Dossier
Une ville qui écrit
Entre la fin du XIIe siècle et la première moitié du XIVe siècle, Bologne s’impose comme le siège de la plus prestigieuse Université (ou Studium) de droit de son temps. Dans la ville émerge alors une figure intellectuelle singulière: celle du iurisperitus-poète.
Notaires, juges, docteurs du Studium et magistrats itinérants n’exerçaient pas seulement quotidiennement leurs fonctions juridiques en latin, mais cultivaient également la poésie, devenant auteurs, copistes et médiateurs de textes littéraires en langue vulgaire. A la suite de l’historien français Jacques Le Goff, on pourrait définir ces figures comme des intellectuels communaux. Ceux-ci ne se limitaient pas à l’étude et au commentaire des normes, mais participaient activement à la pratique quotidienne du droit, en assumant des fonctions d’écriture et de juridiction et en occupant des charges publiques dans la sphère rhétorico-politique urbaine, par lesquelles ils administraient les villes communales et contribuaient pleinement à la vie civique.
En tant que cives de la civitas, citoyens appartenant à la cité-Etat, ils étaient tenus de présenter l’estimo (c’est-à-dire de déclarer leurs revenus), de payer les collette (les impôts) et d’être inscrits dans l’armée urbaine comme pedites ou milites (fantassins ou cavaliers). Les privilèges de la citoyenneté leur permettaient l’inscription dans les associations professionnelles des Arti et dans les corporations militaires des Armi, lesquelles ouvraient l’accès politique aux conseils communaux et aux charges publiques. La citoyenneté pouvait être remise en cause par une condamnation au bannissement, qui frappait les cives devenus ennemis du régime dominant du moment; cette mesure était relativement fréquente dans l’Italie communale, marquée par l’affrontement entre factions connues dans les sources médiévales italiennes sous les noms de Gibelins et de Guelfes et, lorsque ces derniers l’emportèrent, de Blancs et de Noirs. Dans les villes communales, l’accès à la vie politique était réservé aux catégories privilégiées. Si, dans les premières phases de la commune, les rênes du gouvernement étaient entre les mains de l’aristocratie militaire, dans la seconde moitié du XIIIe siècle les régimes dits populaires promurent une législation tendant à exclure des conseils et des offices urbains les nobles, les chevaliers, les magnats et les puissants, en raison de leur mode de vie violent et de leur propension à bafouer par la force les lois de la cité.
C’est précisément dans ce milieu urbain particulier que surgirent les figures des iurisperiti-poètes. Animés par une passion personnelle et stimulés par un environnement culturel particulièrement dynamique – où la pratique poétique assumait également une fonction publique –, ils se consacraient à la composition et à la transcription de textes littéraires. Ces textes se retrouvent fréquemment non seulement dans les grands recueils de la poésie italienne ancienne (les canzonieri), mais aussi dans des documents publics, notariaux et judiciaires. A Bologne, le phénomène est particulièrement significatif, tant par l’ampleur du corpus rimé qui nous est parvenu que par la richesse des documents d’archives conservés. Parmi les intellectuels bolonais les plus connus qui s’essayèrent au vulgaire, en prose et en vers, figurent le podestat aristocrate Rambertino Buvalelli, le plus ancien poète italien capable d’écrire en langue provençale, le rhéteur et notaire Guido Fava, ainsi que les célèbres rimatori et iurisperiti Guido Guinizelli et Onesto degli Onesti, comptés respectivement par Dante Alighieri et Francesco Petrarca parmi les plus grands poètes de leur temps. Une place particulière revient toutefois à Enrichetto delle Querce, l’un des notaires bolonais les plus influents à avoir également cultivé la poésie en langue vulgaire: en 1287, il fixa dans son Memoriale – c’est-à-dire un registre public en latin consignant les contrats entre particuliers conclus en ville – la plus ancienne attestation d’un texte poétique attribué à Dante, le célèbre Sonetto della Garisenda.
Depuis le XIXe siècle, des flots d’encre ont été consacrés à l’interprétation de ce sonnet singulier, qui présente un schéma métrique archaïque (quatorze vers répartis en deux quatrains et deux tercets, avec des rimes ABAB ABAB CDE CDE), mais un développement syntaxique particulièrement audacieux du premier au dernier vers. En résumé, dans ce texte, le poète condamne ses propres yeux à l’aveuglement, sans possibilité de pardon, pour s’être arrêtés à la vue de la Garisenda et n’avoir pas su reconnaître quelque chose de «plus grand» qu’elle, qu’il s’agisse d’une autre tour ou d’une femme.
