Le mot du CSWM-Arts

Une université portée par l’humanité

Alexandre Varela, Président du CSWM-Arts

L’autocar s’avance dans la plaine mésopotamienne, suivant les contreforts des Monts Zagros. On a passé le poste frontière d’Ibrahim Khalil, point d’entrée en Iraq depuis la Turquie. Le voyage par voie terrestre, entrepris le 1er août depuis Fribourg, s’il est long, a l’avantage de laisser de larges espaces pour la réflexion. On a le temps de penser, de rêver, de faire le point sur le semestre écoulé. Un semestre intense, fatigant, usant même, comme il l’a été pour nombre de mes camarades du Mittelbau avec qui j’ai échangé.

Je suis parti de Fribourg, non pas pour des vacances reposantes, mais pour faire ce que je n’ai pratiquement pas eu le temps de faire durant le semestre, et qui pourtant devrait représenter 50% de mon activité professionnelle : de la recherche scientifique. Hélas, comme pour pratiquement tous les membres du Mittelbau de la Faculté des Lettres et des sciences humaines, la recherche n’a que peu  de place durant le semestre académique. Outre les heures d’enseignement que certain·e·s d’entre nous doivent assurer, nous sommes absorbé·e·s par une charge de travail administratif qui devient de plus en plus lourde. Ce corps académique, qu’autrefois on appelait « intermédiaire », laissant espérer un après plus stable et moins précaire, est maintenant officiellement celui des collaborateur·trice·s scientifiques. Collaborer, « travailler avec » dans son étymologie, c’est ce que nous faisons tous et toutes de notre mieux, même si parfois on se demande si l’Unifr, elle, veut encore collaborer avec nous.

Avant l’Iraq, j’étais au Symposium des études syriaques à Bucarest. 400 expert·e·s du monde entier réuni·e·s pour débattre, présenter leur recherche, échanger. Contrairement à la dernière édition il y a quatre ans, j’ai été frappé par la proportion bien plus importante de jeunes chercheur·euse·s. Ces échanges, ces discussions passionnantes, ces projets scientifiques, cette recherche exigeante sur des sujets pointus et une région difficile d’accès, sont essentiellement portés par des doctorant·e·s, des postdocs, des collaborateur·trice·s de toutes sortes qui ont en commun de ne pas être professeur·e·s, de ne pas avoir de contrat fixe ou à temps plein, de ne pas savoir de quoi ils et elles vivront dans deux ans. Un Mittelbau géant et international qui se réunit pendant l’été, pour faire avancer la recherche, qui travaille pour des universités qui ne leur laissent que des inter semestres en CDD pour les faire rayonner à l’international.

Un rayonnement auquel notre Université de Fribourg tient, et c’est normal. Dans un monde académique globalisé, il faut briller, se démarquer, il faut être dans les rankings, il faut être sur LinkedIn, il faut communiquer, parfois en oubliant que le prestige d’une université à l’international, comme tant d’autres choses, repose de plus en plus sur le Corps intermédiaire.

J’arrive à Erbil tard le soir, je vais loger une semaine au Monastère de l’Église chaldéenne pour y étudier des manuscrits syriaques du xvie siècle. À mon arrivée, malgré l’heure tardive, le supérieur du couvent me reçoit et me sert une collation. J’ai été surpris d’avoir eu aussi facilement accès à ce monastère, mais j’ai vite compris pourquoi : je viens de l’Université de Fribourg, l’université dont la Faculté de théologie forme les élites de l’Orient chrétien, ne serait-ce que pendant un semestre, l’université qui a donné parmi les meilleurs archéologues du monde paléochrétien, l’université dont le modeste département dont je suis membre, l’Histoire de l’art et l’archéologie, s’efforce d’étudier les rapports entre Orient et Occident dans leur complexité et leur complémentarité. L’Université de Fribourg ignore probablement l’existence du Couvent des Chaldéens de Erbil, mais ici on connaît l’Unifr, car des chercheur·euse·s, souvent du Mittelbau, voyagent en Iraq, en Turquie, en Syrie et en Égypte et contribuent autant à la science qu’à faire connaître leur Alma Mater en des lieux reculés.

Alors bien sûr, ce n’est pas ce que semble vouloir l’Unifr pour son futur. Des illuminés qui vont en Orient pour étudier des manuscrits vieux de plusieurs siècles, des archéologues qui fouillent, des historien·ne·s qui se penchent sur l’histoire parfois douloureuse de notre passé, national et international, des linguistes, des philologues, des psychologues, des philosophes, des musicologues et j’en oublie, c’est moins clinquant que l’Intelligence Artificielle qui occupe une telle place dans la planification pluriannuelle (et probablement dans les finances de l’Unifr). À défaut de faire fonctionner correctement Teams dans la salle Jäggi, l’Université de Fribourg se rêve en pôle de l’IA…

Ce faisant, elle risque néanmoins de se couper de deux choses qui sont essentielles à notre monde troublé : le concret et l’humain. Les manuscrits que j’ai étudié en Iraq sont tout ça à la fois : concrets et humains. Il y a dix ans, une nuit à Mossoul, les moines chaldéens les ont chargés dans des voitures puis ont roulé, volant dans une main, kalashnikov dans l’autre, pour sauver ces concrets témoignages d’Humanité de la destruction du DAESH.

C’est ce concret et cet humain qui, depuis plus de 130 ans ont été la spécialité de l’Université de Fribourg et ont fait sa renommée. C’est notre faculté, celle des humanities, qui s’efforce de continuer ce travail, travail qui repose en grande partie sur le Corps intermédiaire. Nous continuerons à le faire, toujours, car notre corps croit en cet idéal qui veut que l’université soit au cœur de l’humain, soit au centre du concret. Il ne s’agit pas ici de se plaindre, de critiquer une gestion de l’Unifr que nous savons difficile en cette période de crises multiples. Mais en regardant la plaine mésopotamienne depuis la fenêtre de l’autocar, j’ai compris une fois de plus pourquoi je faisais le métier que je fais, et pourquoi il est important de se battre pour que tous et toutes, puissions le faire sereinement. Les quelques réflexions que je partage ici se veulent tout d’abord comme un hommage au courage, au professionnalisme, à l’abnégation, souvent, du Corps intermédiaire de notre Faculté. Elles sont aussi l’expression d’une fierté d’appartenir à une université qui a su se construire une réputation d’humanité dans le monde. Espérons que le Mittelbau pourra continuer à collaborer avec l’université, dans tout ce que ce verbe a de noble. Espérons aussi que l’université, consciente des enjeux et défis de ce monde, nous permettra encore d’être plus humains que digitaux, plus réels qu’artificiels.

Courage et bon semestre à tous et à toutes.

Alexandre Varela, Président du CSWM-Arts.