Né de l’ambition de faire collaborer intelligences humaines et artificielles, l’Institut Human-IST a célébré hier sa première décennie. Ce jubilé s’est déroulé en présence de Gustav Stenbolt, l’un de ses mécènes, et une vingtaine de collaborateurs·trices. Pour Denis Lalanne, son fondateur, c’était le moment opportun de dresser un bilan et d’envisager l’avenir.
Denis Lalanne, vous souvenez-vous du jour où vous avez décidé de créer l’Institut Human-IST? En rêviez-vous en vous rasant le matin?
Cela faisait des années que je rêvais de combiner informatique et psychologie, que j’ai étudié à l’université, et en particulier de comprendre comment combiner intelligences artificielles et humaines, qui était mon sujet de doctorat à l’EPFL. Après quelques détours par la France et les Etats-Unis, je suis devenu MA puis MER à l’Université de Fribourg dans le groupe du Professeur Rolf Ingold et je trépignais de créer un environnement de recherche comme le MIT medialab. En 2009, j’ai proposé à Rolf de créer mon propre groupe, Human-IST, et il m’a dit qu’on pouvait voir plus grand avec un institut et soumettre ça à la fondation de l’Université, qui venait d’ouvrir un appel à projet suite à la donation d’Adolphe Merkle. Nous avons proposé l’idée à nos collègues du Département d’informatique et ils ont trouvé ça génial! Nous avons également collaboré alors avec le Professeur Jürgen Sauer en psychologie et avec la Professeure Esther Gonzalez-Martinez en sociologie. Le reste, c’est de l’histoire: le projet a été retenu et après de nombreuses recherches de fonds auxquelles j’ai participé, Sabrina Fellmann, de la fondation de l’Université de Fribourg, a trouvé deux mécènes: Gustav Stenbolt et Willi Liebherr. Un poste de professeur a été mis au concours. J’ai déposé ma candidature et j’ai été pris pour créer l’Institut!
A-t-il été facile de convaincre l’Université?
Le projet a été sélectionné, parmi plusieurs dizaines, lors d’une mise au concours. Quatre ont été sélectionnés dont Human-IST qui était le plus gros projet.
A l’Université, il y a beaucoup de «chapelles». Est-ce un tour de force de réunir trois facultés sous le même toit?
A vrai dire, l’interdisciplinarité est inscrite dans notre ADN. Nous nous appuyons sur les compétences fortes des départements partenaires: la Faculté des Sciences et de médecine, celle des Lettres, celle des sciences économiques et sociales et du management. Le droit nous rejoindra bientôt et, qui sait, nous serons peut-être également intégrés un jour à la nouvelle faculté EduForm?
Pouvez-vous citer des exemples concrets de réussite?
Il y en a beaucoup ! Pour n’en citer que deux, je peux par exemple mentionner nos nouveaux programmes d’enseignement (Digital Neuroscience et Digital Society) qui ont donné naissance à deux nouveaux masters (en collaboration avec les Lettres et la Médecine), ainsi qu’à un programme de bachelor en partenariat avec le Droit, rendu possible par l’arrivée de nouveaux membres au sein de l’Institut Human-IST.
Quand vous regardez dans le rétroviseur, quelles sont les réalisations concrètes dont vous êtes le plus fier?
Je dirais le nombre de collaborateurs·trices: j’ai commencé tout seul et nous sommes maintenant presque 40. Je suis fier et heureux de la richesse des idées amenées par chacun·e! L’Institut Human-IST est notre bébé à toutes et à tous. J’aimerais remercier Rolf Ingold, Béat Hirsbrunner, Julien Nembrini, Simon Ruffieux, Hamed Alavi, Himanshu Verma, Michael Schmid, David Bozzini, Oliver Krüger, Roberto Caldara, Pascal Pichonnaz, Philippe Cudré-Mauroux, Bernard Ries et les rectrices Astrid Epiney et Katharina Fromm ainsi que le recteur Guido Vergauwen qui ont beaucoup soutenu l’institut. Pour n’en citer que quelques-uns.
Je tiens aussi à souligner le rôle du Professeur Edy Portmann, qui a apporté un partenariat initialement établi à l’Université de Berne avec La Poste; partenariat stratégique que j’ai renégocié et restructuré pour l’étendre à toute l’Université. Edy codirige maintenant le nouveau centre sur la résilience à l’université de Fribourg, créant ainsi un lien entre nos deux centres. J’aimerais enfin mettre en avant la Professeure Anne Jobin, dernière arrivée, qui a attiré en 2025 l’un des plus gros projets SNF de l’histoire de l’Université de Fribourg et qui, par sa présidence de la Commission fédérale des médias, contribue de manière directe à l’impact sociétal de nos travaux.
Vous n’êtes donc plus le seul maître à bord après Dieu!
Depuis 20 ans, j’ai passé énormément de temps à structurer, coordonner et chercher des fonds. Ça a demandé beaucoup de travail et de persévérance. Maintenant que l’Institut Human-IST est porté aussi par mes collègues, je vais pouvoir me consacrer davantage à mes recherches, ce dont je me réjouis ! D’ailleurs, Human-IST vient de se réorganiser en trois groupes de recherche, et je suis surmotivé avec mon nouveau groupe, le I&I Lab (Interaction Intelligence Lab) à travailler sur des thèmes comme la présence distribuée, l’intelligence interactive, etc.
Un partenariat avec La Poste suisse a été signé en 2017. Sur quoi a-t-il débouché?
