Dans les archives, le bruit des absentes

Dans les archives, le bruit des absentes

L’artiste en résidence Luis Velasco-Pufleau s’est plongé dans les archives sonores de l’Université de Fribourg. Il travaille en ce moment sur une pièce insolite, en collaboration avec Bluefactory et le SMEM, où résonnent les dits et non-dits d’un Dies academicus.

La démarche de Luis Velasco-Pufleau tiendrait-elle de la photographie sonore? Son art, où les sons remplacent les images, se nourrit d’une écoute subjective du réel. Musicologue et guitariste de formation, ce Fribourgeois d’adoption aime frotter son oreille aux bruits du monde, passés ou présents, et transforme la petite musique du réel jusque dans ses silences. Dans l’atelier qu’il occupe, au sein de la Maison des Artistes à Givisiez, le chercheur de 48 ans associé à l’Université de Berne et professeur associé à l’Université de Montréal travaille cette fois une matière plutôt inattendue: le très cérémonieux contenu d’une cassette audio, enregistrée lors d’un Dies academicus, le 15 novembre 1999.

«De ce rituel très codifié, j’écris un autre récit sonore», raconte ce Franco-mexicain établi à Fribourg depuis bientôt dix ans. Au rang de ses inspirations, il cite Hildegard Westercamp, une des figures pionnières du paysage sonore (soundscape composition en anglais), qui entend les bruits du monde comme une construction culturelle, esthétique, écologique, voire politique. «Je compose en m’intéressant aux voix, à leur texture, à leur timbre, à leur rythme», continue-t-il, un œil sur les pistes sonores qui défilent sur l’écran de son laptop. Dans les enceintes galope le tempo d’une boîte à rythmes. Course jalonnée de paroles sérieuses.

En travaillant l’enregistrement, l’artiste a écarté les noms des personnes lorsqu’elles étaient citées. «Enlever ces noms ou ceux des facultés permet de renvoyer au monde académique en général et non à une université en particulier». Manière d’élargir le propos, de faire réfléchir les auditeurs et auditrices de sa pièce sur une réalité: la rareté, voire l’absence de femmes récompensées par de nombreuses institutions avant les années 2000 et, dans le cas précis, en tant que récipiendaires du doctorat honoris causa.

Un si parlant silence
Comment l’artiste est-il tombé sur cette cassette ? Il faut remonter au premier semestre 2026, lorsque ce chercheur des mondes sonores réalise successivement deux résidences de recherche artistique. La première, soutenue par la Ville de Fribourg, le conduit aux archives de l’Université de Fribourg. Le point de départ de sa réflexion s’appuie entre autres sur les idées que Michel Foucault développe dans son ouvrage, l’Archéologie du savoir. «On peut considérer les archives comme des assemblages hétérogènes de documents et d’objets qui révèlent autant de choses qu’elles en dissimulent», résume-t-il.

Lors de cette première résidence, Luis Velasco-Pufleau se livre à une véritable exploration. «Les archives de l’Université ne possédant pas de catalogue en ligne, je ne savais pas ce que j’allais trouver». Le corpus des documents audiovisuels tient dans un unique carton: CD, DVD, cassettes audio ou encore VHS. Il s’agit de conférences, de discours, enregistrés le plus souvent lors de Dies academicus, des allocutions devant la presse, etc. Ces documents ont été inventoriés, mais le service des archives ne possède pas le matériel pour les lire.

A la demande de l’artiste, le service des archives a ainsi mandaté un bureau technique, spécialisé en la matière, pour numériser à son intention le contenu de trois cassettes audio. «Nous réfléchissons plus loin à la numérisation de l’ensemble de ces documents audiovisuels», confie la responsable du service Agnès Dubler, soucieuse tant de la conservation de ces archives que de leur mise à disposition auprès du public (lire encadré).

Un moment charnière
Derrière l’artiste, le chercheur n’est jamais loin. Luis Velasco-Pufleau ne s’est pas arrêté aux seuls enregistrements, mais s’est également penché sur les documents écrits. A l’exemple du compositeur italien Luigi Nono qui avait pour habitude de nourrir ses créations d’archives historiques. «Comment raconte-t-on les mondes sonores? Lorsque les personnes écrivent sur un événement qu’elles ont vécu, qu’il s’agisse d’un concert ou d’un Dies academicus, il arrive qu’elles décrivent les sons entendus ou, au contraire, qu’elles n’en disent rien. En soi, cela dit déjà quelque chose sur la manière dont le monde est entendu. Et réfléchir à cette question ouvre sur de nouvelles perspectives», dit-il.

