Un nouveau descendant du légendaire tilleul de Morat prend racine dans le quartier du Bourg, à Fribourg. Il est le fruit d’un sauvetage entrepris il y a plus de cinquante ans.
Le patrimoine génétique du légendaire tilleul de Morat se porte comme un charme. Et plutôt 30 fois qu’une! Les boutures réalisées dans les années 1970 par le Jardin botanique de l’Université de Fribourg prospèrent jusque dans les jardins du pape à Castel Gandolfo. Le dernier rejeton authentifié a été planté ce printemps à l’intersection de la route et de la rue des Alpes, à Fribourg, à l’occasion des 550 ans de la bataille de Morat. Mais ce n’était pas gagné d’avance.
Le bouturage d’un arbre pluricentenaire à la santé chancelante est une opération aléatoire. Une exposition en plein air retrace l’histoire de l’arbre emblématique et le sauvetage de son patrimoine génétique. Réalisée par la Ville de Fribourg, en collaboration avec le Jardin botanique, elle a été inaugurée en juin, lors de la plantation de la nouvelle pousse, et restera visible jusqu’à l’édition 2026 de la course Morat-Fribourg, le 4 octobre.
L’Université à la rescousse
Dès les années 1960, l’état de santé du vénérable tilleul était devenu préoccupant. Enserré au milieu de la route des Alpes, il subissait la densification du trafic et la pollution. Les jardiniers de la ville essaient d’abord de le revitaliser en lui injectant de l’engrais. En 1969, Jakob Gauch, chef jardinier de l’Institut de botanique de l’Université de Fribourg, alerte ses collègues de la Société suisse de dendrologie à propos de la santé du vieux tilleul. Il y a urgence: pour le sauver, il faut le multiplier. De jeunes rameaux sont prélevés et greffés à des tilleuls sains, sans grand succès.
A l’approche des 500 ans de la victoire des Confédérés sur Charles le Téméraire, la pression augmente pour offrir un avenir à ce témoin feuillu et légendaire. L’Institut de botanique de l’Université est sollicité. Sur recommandation du professeur Hans Meier, alors chef de l’Institut, des essais de bouturage sont menés dès 1973. La technique a l’avantage de préserver le patrimoine génétique du tilleul originel.
Un assistant-docteur, le père Aloïs Schmid, dirige les opérations. Il venait d’achever une thèse de doctorat sur le sujet du bouturage et le rôle des hormones dans ce processus. «C’était les débuts de l’utilisation des hormones de synthèse pour une telle opération, explique Alain Müller, actuel responsable technique du Jardin botanique de l’Université de Fribourg. Le père Schmid a procédé par une technique de trempage rapide, quelques secondes, dans un liquide concentré.»
Booster aux hormones
Le bouturage du tilleul est possible, même si l’essence ne compte pas parmi les plus faciles à multiplier de cette manière. Et plus l’arbre vieillit, moins ses tissus sont capables de se reprogrammer pour produire des racines. Le traitement hormonal permet de stimuler cette capacité.
Pour le vieux tilleul de Morat, les essais du père Schmid, menés à des fins de sauvegarde plutôt que dans le cadre d’une recherche scientifique, n’ont pas été documentés dans le détail. «Des traces écrites existent: il explique son mode opératoire, mais il n’y précise ni le dosage des hormones ni le temps de trempage», relève Alain Müller.
«Je plonge ensuite ces fragments dans des solutions hormonales de compositions et de concentrations différentes. J’utilise principalement l’acide indolylbutyrique, seul ou en mélange avec d’autres hormones. […] en variant l’application des hormones», décrit le père Schmid dans un article publié dans le Bulletin de la Société fribourgeoise des sciences naturelles, en 1975.
Patrimoine sauvé et essaimé
Le succès, lui, est au rendez-vous. Le 25 septembre 1974, le Conseil communal de Fribourg annonce à la presse que la culture des boutures est une réussite. Reste à les faire pousser. Le père Schmid poursuit sa mission, avec l’aide du chef jardinier de l’Institut de botanique, Jakob Gauch, et de celui de la ville de Fribourg, Jean Wieland. En 1975, les jeunes tilleuls les plus vigoureux mesurent 60 centimètres. Quatre ans plus tard, ce sont des arbres robustes de quatre mètres de haut. La postérité du tilleul de Morat est assurée.
L’arbre originel, lui, survit tant bien que mal et passe le demi-millénaire de la bataille de Morat. Un véhicule finit par le renverser en 1983. Pour le remplacer, une bouture est plantée sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Quant à l’emplacement historique de l’arbre, au centre de la route des Alpes, il est marqué par une sculpture.
Par mesure de précaution, Aloïs Schmid avait multiplié les boutures. Certaines ont été offertes par la Ville de Fribourg, notamment à Morat, à Bulle, à Grandson ou encore aux abords de la «Voie Suisse», au sud du lac des Quatre-Cantons. Une autre prospère même dans les jardins pontificaux de Castel Gandolfo, en Italie. Elle avait été offerte lors de la visite du pape Jean-Paul II, en 1984.
Le père Schmid a lui aussi fait des donations à des communes qui lui étaient chères. «Il y a peut-être eu une trentaine de boutures, ajoute Alain Müller. On a sans doute perdu la trace de certaines d’entre elles.» Le Jardin botanique a établi une liste pour tenter d’en localiser un maximum.
556 ans d’histoire
Quant à la légende, elle rapporte qu’un messager aurait été envoyé par les Confédérés pour annoncer leur victoire contre Charles le Téméraire lors de la bataille de Morat, en 1476. Arrivé sur la place de l’Hôtel-de-Ville, il aurait annoncé la bonne nouvelle avant de s’écrouler. La branche de tilleul qu’il portait aurait été plantée à l’endroit même de sa mort, en souvenir de cette victoire.
En réalité, le tilleul de Morat était légèrement plus ancien que les guerres de Bourgogne. Des écrits mentionnent sa plantation en 1470. Le lien entre le tilleul et la bataille de Morat apparaît, lui, pour la première fois dans un récit de voyage, en 1720. D’autres écrivains et poètes participeront à la propagation du mythe, parmi eux: Voltaire, en 1755, et Alexandre Dumas, en 1834.
Le dernier rejeton authentifié de l’arbre historique a été offert par le Jardin botanique à la Ville de Fribourg en juin, à l’occasion du 550e anniversaire de la bataille de Morat. Planté à la jonction de la route des Alpes et de la rue des Alpes, il trouve sa place dans le quartier historique du Bourg, non loin de l’Hôtel-de-Ville. Il renforce ainsi, au cœur de la ville, une mémoire arborée que perpétue également la course Morat-Fribourg.
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- Exposition temporaire en plein air, visible jusqu’au 4 octobre 2026, à la jonction de la route des Alpes et de la rue des Alpes, à Fribourg
- Photo: Le père Aloïs Schmid, ici admirant des boutures de feuillus, venait de terminer une thèse portant sur le bouturage des feuillus indigènes lorsque la ville a sollicité l’appui de l’Université pour sauver le tilleul de Morat © Jardin botanique de l’Université de Fribourg


