Interview

Les facteurs du succès

Des postiers·ères qui pratiquent la méditation: les projets issus de la collaboration entre l’Université de Fribourg et La Poste suisse sont parfois surprenants. Comment fonctionne un tel partenariat entre la recherche universitaire et les enjeux opérationnels d’une entreprise? Tour d’horizon avec Denis Lalanne, directeur de l’Institut Human-IST, Simon Ruffieux, maître-assistant au sein du même Institut, et Thierry Golliard, directeur open innovation et venturing à La Poste Suisse.

L’Université de Fribourg et La Poste suisse collaborent depuis 2017, comment est né ce partenariat?

Denis Lalanne: D’abord centre de recherche créé en 2015, l’Institut Human-IST (Human-­Centered Interaction Science & Technology) a officiellement vu le jour en 2017 grâce au soutien de la Fondation de l’Université. Dès sa création, l’Institut s’est intéressé à l’interaction entre l’humain et la technologie. Trois facultés, bientôt cinq, le composent. Notre mission est donc transversale, car il est nécessaire d’aborder la question de la digitalisation sous tous ses aspects. Le partenariat avec La Poste est né en 2017, lorsque le Professeur Edy Portmann a rejoint l’Université de Fribourg. Au départ, La Poste s’engageait à financer une nouvelle chaire, la seconde, au sein de l’Institut, avec pour mission de mener des recherches dans les domaines du soft et cognitive computing, de la ville et de l’habitat intelligents. L’envie exprimée par notre partenaire d’élargir la collaboration à l’ensemble de l’Université s’est concrétisée en 2023. Avec la stabilisation du Professeur Portmann, j’ai repris la collaboration avec La Poste pour m’y consacrer davantage et nous l’avons repensée et restructurée, avec notamment la création d’un fonds à l’innovation.

Thierry Golliard: La Poste collabore depuis de nombreuses années avec des universités et des hautes écoles de notre pays. Nous avons profondément fait évoluer notre manière de collaborer avec le monde académique. Par le passé, ces partenariats consistaient surtout à faire une donation en espérant un retour indirect, par exemple via le sponsoring d’une chaire. Aujourd’hui, nous cherchons à accéder au savoir, à l’innovation et à l’excellence académique pour les confronter à nos réalités opérationnelles, en explorant des sujets que nous ne pourrions pas traiter seuls en interne. Ces partenariats permettent aussi d’identifier et de rencontrer les talents qui mènent ces projets et, pourquoi pas, de les recruter. En presque dix ans, c’est arrivé à plusieurs reprises avec des étudiant·e·s de l’Unifr.

Ce qui nous a séduit à l’Université de Fribourg, c’est sa position géographique, à l’intersection des langues et à proximité de notre siège de Berne, mais aussi ses valeurs et son bilinguisme que nous partageons. Cette collaboration nous donne également accès à toutes les facultés de manière indirecte, ce qui n’est pas toujours le cas ailleurs. Au-delà des projets eux-mêmes, ce type de partenariat constitue aussi un des piliers de notre stratégie d’innovation et un levier pour contribuer activement à la place académique et économique suisse, ce qui nous tient à cœur.

Vous vous intéressez réellement à toutes les facultés de l’Unifr?

Thierry Golliard: Nous sommes vraiment intéressés par cette interdisciplinarité présente à Fribourg. Dans la pratique, certaines facultés proposent des thématiques de recherches ayant un plus large écho avec nos activités. Le potentiel de collaboration est sans doute moindre avec la Faculté de théologie qu’avec celles des sciences économiques, de droit ou l’Institut d’informatique par exemple. Mais nous avons la volonté d’explorer l’ensemble de la recherche menée à Fribourg et Simon Ruffieux joue très bien ce rôle de relais entre La Poste et l’Unifr, puisqu’il présente les appels à projets à toutes les facultés.

Simon Ruffieux: C’est très intéressant de voir les échanges que ce partenariat apporte. Les chercheurs·euses ont accès aux collaborateurs·trices de l’entreprise, au terrain, aux données et à des situations très concrètes. Ce sont autant de points d’entrée pour les chercheurs·euses de l’Unifr, qu’ils et elles soient en économie, en droit, en informatique ou en histoire, en sociologie et en anthropologie. Nous voyons régulièrement des symbioses se mettre en place.

Denis Lalanne est directeur de l’Institut Human-IST et professeur ordinaire au Département d’informatique de l’Unifr. © stemutz.com
denis.lalanne@unifr.ch 

Comment fonctionne ce partenariat?

