Guide de survie en milieu complotiste

Guide de survie en milieu complotiste

A l’heure où les moyens de désinformation se multiplient sur internet et sur les réseaux sociaux, le livre du professeur Pascal Wagner-Egger, chercheur en psychologie sociale à l’Unifr, et du dessinateur Gilles Bellevaut, analyse 30 théories du complot. Un ouvrage nécessaire pour une meilleure défense de la démocratie.

Pascal Wagner-Egger, votre livre décortique 30 théories du complot. Des exemples?
Nous avons choisi les grands classiques comme l’assassinat du président Kennedy ou les attentats du 11 septembre 2001. Mais nous avons aussi analysé des théories moins connues ou plus amusantes comme celle des sosies, qui consistent à penser que certaines célébrités ont été remplacées par un sosie. Le cas de Jim Carrey à la dernière cérémonie des Césars en est un exemple frappant. Cela a commencé avec Paul McCartney et l’on constate que le phénomène est récurrent, concernant entre autres Taylor Swift, Melania Trump ou Hillary Clinton. Nous nous sommes aussi penchés sur des théories en lien avec le racisme, l’antisémitisme et des thèmes plus scientifiques comme l’idée que la Terre serait plate.

L’ouvrage se présente comme un guide de survie en milieu complotiste. Comment peut-on se rendre compte que l’on fait face à une théorie du complot?
La théorie du complot se base sur des anomalies apparentes de la version officielle. Elle ne possède pas de preuves en soi du complot. Les complotistes vous diront que la balle ayant tué Kennedy avait une trajectoire impossible, et certains l’ont appelée la «balle magique», sur la base de l’analyse des blessures de Kennedy et du sénateur qui était devant lui. En réalité, il suffit de mettre les corps dans une position légèrement décalée pour que la trajectoire de la balle soit parfaitement rectiligne. L’Histoire nous démontre qu’il y a eu, qu’il y a et qu’il y aura des complots, comme le Watergate, l’affaire Esptein, etc., mais pour les prouver il faut des lanceurs·euses d’alerte ou de vraies enquêtes menées par des professionnel·le·s, notamment des journalistes, des procureur·e·s, qui se basent sur des documents authentiques, des aveux, des confessions, etc. Les théories du complot sont loin du niveau de preuve qu’exigeraient de telles accusations.

Avez-vous constaté une augmentation des théories du complot ces dernières années?
Les études longitudinales qui ont mesuré ces croyances dans le temps n’ont démontré qu’une faible augmentation des théories du complot, notamment durant la pandémie de Covid-19, même si on a l’impression d’une recrudescence de ces croyances. Cela s’explique par le fait que certaines théories perdent de leur attrait au fil des ans, comme celles liées au 11 septembre 2001. Aucun nouvel élément n’a nourri cette théorie ces dernières années. On constate donc que si certaines théories gagnent en importance, d’autres diminuent.

Alors pourquoi publier ce livre maintenant?
Pendant la pandémie de Covid-19, il y a eu une deuxième pandémie, de désinformation cette fois, et donc de théories du complot et de «fake news» en tous genres. C’est devenu un sujet important puisque maintenant les gens qui croient en ces théories passent facilement d’un domaine à l’autre. C’est ce qu’on appelle la «mentalité complotiste». Tout à coup, on parle de réchauffement climatique et ces personnes nous disent que c’est un complot et que ça n’existe pas. On constate que le complotisme, même s’il diminue un peu depuis la pandémie, peut resurgir à tout moment et que chaque événement important peut amener son lot de nouvelles théories du complot. C’est un grand problème, un défi pour notre démocratie. Celle-ci est menacée à la fois par les vrais complots, découverts et punis par les journalistes, la justice et les contre-pouvoirs, mais aussi par les bien plus nombreuses théories improbables et fumeuses, qui minent la confiance minimale nécessaire au fonctionnement des institutions démocratiques.

Un ouvrage richement illustré par Gilles Bellevaux. Pourquoi avoir choisi d’intégrer des dessins humoristiques?
Cela rend le livre plus léger lorsque nous abordons des thématiques tragiques. Certaines théories du complot nient la souffrance des victimes, comme lors des tueries de masse ou à propos de l’Holocauste. C’est particulièrement odieux car on nie la catastrophe, on accuse les victimes, les survivant·e·s et leurs proches endeuillé·e·s d’être des acteurs et des actrices, ce qui les détruit une seconde fois. Toutes les théories du complot comportent des accusations très lourdes et l’humour permet de rendre tout cela un petit peu plus léger. Des études ont même démontré que l’humour pouvait avoir un effet pour diminuer les croyances dans les théories du complot, puisqu’on se moque de leurs défauts.

Face à la recrudescence des fake news et des nouvelles technologies permettant la désinformation, vous n’avez pas le sentiment d’être un Don Quichotte qui se bat contre des moulins à vent?
Oui, un peu, parce que c’est vrai qu’avec les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle, la désinformation peut augmenter rapidement. En même temps, ces outils permettent aussi de lutter contre les fake news et les théories du complot. Une étude a démontré que l’IA peut rapidement prouver les failles d’une théorie du complot en exposant tous les contre-arguments disponibles. Le phénomène des deep fakes par lequel une vidéo détournée peut faire dire n’importe quoi à n’importe qui peut évidemment promouvoir les fausses croyances. Inversement, il peut aussi renforcer notre scepticisme envers les images et les vidéos et, ainsi, nous pousser à vérifier les informations. Et puis, je constate aussi que lorsque des désinformateurs·trices discutent ensemble, ils et elles se dressent les un·e·s contre les autres et s’accusent parfois de complot. Même si la désinformation a de beaux jours devant elle, elle s’auto-détruit parfois, et nous avons de nombreux moyens d’y faire face: prévention (prebunking), vérification (debunking, fact-checking), enseignement de l’esprit critique, etc.

Pascal Wagner-Egger et Gilles Bellevaut. Je ne suis pas complotiste mais… : 30 théories du complot décryptées et expliquées pour démêler le vrai du faux et moins se faire manipuler. Lausanne, Editions 41 (2026).

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Author

Pierre Jenny est journaliste RP depuis une quinzaine d’années. D’abord en presse écrite, il a ensuite travaillé pour la Radio suisse romande et la RTS-TV. Titulaire d’une licence en Lettres obtenue à l’Université de Fribourg, il est aujourd’hui journaliste RP free-lance et communicant indépendant.

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