En raison de sa topographie alpine, la Suisse a dû développer une expertise dans la gestion des dangers naturels. Rencontre avec Reynald Delaloye, professeur au Département des géosciences de l’Université de Fribourg, en amont du café scientifique «Catastrophes naturelles – Et après?» qui se tiendra mercredi 28 janvier prochain.
Bondo, Brienz, Blatten, Gondo… Des noms de villages, et aussi de catastrophes naturelles dont la proximité a fait ressentir le danger à toute la Suisse. Mais une fois l’urgence gérée, que reste-t-il? Réponses avec Reynald Delaloye, professeur au Département des géosciences à l’Université de Fribourg.

Surveillance par webcam d’une zone de chutes de (grosses) pierres. A l’arrière-plan, la niche d’arrachement des écroulements de Randa en 1991.
«Catastrophes naturelles – Et après?» Que vous inspire l’intitulé de ce café scientifique?
Reynald Delaloye: Chaque événement majeur agit comme un déclencheur. Une fois la crise gérée, il va inciter à analyser, à comprendre les mécanismes et à anticiper le suivant. Les catastrophes poussent à mettre en place une gestion des risques.
Avec un certain savoir-faire, puisque la Suisse et l’Autriche ont fait inscrire la gestion du danger d’avalanches sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité…
Reynald Delaloye: Oui, nous sommes dans un pays – et ce n’est pas le seul – qui a les moyens financiers et technologiques pour étudier ces problématiques. La neige et les avalanches ont été le point de départ, le premier danger gravitationnel à faire l’objet de recherches institutionnalisées. Avec la création d’une commission d’experts dès 1930, suivie par la construction d’un centre d’observation au Weissfluhjoch vers 1940. L’hiver particulièrement avalancheux et meurtrier de 1950-1951 a renforcé cette dynamique.

Surveillance de mouvements de terrain à l’aide de stations GPS. C’est le même genre d’installation qui a permis d’anticiper l’imminence d’un effondrement majeur du Klein Nesthorn au-dessus de Blatten et qui a conduit à l’évacuation totale du village.
Un nouvel événement déclencheur…
Reynald Delaloye: Oui. Et, pour les autres phénomènes gravitaires, l’été 1987 a été le détonateur. De violentes crues et des coulées de boues ont eu lieu dans plusieurs régions des Alpes, avec des dégâts très importants. Ces catastrophes ont mené à une cartographie systématique des dangers pour l’ensemble du pays. Une législation a été mise en place dans ce sens, obligeant les communes à agir.
Et depuis?
Reynald Delaloye: Une carte est une vision à un moment donné, mais elle doit évoluer. Parce que les phénomènes évoluent, tout comme notre compréhension et les moyens technologiques à disposition. Sans compter que le contexte climatique change et qu’il faut se projeter à demain, à dix ou même à cinquante ans. Les scénarios sont très complexes.
Reste que cette gestion a permis d’éviter le pire à Blatten, par exemple?
Reynald Delaloye: Blatten est un cas extrême pour la complexité de la situation, avec des éboulements rocheux sur un glacier, puis un effondrement d’une partie du glacier. Ces situations sont très difficiles à identifier. Le phénomène est rare, mais pas inédit: au Pérou, en 1970, un mécanisme similaire, mais déclenché par un séisme, avait provoqué un gigantesque éboulement, emportant une partie d’un glacier et d’une moraine vers la vallée, 4000 mètres plus bas. Tout avait été emporté jusqu’aux premières villes du plateau. Près de 20 000 personnes avaient perdu la vie. C’est un exemple que j’évoque dans mes cours.

Dans la vallée, est-ce que le dispositif de rétention de laves torrentielles sera suffisant lors du prochain évènement pour protéger les infrastructures alentours?
Le contexte alpin rend-il la Suisse particulièrement vulnérable?
Reynald Delaloye: Les zones de montagne le sont, comme partout dans le monde. Mais la topographie suisse n’a pas que du négatif. Le Plateau n’est pas très plat. Les zones inondables sont ainsi relativement restreintes. On est aussi loin des situations que vivent certaines régions françaises qui peuvent rester dix à quinze jours sous l’eau. En cas de crue, les villes suisses ont le temps d’anticiper. Le niveau des lacs, par exemple, ne va pas monter de deux mètres en quinze minutes.
Non sans dégâts matériels tout de même…
Reynald Delaloye: C’est bien là que se situe le problème. Une catastrophe naturelle dans un endroit sans habitants et sans infrastructures, tout le monde s’en fiche. Ce sont bien les dégâts humains et matériels qu’on cherche à prévenir. Et parfois, notre propre efficacité joue contre nous.
C’est-à-dire?
Reynald Delaloye: Si on a effectué le travail de prévention, quand l’événement survient, les systèmes de protection et de gestion vont fonctionner. Pour l’état-major de crise, on aura frôlé la catastrophe. Pour la population alentour, elle n’aura pas existé. Au niveau de la mémoire collective, elle sera passée inaperçue. Les personnes qui se souviennent de la crise précédente ne sont plus forcément aux avant-postes, alors que la nouvelle génération ne développe pas cette conscience. On oublie. Or, sans cette conscience, les efforts d’anticipation et la prévention faiblissent. Le drame de Crans-Montana en ce début d’année nous confirme ce triste constat avec toutes les discussions qui tournent autour des mesures de protection contre les incendies.
Mais, sans l’oubli, on vivrait dans un état d’alerte permanent…
Reynald Delaloye: L’oubli est inévitable. Il fait partie du processus. Mais il faudrait parvenir à maîtriser le prochain événement malgré tout. Ce qui signifie prendre la mesure du risque et anticiper sa gestion, sans le minimiser en raison de l’oubli.
Catastrophes naturelles – Et après?
Un Café scientifique organisé autour de la thématique des catastrophes naturelles offrira l’occasion d’élargir encore la discussion. Quatre intervenants d’horizons différents seront présents: Reynald Delaloye, professeur, département de géographie, Donia Hasler, assistante diplômée au département d’histoire contemporaine, Benoît Mazotti, chef de la section Forêts et dangers naturels au Service cantonal des forêts et de la nature (SFN), et Laurent Marescot, directeur principal de Moody’s Insurance Solutions et chargé de cours à l’Unifr. La modération sera assurée par Loïc Schorderet, corédacteur en chef à Radio Fribourg. Organisé par Unicom, ce café scientifique aura lieu mercredi prochain 28 janvier 2026, à 18 h, au Nouveau Monde, Esplanade de l’Ancienne-Gare 3, Fribourg
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- Reynald Delaloye
- Catastrophes natuelles – Et après? Café scientifique
- Photo de titre: Surveillance des mouvements de parois rocheuses par balayage laser.
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