Des trois enregistrements, l’artiste n’en gardera qu’un seul: le Dies academicus de 1999. Cette année-là, Desmond Tutu se voyait décerner le titre de docteur honoris causa par la faculté de théologie. Une distinction quelque peu embarrassante pour certain·e·s, car, dans l’opinion publique, on s’interrogeait alors sur les liens que la Suisse avait entretenus avec le régime de l’apartheid. Cette figure de la réconciliation nationale en Afrique du Sud n’ayant pas pu être présent ce jour-là à Fribourg, c’est une femme, l’ambassadrice Ruth Mompati, qui avait fait le déplacement depuis Berne

Luis Velasco-Pufleau évoque plusieurs raisons dans le choix de cet enregistrement. D’abord, ce Dies academicus marque la fin du XXe siècle, un cap symbolique durant lequel les femmes récipiendaires d’un doctorat honoris causa furent rares. C’est une période charnière aussi, car les choses bougent un peu en faveur d’une meilleure reconnaissance. En 1999, un «Prix pour la recherche sur les femmes et le genre» voit le jour. De plus, lors de l’année 1998-1999, l’Unifr voit pour la première fois le nombre de ses étudiantes dépasser celui des hommes. Là encore, l’air du temps, ses dits et ses non-dits, inspirent notre artiste.

Drôle de machine
La matière sonore une fois trouvée, Luis Velasco-Pufleau pouvait se lancer dans la création proprement dite. C’est la seconde phase du projet, qu’il réalise grâce à une autre résidence artistique, cette fois sur le site de BlueFactory à Fribourg. Plus précisément au NeighborHub et dans la playroom du SMEM (The Swiss Museum and Centre for Electronic Musical Instruments) où, durant cinq jours, il passe les sons à travers les circuits électroniques du Hainlab, le drôle de dispositif que l’artiste allemand Hainbach a assemblé pour le SMEM. Le système, via d’anciens enregistreurs-lecteurs de bande magnétique et d’oscillateurs de laboratoires, transforme des sons anodins en de véritables nappes sonores par boucles de résonance.

Le processus de création est toujours en cours pour le guitariste compositeur, qui mène ce projet en parallèle à d’autres, comme le collectif de post-rock expérimental Mad Song dans lequel il joue. Il prévoit de terminer sa pièce radiophonique basée sur des archives sonores pour le début 2027. Mais il ne faudra pas attendre jusque-là pour en entendre quelques sons avant-coureurs. Vendredi 20 novembre 2026, à 20h, lors d’une sortie de résidence au SMEM, l’artiste présentera son travail et jouera en direct.  (https://www.smemmusic.ch/en/residency-recap-luis-velasco-pufleau-ch)

 

«Un enjeu démocratique»
Au service des archives de l’Université de Fribourg, on semble penser davantage au présent et au futur qu’au passé. «C’est aujourd’hui que nous décidons de la documentation qu’auront les générations de demain et de son accessibilité», explique Agnès Dubler, la responsable de cette instance gardienne de la mémoire. Dans ce sens, avec son service, les réflexions se portent de plus en plus sur l’archivage numérique ainsi que sur la mise en place d’une gestion numérique documentaire. Même si, dit-elle, «le papier reste pour l’heure le support le plus fiable». Ces réflexions valent aussi pour les archives audiovisuelles, 55 pièces qui tiennent pour l’heure dans un simple carton: CD, DVD, cassettes audio, VHS, disque ZIP, bande magnétique, fichier MP4. «Il a été décidé de numériser ces supports en collaboration avec l’Association Saint-Camille afin de rendre leur contenu accessible, les supports originaux ne pouvant plus être consultés sans des équipements de lecture adaptés aujourd’hui indisponibles», indique Agnès Dubler. De plus, convertir cette information dans des formats numériques pérennes permet de garantir sa préservation à long terme.

Des changements dont Luis Velasco-Pufleau, avec son projet artistique, a rappelé la nécessité. Agnès Dubler fait remarquer que la numérisation de ces documents audio et vidéo, qui remontent pour les plus anciens aux années 1980, demande un matériel et un savoir-faire spécifiques afin de ne pas altérer les pièces d’origine tout en conservant la meilleure qualité possible. La responsable du service souligne que si la pérennité et la clarté des archives restent essentielles, leur mise à disposition auprès du public représente un aspect important. Elle observe un changement de pratique dans le domaine. «Vingt-cinq ans en arrière, l’objectif principal restait la conservation. Aujourd’hui, la question de l’accès aux ressources gagne en importance, c’est un enjeu démocratique.»

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Author

Pierre Koestinger est journaliste indépendant.

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