Dossier

Vendetta sanglante en Dalmatie

Haut lieu du tourisme croate, l’île de Rab a été, au XIIIe siècle, le théâtre de violents règlements de compte. Un document inédit découvert par Armando Antonelli révèle qu’un prélat, devenu par la suite évêque, y appliquait plus volontiers la loi du Talion que l’art de tendre l’autre joue. 

Gregorio Ermolao, évêque de l’île de Rab de 1260 à sa mort, en 1289, n’avait rien d’un enfant de chœur. Alors qu’il est à la tête de son diocèse depuis plus de deux décennies, la rumeur court, sans qu’il soit possible de l’étouffer, que le prélat a les mains maculées de sang. En 1283, prenant le Christ à témoin, plusieurs notables attestent par un acte notarié que le «vénérable Grégoire» a permis que trois homicides soient perpétrés, afin de venger l’un de ses neveux. Les paroles s’envolent, les écrits restent: près de 750 ans après ces faits, ce document inédit jette une lumière crue sur une affaire sordide qui a longtemps empoisonné la vie des insulaires.

Le parchemin qui brise «l’omerta»

Rédigé dans une écriture cursive, le texte qui dévoile ce pan d’histoire méconnu appartenait aux archives privées de Giovanni Dandolo, doge de Venise. Armando Antonelli l’a exhumé à Padoue, ville qui, à partir du XVe siècle, a été intégrée aux possessions continentales de la Sérénissime. «Le parchemin, en bon état de conservation, se trouvait parmi de nombreux autres documents médiévaux pas directement liés à l’histoire de l’île de Rab, se remémore le paléographe de l’Université de Fribourg, il s’agit donc d’un document précieux mais isolé. C’est la raison pour laquelle il ne permet pas de répondre à toutes les questions que nous aimerions lui poser.»

Témoignages accablants

S’il ne révèle pas tout, le parchemin a le mérite de porter à notre connaissance une affaire criminelle passionnante. Selon l’usage, le texte commence par une formule permettant de le dater sans ambiguïté: «Au nom du Christ, amen. En l’an de sa naissance 1283…». Puis, il se poursuit par la présentation des trois témoins, «convoqués selon la coutume au son de la cloche». Il s’agit de Marc Michiel, comte d’Arbe, appellation médiévale de l’actuelle île de Rab, de Madius de Pauto, prêtre, et de Creste de Fusco. On y découvre en particulier l’origine de la vendetta sanglante qui trouble l’île: l’assassinat, près d’un quart de siècle auparavant, de Lompert de Costiça, neveu de Gregorio Ermolao, par un certain Grégoire de Trunçano: «Nous (…) attestons et déclarons, et dans la vérité dont le Christ est témoin, affirmons qu’il est de notoriété publique, qu’il circule et qu’il est dit que lorsque Lompert de Costiça, neveu du seigneur évêque Grégoire susnommé, fut tué ou assassiné par la main de Grégoire de Trunçano d’Arbe, au temps où ledit seigneur évêque était alors diacre, il y a environ vingt-trois ou vingt-quatre ans.»

Nos quidem Marcus Michael Dei gratia comes arbensis supradictus, Madius de Pauto presbiter, Nicole de Pribe et Creste de Fusco iudices, una cum nostro pleno maiori conscilio ad sonum campane, more solito, congregato testificantes, testificamus et in ea veritate, que Christus verum dicimus testimonium quod plubica fama est et currit et dicitur quod cum Lompertus de Costiça nepos domini Gregorii episcopi superius nominati occisus fuerit sive interfectus manu Gregorii de Trunçano arbensis tunc temporis quando idem dompnus episcopus supradictus diaconus erat circa annos vigintitres vel vigintiquatuor.

Les trois témoins poursuivent leur déposition. «Le vénérable seigneur Grégoire, aujourd’hui évêque susdit, alors diacre, désirant venger ledit Lompert, son neveu, avec de nombreux partisans, armés avec vigueur, en un lieu situé près de la maison de ceux de Maldinario à Arbe, tua deux frères du susdit Grégoire de Trunçano, à savoir Prodanus, curé de l’église Saint-Thomas d’Arbe, homme prudent et honorable, et Etienne son frère; et ils blessèrent également gravement ledit Grégoire, frère des deux morts, jusqu’à ce qu’il en meure. A cause de ces faits, la cité d’Arbe fut plongée dans un très grave scandale, et aujourd’hui encore règne une inimitié entre ledit évêque et ses partisans d’une part, et les proches des personnes tuées d’autre part.»

Résumons la situation: vers 1260, un diacre nommé Gregorio Ermolao, pour venger la mort de son neveu, monte une expédition punitive, tue deux frères du commanditaire du meurtre et ce dernier qui finit par succomber à ses blessures. Ces faits, connus de tous, continuent, deux décennies plus tard, à exacerber les tensions entre deux factions.

