Il y a des personnes qui nous marquent, intellectuellement et humainement. De 1993 à 1999, Rodolphe Dewarrat a fréquenté les cours de Jean-Pierre Gabriel, professeur au département de mathématiques jusqu’en 2015. Décédé le 23 juillet dernier dans sa 81e année, ce dernier a transmis à son ancien étudiant sa passion pour la philosophie des sciences. Touché par cette disparition, Rodolphe Dewarrat a décidé de prendre la plume pour lui rendre un vibrant hommage. Le texte qui suit est le sien.
Le Professeur Jean-Pierre Gabriel est décédé fin juillet et il laisse parmi ses étudiant·e·s un rare souvenir d’un passionné des mathématiques, de la modélisation et de la statistique, ou ce qu’on appelle aujourd’hui la data science. Il était passionné par les destins parfois tragiques de grands scientifiques qui avaient fait une découverte pouvant sauver des centaines de vies, mais qui s’opposaient au manque de clairvoyance de leurs congénères ou de la société, comme par exemple celui du Dr Semmelweis: ce dernier, par simple comptage des décès, put prouver vers 1850 l’utilité du lavage des mains des obstétricien·ne·s entre deux actes médicaux et mit toute son énergie à les convaincre du bienfait de ce geste encore peu répandu. Pourtant, les médecins ont eu besoin de décennies pour accepter que, dans certaines situations, leur manque d’hygiène pouvait être à l’origine du décès de jeunes femmes. Le Dr Semmelweis en a alors perdu la raison.
Le Professeur Gabriel préférait de loin enseigner à de petits groupes plutôt que dans des amphithéâtres remplis, car il était plus facile de faire partager sa passion pour ce qu’il faisait. C’est dans ce contexte qu’il disait alors souvent: «et s’il faut brosser le plafond à la brosse à dents, on le fera» lorsqu’il rencontrait des situations dans ses modèles mathématiques, en particulier dans une modélisation très détaillée du fonctionnement d’un muscle et de ses fibres, réalisée avec des médecins de l’hôpital cantonal de Fribourg, où il était nécessaire d’évaluer des centaines de solutions mathématiques possibles pour savoir laquelle pourrait au mieux correspondre aux phénomènes naturels qu’il voulait à tout prix mieux comprendre.
Sa passion était telle que parfois on hésitait avant de franchir la porte de son bureau, recouvert d’une bonne dizaine de centimètres de publications scientifiques, par peur d’entendre, à la première phrase prononcée, un «mais vous n’avez rien compris» qui sortait pourtant du cœur d’un professeur qui voulait à tout prix que ses étudiant·e·s comprennent et n’arrivait alors pas à cacher son émotion lorsque ce n’était pas encore tout à fait le cas.
La science et la recherche ont besoin de passionnés comme Jean-Pierre Gabriel, pour transmettre de la passion et des émotions dans des branches qui paraissent parfois très ardues, telles que les mathématiques.
Merci Jean-Pierre!
Rodolphe Dewarrat





