Quel impact les transformations sociétales actuelles ont-elles sur la sociologie et son rôle? Les réponses des professeurs Maël Dif-Pradalier et Andreas Hadjar en marge du congrès 2026 de la Société suisse de sociologie, coorganisé par l’Unifr et la HETS-FR.
Comment la sociologie peut-elle contribuer à répondre aux problématiques de société contemporaines?
Maël Dif-Pradalier: Nos sociétés contemporaines sont marquées par des évolutions et des transformations très rapides – et parfois contradictoires – en lien avec les enjeux écologiques, démographiques, la numérisation ou encore l’organisation du travail. La sociologie apporte des outils permettant de comprendre ces bouleversements. Or, prendre le temps de comprendre permet d’éviter de tomber dans les pièges du «court-termisme». Le propre de la sociologie est de déterminer comment les groupes et les individus qui les composent vivent les transformations sociales, y adhèrent ou y résistent, se recomposent. Pour ce faire, les chercheur·euse·s font un pas de côté et construisent des cadres d’analyse leur permettant d’appréhender les mécanismes en jeu et d’en objectiver les effets. C’est en ce sens que la sociologie et les sociologues contribuent au débat public.
Andreas Hadjar: Les transformations sociétales que vient d’évoquer Maël mènent – dans certains cas – à la séparation. Or, l’un des questionnements principaux de la sociologie est celui-ci: Qu’est-ce qui fait la cohésion d’une société ou d’une communauté? Qu’est-ce qui fait d’une société une société? Et dans la foulée: Comment accroître l’intégration des individus et des groupes dans cette société? Je ne parle pas seulement ici de l’intégration des minorités, comme les migrant·e·s, mais de l’intégration au sens large, d’un sentiment d’appartenance qui est important pour tous les membres d’une société ou d’une communauté.
Maël Dif-Pradalier: En effet, les évolutions actuelles rapprochent et séparent à la fois. La complexité, c’est de penser les deux en même temps. De tout temps, les changements sociaux se sont accompagnés de luttes et de certains progrès, ont produit des gagnant·e·s mais aussi des perdant·e·s. Parfois les mêmes, parfois pas. Ces processus ne sont jamais linéaires. En mettant de la lumière sur les mécanismes impliqués dans la distribution des ressources, des capitaux et du pouvoir, et sur les effets qu’ils produisent, la sociologie permet de relativiser l’histoire des vainqueur·eure·s ou des groupes dominants dans une société donnée.
Les nouvelles technologies offrent-elles à la sociologie des outils intéressants?
Andreas Hadjar: Oui, nous disposons de toutes sortes de nouveaux outils – notamment grâce aux possibilités offertes par le numérique – facilitant cette analyse systématique. Reste que ces outils présentent aussi des dangers: il pourrait être tentant de faire de la recherche ad hoc, en oubliant d’étudier de manière approfondie le contexte global dans lequel surviennent les phénomènes étudiés.
Maël Dif-Pradalier: De toute façon, un·e bon·ne sociologue ne se contente jamais de théorie pure. A un moment ou un autre, il ou elle va forcément sur le terrain, pour expérimenter et tester la théorie, ou la construire. Les deux approches – enquêtes de terrain d’un côté, efforts de théorisation de l’autre – sont toujours complémentaires. Pour en revenir à votre question: en effet, les technologies numériques offrent des possibilités très intéressantes, notamment des analyses plus fines de corpus de données importants grâce à la puissance des calculs. Mais aussi une diffusion des connaissances plus large à travers une palette d’outils de vulgarisation plus accessible.
Quel est l’intérêt et l’importance d’une manifestation telle que le congrès de la Société suisse de sociologie?
Andreas Hadjar: Un tel congrès permet aux chercheur·euse·s d’échanger sur leurs travaux – méthodes et résultats – mais aussi de nouer le dialogue avec les professionnel·le·s de terrain. Les sociologues y présentent leurs résultats à leurs pairs, qui les commentent et les discutent. C’est aussi un lieu d’inspiration pour des recherches futures. Si vous avez travaillé sur la pauvreté, vous réaliserez peut-être qu’il est essentiel d’intégrer les questions migratoires dans votre démarche. Il s’agit par ailleurs de visibiliser les sciences sociales et la sociologie, de les faire descendre de leur tour d’ivoire et d’ouvrir le dialogue avec un public plus large. Et puis c’est l’occasion idéale de réfléchir collectivement à des solutions permettant d’améliorer la société.
Rendre la société meilleure, c’est le but ultime de la sociologie?
Andreas Hadjar: Que ce soit bien clair: nous ne sommes pas des politicien·ne·s. Nous traitons les thèmes de société avec une distance scientifique, en faisant fi des idéologies et de notre avis personnel. Cela dit, la sociologie est bien évidemment au service de la société. Donc en ce sens oui, nous voulons rendre la société meilleure. D’ailleurs, notre rigueur scientifique ne nous empêche pas de faire des propositions concrètes en ce sens, avec toute la prudence qui s’impose. Mon mémoire de master portait par exemple sur les moyens d’encourager les gens à utiliser davantage les transports en commun, ma thèse de doctorat traitait de la xénophobie et bon nombre de mes recherches actuelles sont en lien avec l’amélioration du système éducatif. Il existe aussi des sociologues dont l’engagement va encore plus loin et qui mènent une recherche-action.
