Dossier
La ville comme support didactique
Il y a 200 ans, le Père Grégoire Girard publiait Explication du plan de Fribourg. Cet ouvrage accompagnait le premier plan lithographié de la Ville et devait servir de support aux leçons des petit·e·s Fribourgeois·es. Dans l’état des connaissances, il est considéré comme le premier manuel de géographie en langue française.
«C’est sur le sol natal que doit se prendre la première leçon de géographie.» Ces mots du père Grégoire Girard ouvrent son «avis aux parents et aux enseignants», préambule de son ouvrage Explication du plan de Fribourg. Paru en 1827, l’ouvrage est une sorte de visite guidée au fil de laquelle le pédagogue invite les élèves à arpenter leur cité, à l’observer et à apprendre de cet environnement. Une façon inédite et moderne d’aborder la ville et de concevoir les leçons de géographie.
La notice accompagne un plan de Fribourg dont la publication date de 1825. «Ce plan avait été dessiné par Charles Raedlé, cordelier lui aussi et assistant du Père Girard», explique le Docteur Patrick Minder, historien et maître d’enseignement et de recherche au Département de formation à l’enseignement de l’Université de Fribourg. «Il s’agit du premier plan moderne de Fribourg, un dessin à l’échelle, qui sort des usages traditionnels de l’époque, à savoir militaires, éventuellement architecturaux, ou alors d’une géographie qui servait le pouvoir et la bourgeoisie.»
Pour retrouver une carte géographique qui s’apparente à un plan de ville comme celui de Raedlé, il faudra attendre les travaux des ingénieurs Guillaume Henri Dufour et Alexandre Stryienski, auteurs d’une carte du Canton de Fribourg, puis de l’imprimeur Labastrou. «On se retrouve alors dans les années 1870, soit cinquante ans plus tard!» souligne Patrick Minder.
Au début du XIXe siècle, les villes sont en effet rarement représentées dans leur ensemble, mais par quartiers ou par zones, en fonction des intérêts pour lesquels les cartes doivent servir.
Passer du plus petit au plus grand
«Ce plan-là est conçu pour amener les élèves à sortir de leur école et à se balader dans la ville en suivant les indications de la notice. Girard met en application son principe de l’enseignement de la géographie, qui est, selon lui, de passer du plus petit au plus grand, ou du plus proche au plus éloigné, par étapes.»
Avant de partir en balade, le père Girard invite les utilisateurs de son manuel à prendre de la hauteur pour mieux appréhender le plan, en se plaçant à la chapelle de Lorette, par exemple. «Il explique alors les principes de l’échelle, la vision en plan qui correspond à une vue d’oiseau, comment s’orienter, reconnaître les quartiers, etc. Et, après seulement, il propose de partir de l’école et indique les points à rejoindre.» Des numéros jalonnent le plan, le numéro 1 est attribué à l’église Saint-Nicolas – elle ne deviendra cathédrale qu’en 1924. L’école des garçons porte le numéro 3.
Mais loin de se contenter d’une promenade d’orientation, le pédagogue en profite pour poser des questions et élargir le champ d’études. La Sarine sert de base pour aborder le thème des cours d’eau, leur danger et leur utilité. Les bâtiments permettent d’évoquer les matériaux de construction, leurs caractéristiques et leur provenance. Le Père Girard propose même un problème mathématique pour calculer le poids d’une cloche de l’église Saint Nicolas sur la base des masses et des volumes de métaux utilisés. «La ville est un prétexte pour évoquer mille et un sujets de réflexion», souligne Patrick Minder.
Un héritage de Napoléon
Pourquoi cet intérêt pour la géographie? «L’engouement pour cette matière est sans doute un héritage laissé par les Français; Napoléon était passionné par les cartes géographiques, relève l’historien. Girard est vraiment un homme libéral de la Révolution. Il avait été mandaté en 1798 par un ministre d’origine argovienne dont la mère était moudonnoise, Philipp Albert Stapfer, nommé durant l’occupation française.»
Ministre des arts et de l’éducation, Stapfer s’entoure d’intellectuels et de pédagogues de renom, dont Pestalozzi et Girard. «Ils étaient chargés de dresser un état des lieux de l’éducation en Suisse et de proposer des solutions pour une éducation élémentaire obligatoire.»
