Dossier

Quelle langue parle Melania Trump

Langue, territoire, politique et identité entretiennent des relations plus subtiles qu’il n’y paraît. Au point que quelques mots bienveillants d’une première dame peuvent réveiller des débats séculaires.

Au début de l’année 2025, lors des incendies de Pacific Palisades en Californie, la visite du couple présidentiel américain attire l’attention des médias. Dans une vidéo diffusée sur Youtube par le média Diario AS en 2025, on voit la First Lady Melania Trump apporter du réconfort à une sinistrée. Au‑delà des enjeux climatiques et humanitaires, un autre détail capte l’intérêt du public: dans quelle langue s’exprime‑t‑elle?

Le média affirme dans le titre de sa vidéo qu’il s’agit de la langue «serbe», mais les internautes n’abondent pas dans le même sens en commentaires:

(commentaire 1) : Melania speaks Slovenian language with blondie women. Blondie is from Croatia and speaks Croatian language
(commentaire 2) : Slovenian not Serbian
(commentaire 3) : That’s Bosnian language

Le débat qui s’engage est familier, presque rituel: comment nommer cette langue? Sur quels critères fonder cette désignation? Et, surtout, pourquoi cette question semble‑t‑elle (toujours) si importante?

Une langue commune

A l’époque de la République fédérative socialiste de Yougoslavie (1945 –1992), les locuteurs·trices de toutes ces langues utilisaient souvent une même dénomination linguistique: le «serbo-croate» ou aussi «croato-serbe». Cette langue était censée favoriser «la fraternité et l’unité» (bratstvo i jedinstvo) entre les différents «peuples» (narodi) qui composaient la mosaïque socialiste yougoslave. Le serbo‑­croate constituait la langue de communication usuelle des institutions fédérales et la langue de commandement de l’Armée populaire yougoslave (JNA). Cette langue commune cohabitait avec d’autres langues parlées et enseignées au sein de la fédération: le slovène et le macédonien, langues officielles dans leurs républiques respectives, ainsi que des langues minoritaires bénéficiant de divers degrés de reconnaissance institutionnelle, telles que l’albanais, l’italien, le hongrois, le romani, le turc, etc.

Mais l’essor de standardisation et d’implémentation du serbo-croate ne faisait pas l’unanimité en Yougoslavie. Dès les années 1970, certain·e·s Croates reprochent aux Serbes de vouloir imposer une idéologie pan-serbe; lesquel·le·s rétorquent que les adeptes d’une grammaire «croate» auraient des accents de fascisme oustachi. Les débats linguistiques sont ainsi mobilisés pour asseoir des revendications politiques aux relents de Seconde Guerre mondiale, un conflit qui avait radicalement divisé les différents peuples de Yougoslavie. Les linguistes qui cherchaient à dépolitiser les débats sur la langue voient rapidement leurs espoirs douchés.

Ces antagonismes éclatent au grand jour avec les guerres des années 1990. Parler de «serbo-croate» semble impossible, car ses locuteurs·trices s’affrontent dans des conflits armés bien trop violents pour donner l’impression de se comprendre sur le plan linguistique. Les Etats séparés se réinventent une identité, qu’ils construisent sur l’équation «langue = religion = ethnicité = territoire».

Quatre langues distinctes

Aujourd’hui, on distingue le serbe, le croate, le bosniaque et le monténégrin. Ces langues ont été «inventées»: elles ont été délimitées, nommées, standardisées et explicitement rattachées à une communauté de locuteurs·trices, citoyen·ne·s d’un Etat‑nation. Ainsi, si Melania est née en Slovénie, elle ne peut que parler le slovène. Son interlocutrice, si elle est Croate, doit parler le croate (voir commentaire 1).

Or, l’idée selon laquelle une nation, un Etat et une langue correspondraient parfaitement les uns aux autres n’a jamais véritablement décrit la réalité, ni en Europe ni ailleurs. Cette vision relève de ce que la sociolinguistique nomme une «idéologie linguistique»: une façon particulière de voir le monde, qui rend visibles certaines configurations, tout en occultant les pratiques plurilingues ou transfrontalières. Dans les commentaires, la question de savoir si Melania parle le serbe, le bosniaque, le croate ou le slovène ne relève pas d’une simple identification linguistique anecdotique; elle réactive des enjeux plus profonds de nomination, d’appartenance et de légitimité.

Enfin, le cadre idéologique ethnonationaliste fonctionne comme un arrière plan culturel, qui façonne nos perceptions sur les manières de parler – y compris quand Melania réconforte une personne.