Denis Lalanne: La concrétisation a nécessité un gros travail des deux côtés. Je me souviens que ma première réaction, en 2017, était plutôt mitigée. Je ne savais pas si j’avais envie d’être sponsorisé par La Poste parce que j’ai toujours considéré que la recherche académique doit rester indépendante. Je le pense aujourd’hui encore. Je venais de créer l’Institut et je souhaitais le développer. Nous avons discuté de tout cela et j’ai vite compris le potentiel de ce partenariat. Il nous permet de concrétiser nos recherches au travers de La Poste, de leur donner un impact réel dans la société. Actuellement, nous travaillons sur des contrats d’une durée de quatre ans que nous anticipons et rediscutons avant la fin de chaque période. Et cela dure depuis dix ans.

Thierry Golliard: La Poste Suisse a conclu un contrat avec l’Unifr via la Fondation de l’Université. Le montant global comprend un fonds pour des appels à projets et le poste d’un coordinateur qui active cette collaboration au sein de l’Université. Ce catalyseur est Simon Ruffieux. Avec Giuliana Breu, son binôme au sein de mon équipe, il et elle font se rencontrer deux mondes qui sont culturellement très différents.

Deux mondes qui ont parfois des réticences à collaborer. Les chercheurs·euses tiennent à leur liberté académique. Comment la garantir?

Denis Lalanne: Le respect de la liberté académique est fondamental pour que cette collaboration fonctionne. Dans notre contrat de partenariat, cette clause est notée noir sur blanc. Notre Institut se dit humaniste – Human-IST: ce n’est pas juste une façade, nous avons des valeurs que nous mettons un point d’honneur à respecter et qui, fort heureusement, sont bien alignées avec celles de La Poste. Nous choisissons ensemble les projets à réaliser et ce n’est pas notre partenaire qui nous dicte les recherches à mener.

Simon Ruffieux: Les discussions se focalisent sur la manière de mener le projet de recherche: comment La Poste peut accueillir nos chercheurs·euses, combien de personnes elle peut mettre à notre disposition et combien de temps tout cela va prendre. Elle n’intervient pas dans les méthodologies utilisées et les résultats de recherche sont totalement transparents. La Poste les accepte tels qu’ils sont.

Thierry Golliard: La liberté académique, peu importe que l’on se trouve à Fribourg, Zurich ou Lausanne, est essentielle pour chaque partenaire universitaire. Nous sommes habitué·e·s à travailler avec ces valeurs et nous n’avons jamais eu l’intention d’aller à leur encontre.

Des limites sont-elles quand même posées?

Denis Lalanne: Oui, nous ne sommes pas une société de services, nous faisons de la recherche.

Thierry Golliard: L’Université ne cherche pas à nous vendre des produits. Elle nous garantit une totale neutralité dans la façon de mener ses recherches et dans les solutions proposées. C’est un aspect que nous apprécions beaucoup. Les projets que nous menons ensemble visent plutôt à améliorer le bien-être des collaborateurs·trices et l’environnement de travail, de faciliter l’utilisation des nouveaux outils technologiques, de mieux appréhender les interactions entre l’humain et la machine.

Denis Lalanne: Mais il est clair que c’est un vrai changement de paradigme. Il y a dix ans, nous n’étions pas habitué·e·s à travailler de cette façon et ce type de collaboration était difficile à imaginer. Aujourd’hui encore, certaines facultés sont réticentes à nouer de tels partenariats car ils sont souvent associés au système américain ou capitaliste. Mais nous pouvons aussi les appréhender avec un regard civique. Sortir de notre tour d’ivoire, avoir un réel impact sur la société, infuser nos valeurs dans la cité, c’est une magnifique opportunité.

Thierry Golliard est responsable de l’open innovation et du venturing à La Poste Suisse. © stemutz.com
thierry.golliard@poste.ch 

Un exemple?

Simon Ruffieux: La Poste nous a sollicités à la suite d’un constat très précis. Elle a remar­qué une perte de compétences dans certains métiers en lien avec un usage régulier de l’IA. Dans le domaine de l’informatique, par exemple les développeurs·euses ont tendance à confier des tâches simples à l’IA. Cette demande est entrée en résonnance chez nous, puisque nous avions constaté une tendance similaire chez certain·e·s de nos étudiant·e·s. La Poste a d’abord réalisé une interview du Professeur Hans-Georg Fill de l’Unifr pour mieux saisir ce phénomène. L’entretien a débouché sur un workshop d’une demi-­journée réunissant cinq professeur·e·s et une dizaine de collaborateurs·trices de La Poste. A la suite de ces discussions, un projet a été soumis auprès du fonds d’innovation, et il a été retenu par la commission. Aujourd’hui, une solution pour prévenir cette perte de connaissance est en phase de test auprès des utilisateurs·trices de La Poste. Les premiers retours sont encourageants et nous réfléchissions à étendre le projet grâce à des financements externes.

