Monde académique et entreprises des sciences de la vie ont beaucoup à partager, à condition de garantir une recherche sérieuse et de surmonter des a priori tenaces. Un thème abordé lors d’une récente rencontre entre l’Université de Fribourg et le Groupe Romand de l’Industrie Pharmaceutique.
Peut-on faire de la recherche objective en collaborant avec une entreprise pharma? La question habite depuis longtemps Christian Pasquali. L’homme a un pied de chaque côté. Issu du monde académique, il a été actif dans la recherche fondamentale et appliquée en préclinique avant de rejoindre OM Pharma, firme biopharmaceutique basée à Genève, à la tête de la recherche préclinique. Aujourd’hui, en tant que «scientific senior», il y œuvre comme directeur des relations scientifiques.
Fin janvier 2026, à Fribourg, il abordait cette question délicate par une présentation, From industry to academia, lors d’un événement coorganisé par le Groupe Romand de l’Industrie Pharmaceutique (GRIP-Pharma) et l’Université de Fribourg (Unifr), notamment sa Faculté des sciences et de médecine et son Service de transfert de connaissances et de technologies (KTT). La rencontre avait pour but de renforcer les échanges entre les acteurs publics et privés dans le domaine des sciences de la vie.
Sur ce point, nul besoin de convaincre Christian Pasquali: universitaires et entreprises pharmaceutiques ont, à l’entendre, beaucoup à partager, à condition de garantir une recherche pleinement scientifique et de déboulonner quelques a priori encore tenaces. «Cela peut sembler caricatural, mais il existe encore, dans l’industrie comme dans le monde académique, des idées préconçues: certains perçoivent les chercheuses et chercheurs comme trop éloigné·e·s des réalités industrielles, tandis que, de leur côté, certain·e·s universitaires craignent que ces entreprises cherchent à orienter leurs recherches, guidées par le seul appât du gain.»
La piste amish
Or, d’après son expérience, «il est parfaitement possible de construire de la bonne science dans une entreprise bio-pharma». Pour étayer son propos, il cite l’exemple du lysat bactérien OM-85, commercialisé sous le nom de Broncho-Vaxom ou Broncho-Munal, un médicament utilisé pour prévenir les infections respiratoires récurrentes chez l’adulte et l’enfant, et que les médecins prescrivent de plus en plus pour prévenir également les exacerbations de l’asthme chez les enfants. Pour comprendre sa genèse et ses propriétés, il faut faire un détour par les plaines du nord-est et du Midwest étatsuniens.
En effet, c’est en observant la grande résistance aux infections respiratoires des enfants des communautés amish que les scientifiques ont eu l’idée d’analyser les poussières environnant les fermes où ils grandissent. Ils y ont trouvé une très grande diversité microbienne, du fait du mode de vie amish, qui renforce l’immunité de leurs enfants dès le plus jeune âge, prévenant ainsi le développement d’asthme et autres infections des voies respiratoires.
«La pression était forte pour que nous prouvions que le médicament élaboré à partir de ce matériel microbien était un vaccin. Or, la recherche a montré que l’OM-85 agissait principalement en stimulant l’immunité innée, c’est-à-dire qu’il agissait de manière plus globale et non spécifique, à la différence d’un vaccin», précise Christian Pasquali. «Une découverte qui a ouvert de nouvelles perspectives en matière de recherches», continue-t-il.
Une expérience a ainsi démontré que si l’on donnait l’OM-85 à des souris saines durant dix jours, puis qu’on analysait leur liquide broncho-alvéolaire et leurs poumons, on y trouvait non seulement une multitude de cellules de l’immunité innée et adaptive activées, mais aussi une grande partie d’anticorps dirigés contre des virus tels que la grippe (H1N1) ou le virus respiratoire syncytial (RSV), voire contre des bactéries absentes du produit bactérien composant le médicament. «Cela démontre une activation de l’immunité antimicrobienne bien différente de celle d’un vaccin, car non specifique.»
