurilinguisme de produire de la recherche en lien avec la Loi fédérale sur les langues (LLC). Celle-ci souligne l’importance, dans son article 7, «d’utiliser un langage adéquat, clair et compréhensible» dans ses communications.

L’étude s’achèvera en décembre 2028. Ses conclusions viseront à formuler des recommandations et des pistes d’action en concertation avec les milieux concernés. Celles-ci ne seront pas que textuelles, mais aussi sociales, annonce déjà Philippe Humbert, qui l’illustre en une phrase : «Il ne suffit pas d’écrire en langage simplifié pour faire comprendre le calcul d’une rente AI.»

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Author

Curieuse de nature, Sandrine Perroud est rédactrice scientifique, écrivaine et musicienne. Qu’il s’agisse d’art ou de recherche académique, sa démarche reste la même: produire des contenus accessibles et donner du sens.

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