Cela a débouché sur des projets Innosuisse, par exemple. C’est un partenariat que nous avons restructuré et consolidé et nous sommes actuellement en négociation pour l’étendre jusqu’à 2037. J’en profite pour remercier Flor
ence Monnet qui nous a aidé, et nous aide encore, à trouver des sponsors pour nous développer.
Est-ce important d’avoir des partenaires issus du secteur privé ou parapublic?
Oui, c’est important non seulement pour avoir un impact sociétal, mais aussi pour fournir des cas concrets à nos recherches. C’est aussi une façon de dynamiser nos groupes de recherche et de les développer davantage. Nous fonctionnons principalement via des fonds tiers, tout en conservant notre indépendance de recherche. Au-delà de La Poste, il y a Logitech, partenaire de longue date, avec qui nous avons monté un CAS et un MAS. Il y a aussi La Mobilière qui a investi dans un nouveau centre sur la résilience à l’université. Ces partenariats, c’est du vrai travail ensemble, pas juste de la com’.
Vous parlez d’interaction homme-machine. Depuis l’arrivée des LLM, on a l’impression que la machine va supplanter les humains. Qu’en pensez-vous?
C’est une peur légitime, mais je pense qu’elle repose sur une mauvaise compréhension de ce que sont les LLM et l’IA en général. Lors de mon doctorat à l’EPFL, il y a 30 ans, j’ai abordé une vision que j’appelle «Interactive Intelligence», l’idée que humains et machines ne sont pas en compétition, mais en partenariat cognitif. Les humains font preuve d’intuition, de bon sens et de capacité à décider en prenant en compte un contexte large ; les machines, elles, excellent dans les recherches exhaustives et l’exploration systématique. Ensemble, on peut atteindre des résultats qu’on ne pourrait pas atteindre seul.
J’ajoute que les LLM sont extraordinairement puissants, mais ce ne sont que des outils. La question n’est pas «la machine va-t-elle nous remplacer?» mais «comment allons-nous concevoir et utiliser ces technologies pour amplifier vraiment notre créativité et notre jugement?» Cela nous oblige aussi à nous demander quelles sont les valeurs que nous souhaitons protéger et promouvoir.
Les craintes sont donc infondées?
Le problème avec les paradigmes actuels Interactive Machine Learning, Human-in-the-Loop—c’est qu’ils relèguent les humains à des rôles de superviseurs passifs. On évalue le résultat des machines plutôt que d’explorer ensemble les espaces de solutions. C’est une anthropomorphisation de la machine, pas une vraie collaboration.
Mes prochains projets de recherche portent d’ailleurs sur des interfaces et des architectures qui permettent aux humains de participer directement à l’exploration du raisonnement de l’IA, pas juste de valider ses résultats. Transparent, interactif et itératif.
Ce qui m’inquiète davantage, c’est qu’on laisse ces technologies se déployer dans des interfaces conversationnelles sans réfléchir à leurs impacts sociaux, psychologiques, éthiques. C’est pour ça que le travail interdisciplinaire de l’Institut — informatique, psychologie, droit, sciences humaines — est crucial. On doit anticiper et façonner ces interactions plutôt que les subir.
Et dans 10 ans, l’Institut Human-IST sera…?
Je vois Human-IST comme un hub international reconnu pour l’interaction humain-machine et l’IA responsable. Je vois notre rôle comme pilier pour créer un nouveau centre fribourgeois sur l’intelligence artificielle. Nous ne sommes pas juste un acteur parmi d’autres, nous apportons une perspective unique: celle de l’IA centrée sur l’humain, ancré dans la compréhension profonde de l’interaction.
Nos diverses alliances (MIT, universités coréennes, etc.) nous permettront, je l’espère, de continuer à nous enrichir et à mieux nous positionner. Avec l’EPFL, via le Smart Living Lab et nos projets en IA, nous créons aussi une dynamique nationale forte. Sur le plan académique, nous consolidons nos fondations et j’espère qu’ Human-IST continuera à être soutenue en ce sens, avec ses chaires professorales interdisciplinaires et ses deux masters en digital neurosciences et digital society. Et puis il y a l’espace, si important pour notre identité. Nous aimerions développer un lieu qui soit un catalyseur d’innovation interdisciplinaire. Des bureaux collaboratifs, un environnement de prototypage, une zone de téléprésence avec nos partenaires internationaux, des lieux ouverts sur l’extérieur. Peut-être cofinancés par nos partenaires. Donc oui, nous allons grandir, peut-être passer à une soixantaine de collaborateurs·trices. Mais pas juste en taille! En maturité institutionnelle, en impact, en clarté de notre mission.
Et si c’était à refaire?
Honnêtement, je ne changerais pas grand-chose au chemin que nous avons pris. Peut-être que j’aurais pu être plus agressif pour accélérer le processus, mais cette lenteur relative nous a aussi permis de construire solidement, avec les bonnes personnes.
Ce que je ferais pareil : écouter les gens autour de moi, les collègues qui ont dit oui, les collaborateurs·trices qui ont apporté leurs idées. C’est cela qui a fait la différence. Je reconduirais aussi cette stratégie de partenariats authentiques : La Poste, MIT Media Lab, EPFL, Logitech, La Mobilière.
Un regret?
Peut-être ne pas avoir consacré plus de temps à mes propres recherches, mais je vais me rattraper ces prochaines années, de surcroît dans l’environnement de mes rêves!
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