Ipse venerabilis dominus Gregorius nunc episcopus supradictus, diaconus tunc existens, cupiens vindictam facere de predicto Lomperto nepote suo, cum suis pluribus sequacibus viriliter armata manu in loco aput domum illorum de Maldinario posita Arbi interfecerunt duos fratres predicti Gregorii de Trunçano, videlicet Prodanum, plebanum ecclesie sancti Thome arbense virum providum et honestum, et Stefanum eius fratrem et etiam ipsum Gregorium fratrem ipsorum duorum mortuorum usque ad mortem duriter vulnerarunt, unde arbensis civitatis propter predicta fuit in scandalo peximo et nunc rengnat inter ipsum episcopum et sequaces suorum et propinquos ipsorum interfectorum.

Pour le philologue italien, ces affrontements n’ont rien d’exceptionnel. Ils ne sont pas sans rappeler les conflits de factions qui secouaient alors les cités de la péninsule italienne. «Florence, Bologne ou Vérone connaissaient elles aussi des oppositions entre lignages rivaux, entre guelfes et gibelins, entre familles cherchant à monopoliser les magistratures urbaines», illustre Armando Antonelli. L’exil de Dante Alighieri après la victoire des Guelfes noirs à Florence en est l’un des exemples les plus célèbres.

A Rab, à une autre échelle, on retrouve des logiques semblables: des coteries sont engagées dans une lutte à la fois pour la prééminence politique et pour le contrôle du siège épiscopal. «Le pouvoir municipal, le prestige social et l’autorité religieuse étaient alors étroitement liés, précise le chercheur, conquérir l’un, c’était souvent renforcer les autres!»

Dans l’île, le triple homicide n’a fait qu’exacerber ces tensions entre deux factions, entre partisans et opposants de l’évêque, creusant un fossé dans le tissu social et brisant la solidarité de la classe dirigeante. Près d’une génération plus tard, la braise couve encore sous la cendre.

La Sérénissime fait le ménage

Venise, qui souhaite garder le contrôle, suit de près la situation afin d’éviter que le désordre ne s’installe à Rab. Située entre l’Istrie et l’arc insulaire de Cres et Lošinj, cette île modeste – elle fait moins de quatre-vingts kilomètres carrés – occupe en effet une position stratégique dans la mer Adriatique. Aussi, on comprend mieux que le doge en personne, ainsi que Marc Michiel, comte envoyé sur place et issu d’une grande famille patricienne vénitienne, soient impliqués dans les efforts de pacification. «Après l’effondrement de l’ordre byzantin et la recomposition violente des Balkans au XIIIe siècle, Venise cherche avant tout à sécuriser les routes commerciales de l’Adriatique», souligne Armando Antonielli. Rab devient alors un point clé, afin de prévenir l’instabilité régionale et protéger les intérêts économiques de la Sérénissime.

Justice restaurative avant l’heure?

Il s’avère impossible, en l’état de la recherche, de savoir si des mesures, voire des sanctions, ont été prise à l’encontre de l’évêque. Pour le chercheur de l’Université de Fribourg, cet acte judiciaire, visé par un juge et validé par un notaire, n’a pas l’allure d’un réquisitoire: «Je ne sais pas si le but était de discréditer l’évêque, mais il me semble assez clair que l’intervention soutenue par Venise, notamment par l’intermédiaire de son plénipotentiaire Michiel, visait non seulement à recréer les conditions d’une pacification civile, mais aussi à renforcer la position militaire de Venise, à une époque où la Sérénissime entendait renforcer son réseau d’influence dans cette partie de la mer.»

Ces petits meurtres entre amis dépassent ainsi largement le fait divers: ils mettent en lumière les tensions internes d’une société urbaine médiévale et révèlent les mécanismes du pouvoir vénitien. «On voit que l’Adriatique est un espace de rencontres, de rivalités et d’interdépendances. A travers ce parchemin, c’est tout un monde connecté qui émerge.», conclut Armando Antonelli.

Et quia hoc dicitur et congnoscitur est verum et fama plubica rengnat et currit in predictis verum perhibemus testimonium equitari.
Ego Pribe de Nicola de Pribe iudex et exanimator manum misi.
Ego Homodeus filius quondam Iohannis Denarii imperiali auctoritate notarius et nunc arbensi iuratus notarius omnibus hiis interfui rogatus scripsi et roboravi.

Notre expert Armando Antonelli est chercheur senior au sein du projet de recherche «Poésie et poètes: Bologne 1265–1327», financé par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) et dirigé par Paolo Borsa au sein du Département d’italien de l’Université de Fribourg. Ses travaux de recherche portent principalement sur les sources littéraires et documentaires italiennes des XIIIe et XIVe siècles; il s’intéresse également aux archives médiévales, modernes et contemporaines. Bon nombre de ses recherches sont en libre accès.
armando.antonelli@unifr.ch