Dès 1804, la Ville de Fribourg confie la direction de ses écoles françaises des garçons au Couvent des Cordeliers. Le Père Girard peut alors déployer ses activités pédagogiques. Il s’intéresse d’abord à l’enseignement de la langue maternelle française, puis de l’allemand. Lui-même a grandi dans le quartier du Bourg. Il est donc parfaitement bilingue.
Au mauvais moment
«Son projet de leçon de géographie tombe au pire moment de son parcours. Il évoque l’idée lors d’un discours en 1822, mais il entre à cette période en conflit avec l’autorité religieuse et avec l’Etat.» Lors du retour des jésuites, en 1818, sa vision de l’école publique, où il prônait un enseignement mutualisé, avec les élèves les plus aguerris qui soutiennent les plus faibles et les plus jeunes, et une éducation accessible à tous, ne passe plus. «On considère que le père Girard va trop loin et qu’il n’est pas acceptable que le fils d’un artisan puisse s’asseoir à côté du fils d’un aristocrate.»
Fuyant le conflit, Grégoire Girard trouve refuge à Lucerne en 1823. Il ne renonce cependant pas à son projet de leçon de géographie pour les petits Fribourgeois. En 1825, le plan Raedlé est publié par les frères Eglin, imprimeurs lucernois. Ceux-ci sont en contact avec Xavier Meyer von Schauensee, dont les idées politiques libérales sont connues du Père Girard. Il le convainc de publier l’Explication du plan de Fribourg.
«C’est dommage parce que si elle était parue plus tôt, sa méthode aurait été plus largement diffusée.» La notice sur Fribourg et son plan ont tout de même été tirés à 1000 exemplaires. Ce chiffre se révèle élevé si l’on considère que Fribourg comptait 6000 habitant·e·s en 1811. «La Ville avait mis la main au porte-monnaie pour en acquérir une partie et soutenir la publication. L’ouvrage était offert comme récompense aux meilleurs élèves.»
Le pont en fil de fer comme curiosité
Au-delà du côté scolaire, qu’est-ce que cette notice révèle de la ville et de la façon dont elle est perçue? «On sort complètement de la façon dont est présentée habituellement une ville, qui devait correspondre à des modèles de cité idéale où l’on magnifie l’harmonie entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux. Ce qu’on retrouve sur le fameux plan Martini conservé au Musée d’art et d’histoire, avec sa cathédrale surdimensionnée.»
L’ouvrage de Girard met l’accent sur l’observation qui passe par l’exploration de la ville. «L’élève se balade et, grâce à ce qu’il a sous les yeux, il peut comprendre par l’expérience comment la ville s’est construite, par exemple, son étagement depuis la Sarine vers le haut.» Girard évoque aussi quelques particularités de Fribourg, comme le bilinguisme, ou ses curiosités. Il parle même de tourisme et des actualités qui pourraient intéresser les visiteurs·euses. Et de mentionner le pont en fil de fer, le grand pont suspendu qui n’est encore qu’un projet et qui sera inauguré en 1834, avant de devenir la fierté de Fribourg, puis de céder sa place au pont de Zähringen en 1924.
«Tout est novateur dans la démarche de Girard, reprend Patrick Minder. Que l’on parle du plan et de sa façon de représenter la ville ou que l’on considère la façon d’enseigner. La publication fête ses 200 ans. Elle mérite vraiment qu’on s’y intéresse.» Malgré sa modernité, la méthode essaimera peu, à part en Italie, où un pédagogue milanais a transposé le manuel.
Plans de Fribourg inventoriés
Quant au plan de Raedlé, il a fait partie des représentations de Fribourg mises en valeur par un projet de recherche mené entre 2013 et 2017 par le Laboratoire de didactique de l’histoire et de la géographie du Centre d’enseignement et de recherche pour la formation à l’enseignement au secondaire (CERF).
Un inventaire des cartes et plans conservés à Fribourg avait été réalisé. La publication d’un livre, Atlas de la ville de Fribourg de 1822 à nos jours (épuisé), et une exposition avait permis de valoriser ce travail, en 2017–2018. De nombreux documents et une application sont encore accessibles sur internet, tout comme les dossiers pédagogiques qui peuvent encore être utilisés grâce au site et à l’application.
fr.ch/bcu/fribourg-a-la-carte-la-ville-de-1822-a-nos-jours
res.friportail.ch/cartesfribourg/fr/visites-de-la-ville-de-fribourg-sec-2
Notre expert Patrick Minder est maître d’enseignement et de recherche auprès du Département de formation à l’enseignement.
patrick.minder@unifr.ch