Dans l’édition critique des Rime de Dante établie par le philologue italien Domenico De Robertis, c’est la version bolonaise du sonnet qui est retenue comme texte de base, et que nous reproduisons ici.
No me poriano zamai far emendade
lor gran fallo gl’ocli mei, set elli
non s’acecaser, poi la Garisenda
torre miraro cum li sguardi belli,
e non conover quella, ma· lor prenda!,
ch’è la maçor dela qual se favelli:
per zo zascun de lor voi che m’intenda
che zamai pace no i farò, sonelli
poi tanto furo, che zo che sentire
dovean a raxon senza veduta,
non conover vedendo, unde dolenti
sun li mei spirti per lo lor falire;
e dico ben, se ’l voler no me muta,
ch’eo stesso gl’ocidrò quî scanosenti.
Le lecteur moderne est habitué à lire les sonnets présentés avec un vers par ligne. Toutefois, aux XIIIe et XIVe siècles, le mode de mise en page du sonnet était très différent: il prévoyait que la fronte, constituée des deux quatrains, fût disposée avec deux vers par ligne, et que la sirma, c’est-à-dire le sizain, fût arrangée de manière à mettre en évidence la scansion des deux tercets. Les mots eux-mêmes n’étaient pas séparés selon l’usage moderne, qui distingue les unités grammaticales; dans les manuscrits médiévaux, on observe au contraire une agglutination variable des mots en unités de l’écriture. La transcription du sonnet de Dante par Enrichetto ne fait pas exception. De plus, comme c’est souvent le cas, le copiste accompagne le texte de signes para textuels. Ceux-ci sont utiles à sa division et à sa lecture et, dans ce cas exceptionnel, servent même à en marquer la scansion syntaxico-rhétorique. On propose ci-contre une représentation pour ainsi dire photographique du texte transmis par le Memoriale: la barre oblique / indique la césure entre deux vers, la barre verticale | une partition syntaxico-rhétorique, les parenthèses rondes ( ) la résolution d’une abréviation notariale typique, tandis que la majuscule V dans la marge de gauche reprend un signe paratextuel par lequel Enrichetto marque le début de chacun des deux tercets de la sirma. Sur le modèle du latin, le copiste recourt à un seul signe graphique pour représenter la voyelle u et la consonne v.
Le soin éditorial déployé par Enrichetto dans la mise en texte et la mise en page du sonnet se manifeste également en plusieurs autres passages du Memoriale, où la maîtrise du notaire s’exprime dans l’agencement des textes juridiques et même dans certains embellissements graphiques, tels que la représentation d’un profil de ville servant à relier plusieurs noms dans la liste d’un acte notarié. Ce dessin, tout comme les éléments architecturaux évoqués dans le sonnet, révèle l’imaginaire urbain de ces intellectuels communaux, caractérisé par des tours et des murailles gigantesques. La Garisenda, encore aujourd’hui emblème de Bologne et élément constitutif de sa ligne d’horizon urbaine depuis le Moyen Age, réapparaît chez Dante dans le chant XXXI de l’Inferno, où elle est mise en relation avec le géant Antée qui, avec d’autres géants, se dresse au-dessus du puits infernal. Au fond de l’enfer, Dante et Virgile se trouvent dans la partie la plus basse de la cité de Dité, civitas diaboli qui – avec ses hautes murailles, les ponts et les fossés de Malebolge et la citadelle flanquée de tours de Lucifer – est représentée dans la Commedia comme une véritable ville renversée.
Nomeporiano zamay fare menda / delor gran fallo glocli mey set illi
non sacechasero poy lagarisenda / torre miraro cum li sguardi belli
enon conouer quella | malorprenda / che la maçor dela qual se fauelli|
per zo zascum delor uoy che mintenda / che zamay pace noy faro | sonelli
V poy tanto furo che zo che sentire / douean a raxon senza ueduta /
on conouer uedendo | unde dolenti
V sun li mey spiriti p(er) lo lor falire / edico ben sel uoler nome muta /
heo stesso glocidro qui scanosenti /
Cette contribution s’inscrit dans les activités du projet «Poesie e scrittori di poesie: Bologna, 1265–1327», financé par le Fonds National Suisse et dirigé par Paolo Borsa auprès du Département d’italien de l’Université de Fribourg.
Notre expert Paolo Borsa est professeur au Département d’italien.
paolo.borsa@unifr.ch
Notre expert Armando Antonelli est chercheur senior au Département d’italien.
armando.antonelli@unifr.ch