Thierry Golliard: Cet exemple illustre bien notre approche: partir d’un problème concret et construire une solution avec la recherche. Nous espérons tirer de ce projet des connaissances nouvelles qui pourront être appliquées ensuite au sein de La Poste. On voit aussi qu’au-delà du premier financement que nous assurons, ce type de recherche peut se poursuivre grâce à d’autres fonds, qu’ils soient nationaux ou même européens.

Parlons d’un tout autre projet: celui-ci a conduit les postiers·ères à pratiquer la méditation…

Simon Ruffieux: La sécurité au travail fait partie des grands défis de La Poste, car malgré de nombreuses mesures en vigueur, des accidents se produisent encore, souvent provoqués par de l’inattention. Le projet dont vous parlez, financé via le fonds d’innovation, a été lancé par Chantal Martin Sölch, professeure ordinaire au Département de psychologie. Il intègre des méthodes de méditation de pleine conscience en l’adaptant aux réalités du terrain des collaborateurs·trices de La Poste. Les avantages de ces méthodes adaptées sont multiples. Une séance ne prend que quelques minutes, elle peut être effectuée un peu partout, mais surtout, elle permet de se recentrer sur le moment présent, réduisant ainsi le stress et l’inattention. Le projet en cours va se déployer sur le site de La Poste à Givisiez où une vingtaine d’employé·e·s testeront cette méthode sur le terrain. C’est une idée vraiment innovante et l’engouement que cela provoque auprès du personnel de La Poste est très motivant. Cette solution pourra être reproduite auprès d’autres institutions privées ou publiques. Ce projet illustre bien l’implication de notre partenaire dans ces projets de recherche et sa volonté d’y consacrer d’importantes ressources en personnel et en heures.

Simon Ruffieux est chercheur et chargé de cours au Département d’informatique de l’Unifr et membre de l’Institut Human-IST. © stemutz.com
simon.ruffieux@unifr.ch 

En 2023, le partenariat se renforce au travers d’appels à projets. Quel est le but de ce fonds d’innovation?

Simon Ruffieux: Il concrétise davantage encore la volonté de collaboration entre La Poste et toutes les facultés de l’Unifr. Il permet d’ouvrir de nouveaux champs de recherches et de les tester dans un contexte opérationnel, de valider certaines hypothèses et de produire des résultats préliminaires, afin de préparer des demandes de financement de plus grande envergure. Très concrètement, un·e professeur·e, un·e chercheur·euse peut venir me trouver avec une idée de recherche. Il ou elle rédige un petit descriptif que je transmets à mon homologue au sein de La Poste. Elle va contacter des personnes de son entreprise qui pourraient être intéressées par une collaboration. Ces futur·e·s porteurs·euses de projet se rencontrent et élaborent un descriptif plus détaillé qu’ils et elles soumettent au comité de sélection réunissant des représentant·e·s de l’Université et de La Poste. L’étincelle peut aussi venir de notre partenaire. Giuliana Breu me transmet les demandes et j’explore en interne pour trouver des collègues qui pourraient avoir un intérêt de recherche qui correspond. 100'000 francs sont alloués chaque année. Depuis 2023, neuf projets ont ainsi été financés. Comme l’appel à projets actuel court jusqu’en octobre, nous invitons les personnes intéressées à postuler.

Si mes calculs sont exacts, la fin du partenariat interviendra en 2027. L’avenir de la collaboration est-il assuré?

Thierry Golliard: L’avenir n’est jamais garanti, mais les deux partenaires sont satisfaits de la dynamique actuelle. Les discussions sont en cours et il est clair que ce type de collaboration va devenir de plus en plus stratégique pour La Poste.

Denis Lalanne: Nous sommes très heureux de ce partenariat. J’espère qu’il va se consolider, grandir. Comme il n’y a pas d’exclusivité, nous sommes évidemment ouverts à développer d’autres collaborations sur ce modèle qui, à mes yeux, est un succès. Mais je pense qu’il est important de préciser que ce soutien privé ne doit pas remplacer celui, inconditionnel, de l’Etat, notamment pour financer la recherche fondamentale qui ne peut pas être soutenue par d’autres partenaires. Ce n’est pas parce que l’Université trouve des moyens de financement dans le secteur privé qu’il faut réduire les fonds publics. Sinon, l’Université va mourir et elle est importante pour Fribourg. Des études ont prouvé que chaque franc investi dans l’Unifr rapporte trois francs de valeur ajoutée pour le Canton. Il y a donc une complémentarité à trouver dans les sources de financement.

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Le site du projet HIP Initiative: hipi.human-ist.ch