(commentaire 4): I am Serbian and the language of Serbs, Croats, Bosnians and Montenegrins is essentially the same and ONLY the dialect is different […]. The difference is basically the same like between British English, Scottish English, Welsh English and Irish English :) […]

Au‑delà de la distinction institutionnelle des langues, il existe la pratique effective des langues et la capacité des locuteurs·trices à se comprendre sans nommer leur langue. Bien que son auteur commence par affirmer son identité nationale serbe, le commentaire 4 ci‑dessus repose sur une conception de la langue comme un objet descriptible indépendamment des identités nationales. L’argument s’appuie sur des critères linguistiques: continuité dialectale, intercompréhension, grammaire et lexique majoritairement partagés.

Quatre «dialectes» d’une «même» langue?

Mettant en avant les critères linguistiques, ce point de vue souligne le caractère artificiel ou politique des séparations linguistiques actuelles. Le commentaire 4 fait des parallèles avec l’anglais britannique, écossais ou irlandais, considérés comme une seule langue malgré des variations linguistiques. Cette opinion vise à rappeler que les variations internes d’une langue n’impliquent pas nécessairement une multiplication des langues reconnues. C’est ainsi que de nombreuses institutions occidentales ont adopté l’acronyme «BCMS» pour nommer cette langue polycentrique «bosniaque, croate, monténégrin, serbe». Une manière de reconnaitre l’existence de quatre standards distincts, tout en les regroupant sous une même dénomination.

Enfin, cette position prolonge une conception plus ancienne, institutionnalisée durant la période yougoslave, celle d’une langue commune aux Slaves du Sud, souvent désignée comme naš jezik – «notre langue».

«Notre» langue

Un média bosnien, FACE.ba, a commenté cette visite du couple présidentiel américain en se concentrant principalement sur la langue employée par Melania Trump:

«Ipak, pažnju je ukrala njegova supruga Melania Trump, koja je na našem – našim slavenskim jezicima – razgovarala sa jednom od žrtava požara.»
[«Cependant, c’est son épouse, Melania Trump, qui a retenu l’attention: elle s’est entretenue dans notre langue – nos langues slaves – avec l’une des victimes des incendies.»]

L’expression «notre langue» évite de trancher et fonctionne comme un dispositif d’inclusion, capable de rassembler sans nommer explicitement. Cette formulation produit aussi l’impression d’un espace partagé, fondé sur une appartenance commune. Par ce choix discursif, ce média contribue à faire exister (à nouveau) une communauté symbolique, fondée sur l’intercompréhension et le sentiment d’une origine partagée, entre des individus dispersés, souvent appartenant à des états différents et à des diasporas éloignées.

Qu’ils ou elles déclarent parler «bosniaque», «croate», «monténégrin» ou «serbe», «serbo-croate» ou «notre langue», des millions de locuteurs·trices de ces langues continuent de se comprendre, de partager des émotions et des idées à travers des productions musicales, cinématographiques, voire commerciales, qui transcendent les frontières nationales. Les nostalgiques de rock yougoslave continueront de danser sur les tubes de Bijelo Dugme sans se demander si c’est du bosniaque ou du serbo-croate. Les fans de turbofolk ne se posent pas tant de questions linguistiques non plus lorsqu’ils se trémoussent en discothèque sur les hits de Lepa Brena.

Ainsi, quand Melania Trump parle cette langue qu’elle ne nomme pas, tout un imaginaire social et linguistique se déploie. La question «quelle est cette langue?» se transforme en «à qui appartient cette langue?», renvoyant moins à une réalité linguistique qu’ à un processus de construction symbolique de communauté, à l’intersection du langage et du politique, qui se réactive dans des contextes particuliers, médiatiques et émotionnels… ou en boîte de nuit.

Notre experte Zorana Sokolovska est enseignante-­chercheuse en sociolinguistique et politiques linguistiques au Département de plurilinguisme et didactique des langues étrangères.
zorana.sokolovska@unifr.ch

Notre expert Philippe Humbert est enseignant-chercheur en sociolinguistique et politiques linguistiques à l’Institut de plurilinguisme.
philippe.humbert@unifr.ch 

Références
Bugarski, R. (2001), «Language, nationalism and war in Yugoslavia», IJSL, pp. 69–87
Cvetković-Sander, K. (2011), Sprachpolitik und nationale Identität im sozialistischen Jugoslawien (1945–1991): Serbokroatisch, Albanisch, Makedonisch und Slowenisch, Harrassowitz Verlag
Gal, S. (2006), «Migration, minorities and multilingualism: Language ideologies in Europe», in P. Stevenson & C. Mar-Molinero (Eds.), Language ideologies, policies and practices, pp. 13–27, Palgrave Macmillan