La confiance, valeur cardinale
De telles collaborations, estime-t-il, bénéficient tant à l’institution académique qu’aux entreprises pharmaceutiques. «L’impact des publications scientifiques s’en trouve renforcé tandis que cela génère des données ouvrant sur de nouveaux développements et à de l’innovation. De plus, cela renforce la confiance mutuelle, ce qui permet à tous les acteurs·trices de gagner en productivité.»
Car la confiance, pour une entreprise comme OM Pharma, représente une valeur centrale. «Il est en effet très important pour nous de construire une relation partenariale solide après le lancement d’un produit, afin de pouvoir collaborer durablement», confie au cours de sa présentation Georgina Takacs, responsable chez OM-Pharma du développement commercial et des partenariats pour la Suisse. D’où l’intérêt de s’appuyer sur de solides recherches.
Co-président (avec Miguel Bettencourt) de GRIP-Pharma, Gilles Aebischer, lui aussi chez OM Pharma, reconnait que cette question de la confiance est cruciale. «Nous sommes dans un domaine où certains cas isolés ont malheureusement pu ternir l’image de la branche, mais ceux-ci demeurent minoritaires».
Pour lui, ce qu’on appelle communément «la pharma» devrait se conjuguer au pluriel. Car le domaine des sciences de la vie se présente comme une mosaïque aux intérêts divergents. On trouve des sociétés globales, des unités de production, des filiales commerciales, des fabricants de médicaments originaux et génériques, etc. «La Suisse romande possède un magnifique terreau, dont les acteurs se connaissent très peu en fin de compte», explique Gilles Aebischer.
Dynamisme des sciences de la vie à Fribourg
Cette rencontre à Fribourg constituait ainsi un travail d’explicitation. «Nous voulons favoriser concrètement les échanges, permettre la création de nouvelles collaborations», souligne Gilles Aebischer. A ce titre, l’Unifr représente un partenaire sérieux. Sa Faculté de sciences et médecine peut compter sur 33 groupes de recherche actifs avec, pour domaines de pointe, les neurosciences translationnelles entre recherche fondamentale et applications cliniques, le destin cellulaire et le cancer ou encore la nourriture et le métabolisme.
Plus largement, l’Unifr s’ancre dans un canton où la vitalité économique des sciences de la vie est bien réelle. Une surprise si l’on considère que cette région est davantage connue dans le paysage helvétique pour l’agro-alimentaire et la construction. Un rapport de 2024, mandaté par GRIP-Pharma et la Promotion économique du Canton de Fribourg, témoigne pourtant d’une valeur ajoutée brute impressionnante pour les sciences de la vie.
Dans ce domaine, cette valeur, qui est un indicateur clé de la performance économique, s’élève à 8 %. C’est plus que pour l’agro-alimentaire, l’immobilier et la construction (6 % pour chacun de ces trois domaines). La productivité par emploi est également 3,2 fois plus élevée pour les sciences de la vie: 467’000 francs par emploi pour les sociétés pharma contre 147’000 francs par emploi en moyenne dans le canton.
«Cet exemple montre combien il est important d’institutionnaliser la relation entre le public et le privé dans le domaine des sciences de la vie. Ce que nous nous attachons à réaliser à Fribourg comme ailleurs en Suisse romande», souligne Gilles Aebischer.
Un pont entre recherche et économie
Passer de la recherche à l’économie de marché représente souvent un défi pour les chercheuses et chercheurs. Protection de la propriété intellectuelle, financement, création de start-ups ou collaboration avec l’industrie. Autant d’étapes-clés pour lesquelles le Service de transfert de connaissances et de technologies (KTT) de l’Université de Fribourg propose un accompagnement. Le service, dirigé par Valéria Mozzetti Rohrseitz, gère une quarantaine de brevets actifs, dont la moitié porte sur les sciences de la vie. Les domaines concernés vont de la biotechnologie aux medtechs, en passant par les biomatériaux. Pont entre les mondes académique et économique, le KTT se veut aussi défricheur des complexités juridiques lors de collaborations avec l’industrie. Cela passe entre autres par des prestations de conseil, des projets cofinancés ou des partenariats avec Innosuisse, plateforme nationale encourageant l’innovation.
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