Maël Dif-Pradalier: De toute façon, les objets de recherche ne sont jamais neutres. Au moment de choisir leur thème, les chercheur·euse·s sont guidés par leur vécu, leurs valeurs, leur sensibilité. Comme l’a dit Andreas, la sociologie compte des courants plus ou moins engagés. Reste que même dans le cadre d’une recherche-action, les scientifiques s’efforcent toujours de créer les conditions permettant aux personnes ayant le moins accès à la parole de s’exprimer et d’être entendues. L’objectif est de reconnaître les savoirs liés aux vécus ou aux expériences, de lutter contre les injustices épistémologiques et, in fine, de coconstruire des solutions adaptées aux publics visés.
Andreas Hadjar, vous avez dit que ce congrès était l’occasion de faire descendre la sociologie de sa tour d’ivoire. Reproche-t-on à votre discipline d’être trop technique, pas assez accessible?
Disons que l’ancienne garde, avec son langage obscur, a été passablement critiquée. Les thèmes de la sociologie portant sur la vie quotidienne des gens, leur santé, leur travail, leur sexualité, etc., intéressent un large public et devraient donc être présentés de manière adaptée. Les choses ont d’ailleurs beaucoup changé, notamment grâce à de nouvelles approches en matière de communication, telles que la diffusion des résultats d’enquêtes, ainsi qu’au développement de la sociologie participative et de la sociologie-action.
Maël Dif-Pradalier: Longtemps, les sociologues ont écrit pour les sociologues. Or, la préoccupation de communiquer plus largement est en nette augmentation. Les nouvelles technologies constituent en ce sens une aide précieuse pour vulgariser et diffuser les savoirs sociologiques. Mais là non plus, elles ne sont pas sans dangers. L’un d’entre eux serait de céder à la tentation de brûler les étapes de la recherche et de produire ce que l’on pourrait qualifier de protosociologie. Le congrès vise entre autres à éviter ce piège en donnant l’occasion aux collègues chercheur·euse·s de voir leurs résultats discutés, voire critiqués. La manifestation est par ailleurs l’occasion pour les jeunes scientifiques de présenter leurs travaux et de s’initier à la pratique concrète d’une des facettes du métier de sociologue. Une grille tarifaire tenant le plus possible compte de ces différences de positions et de statuts a été adoptée pour encourager leur participation.
Fribourg propose à la fois un cursus HES en travail social – qui comprend des modules sociologiques -, un cursus universitaire en sociologie et un cursus universitaire en travail social et politiques sociales. Le congrès est d’ailleurs coorganisé par vos deux institutions. Quelles sont leurs spécificités respectives?
Andreas Hadjar: Le cursus HES est plus proche de la pratique que les cursus universitaires. Si on voulait faire la distinction en généralisant, on pourrait dire que la haute école forme les acteur·rice·s du terrain et que l’université forme plutôt les chercheur·euse·s, ainsi que les cadres supérieurs. Pendant longtemps, on a eu tendance à accorder davantage de valeur aux cursus universitaires. Il est désormais clair pour la branche que les uns ne vont pas sans l’autre.
Maël Dif-Pradalier: Heureusement qu’on est sorti de cette ambiance de concurrence pour développer les collaborations! Il faut dire que certaines différences entre les cursus tendent à s’estomper, même si la place de l’alternance et des stages professionnels de longue durée dans le cursus HES reste centrale. Une formation HES permet aussi d’accéder aux postes d’encadrement dans le domaine sociosanitaire et un doctorat en travail social au sein de l’Institut transdisciplinaire du travail social basé à Neuchâtel est désormais accessible.
L’édition 2026 du congrès de la Société suisse de sociologie est placée sous le thème «Communautés et sociétés en mouvement». Quelle est sa pertinence actuellement?
Andreas Hadjar: La cohésion sociale est une notion centrale en sociologie. Or, à une époque marquée par la polarisation, le bien commun ne fait pas nécessairement consensus et doit être protégé. Il est dès lors important de revisiter les concepts de «communautés» et de «sociétés» à la lumière des nouvelles réalités sociales. Comment des réflexions axées sur ces deux notions peuvent-elles mettre en évidence des pistes permettant de rétablir des liens entre les personnes? Nous allons d’ailleurs plus loin que l’échelle locale, régionale et nationale dans une idée de «one world». C’est pour cela que nous avons invité des conférencier·ère·s issus d’autres pays, notamment d’Inde.
Maël Dif-Pradalier: Le thème de l’édition 2026 du congrès invite à revisiter des concepts qui ont été au cœur de la naissance de la sociologie, à l’aune des transformations en acte dans nos sociétés contemporaines: évolutions démographiques, réchauffement climatique, migrations, numérisation des interactions, montée des inégalités, recomposition du travail, nouvelles formes de communautés choisies, notamment à travers les réseaux sociaux. Il s’agit de comprendre comment ces différentes dimensions s’articulent et produisent les formes contemporaines de la vie collective et du vivre-ensemble, autrement dit de comprendre la manière avec laquelle les groupes et les individus qui les composent vivent ces évolutions et y répondent. Pour en avoir une vue d’ensemble au-delà des explications simplistes ou des réactions immédiates, il faut multiplier les niveaux et les cadres d’analyse, et pas uniquement les données. Quel meilleur endroit que Fribourg, à la croisée de deux régions linguistiques et de deux institutions, pour mener cette réflexion?
- Le congrès 2026 de la Société suisse de sociologie est coorganisé par l’Unifr et la HETS-FR. La manifestation, placée sous le thème «Communautés et sociétés en mouvement», se déroulera du 2 au 4 septembre.
- Maël Dif-Pradalier est professeur HES ordinaire à la Haute école de travail social Fribourg.
- Andreas Hadjar est professeur ordinaire de sociologie, de politique sociale et de recherche sociale à l’Université de Fribourg.



