Dossier
Une révolte portée par les étudiant·e·s
Le 1er novembre 2024, l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad fait seize mort·e·s. Le drame déclenche des manifestations à travers toute la Serbie. Novi Sad fut la goutte de trop.
Le 1er novembre 2024, l’auvent de la gare de Novi Sad s’est effondré et a provoqué seize mort·e·s et plusieurs blessé·e·s. Ce drame a déclenché une vague de manifestations qui s’est rapidement propagée à travers toute la Serbie, visant directement le pouvoir en place: le Parti progressiste serbe (SNS) et le Président Aleksandar Vučić. Novi Sad est devenu le symbole de problèmes plus profonds: corruption, opacité des processus décisionnels et absence de responsabilité politique.
Au cours des quinze dernières années, durant lesquelles le SNS a dominé la vie politique serbe sous la direction d’Aleksandar Vučić, qui a présidé le parti jusqu’en 2023, le pays a connu une montée de la corruption institutionnelle et un affaiblissement des institutions démocratiques. Cette évolution se reflète notamment dans l’Indice de perception de la corruption (CPI) de 2025, où la Serbie occupait la 116e place sur 182 pays, son plus mauvais résultat depuis vingt ans. Les rapports annuels Nations in Transit de Freedom House font également état d’un recul démocratique constant depuis 2012: la Serbie est passée du statut de démocratie semi-consolidée à celui de «régime hybride».
Longue tradition de mobilisation
Depuis novembre 2024, les étudiant·e·s serbes jouent un rôle central dans les manifestations déclenchées par la tragédie de Novi Sad. Leur engagement s’inscrit dans une tradition presque centenaire d’activisme étudiant en Serbie et, auparavant, en Yougoslavie, caractérisée par une remarquable continuité des formes de mobilisation politique, malgré l’évolution des objectifs, des références idéologiques et des relations avec l’Etat.
Après la création du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes en 1918, l’Université de Belgrade, fondée en 1905, est progressivement devenue l’un des principaux foyers de la vie politique de la Yougoslavie de l’entre-deux-guerres.Dans les années 1920 et 1930, le mouvement étudiant serbe se caractérisait, dès l’origine, par une forte dimension de gauche et révolutionnaire, étroitement liée à l’activité des communistes yougoslaves. Au cours des années 1930, alors que les tendances autoritaires se renforçaient dans le pays et que le fascisme progressait à travers l’Europe, le mouvement étudiant de Belgrade prit une orientation clairement antifasciste. Un épisode emblématique fut la grève étudiante d’avril 1936, au cours de laquelle Žarko Marinović, étudiant en droit, trouva la mort. Il fut tué alors qu’il défendait un camarade lors d’affrontements entre étudiant·e·s manifestant·e·s et membres d’organisations nationalistes. Sa disparition acquit rapidement une portée symbolique et devint l’incarnation de la solidarité étudiante et de la résistance antifasciste. Cette mémoire fut par la suite institutionnalisée dans la culture universitaire: depuis 1955, le 4 avril est célébré comme la Journée des étudiant·e·s de l’Université de Belgrade.
Dans la Yougoslavie socialiste, en juin 1968, les étudiant·e·s de Belgrade défièrent les élites communistes en leur demandant de respecter les principes mêmes qu’elles proclamaient. Au milieu des années 1960, le modèle yougoslave d’autogestion socialiste traversait une crise profonde: la réforme économique de 1965 avait accentué les inégalités sociales, le chômage ainsi que l’influence croissante de la technocratie et de la bureaucratie du parti, en contradiction avec les idéaux officiels d’égalité et d’autogestion. Dans ce contexte, les manifestations étudiantes ne constituaient pas un rejet du socialisme mais une tentative de le repenser de manière radicale. Les slogans «A bas la bourgeoisie rouge!» et «A bas les princes du socialisme!» ne visaient pas le projet socialiste lui-même, mais l’émergence d’une couche privilégiée au sein de la nomenklatura du parti. Même si ces mouvements furent finalement vaincus, leur mémoire demeure vivante. En Serbie, le «Juin rouge» reste une référence historique majeure, souvent mobilisée comme exemple d’une critique du pouvoir formulée au nom de la justice sociale et de la participation démocratique.
Les mouvements étudiants des années 1990 se développèrent dans un contexte profondément différent: celui de l’effondrement de la Yougoslavie, des guerres, des sanctions internationales, de la crise économique et du renforcement du régime autoritaire de Slobodan Milošević. Contrairement aux mouvements étudiants de l’entre-deux-guerres ou aux militant·e·s du «Juin rouge» de 1968, l’activisme étudiant des années 1990 accordait une place beaucoup plus limitée aux revendications sociales et révolutionnaires. Celles-ci s’inscrivaient principalement dans un cadre libéral et démocratique. Malgré leur volonté affichée de rester en dehors des partis politiques, les manifestations des années 1990 étaient étroitement liées à la lutte plus large contre le régime de Milošević. Les pratiques organisationnelles élaborées à cette époque et l’expérience militante accumulée allaient ensuite jouer un rôle essentiel dans l’émergence du mouvement Otpor (résistance) et dans une nouvelle vague de mobilisation politique au début des années 2000, qui conduisit finalement à la chute du régime de Milošević en octobre 2000.
Si les parallèles historiques permettent de mieux comprendre la généalogie de l’activisme étudiant serbe, il est tout aussi important de prendre en compte les spécificités des mobilisations de 2024–2026. Bien que les étudiant·e·s aient été à l’origine du mouvement, celui-ci a rapidement dépassé le cadre universitaire pour devenir l’un des principaux moteurs de la mobilisation sociale et politique dans la Serbie contemporaine. Le point de départ des manifestations étudiantes remonte au 22 novembre 2024. Ce jour-là, lors d’une cérémonie organisée devant la Faculté des arts dramatiques de Belgrade en mémoire des victimes de la tragédie de Novi Sad, plusieurs étudiant·e·s furent agressé·e·s par des individus liés au parti au pouvoir. En réaction, les étudiant·e·s décidèrent de bloquer leur faculté; très rapidement, des initiatives similaires apparurent dans les universités de tout le pays.
Etudiant·e·s au cœur du mouvement
Les manifestations s’étendirent rapidement bien au-delà de Belgrade et des grands centres universitaires. Elles réunissaient non seulement les étudiant·e·s des Universités de Belgrade, Novi Sad, Niš et Kragujevac, mais également celles et ceux de petites villes et de nombreuses municipalités. Au printemps 2025, des actions de protestation avaient déjà lieu dans plusieurs centaines de localités à travers la Serbie. Le mouvement pouvait désormais compter sur le soutien d’enseignant·e·s, d’agriculteurs·trices, de médecins, de juristes, de travailleurs·euses de différents secteurs et de retraité·e·s. Avec le temps, les mobilisations ont non seulement démontré une capacité remarquable à se maintenir dans la durée, mais elles ont également transformé leurs formes d’organisation: des blocages universitaires initiaux, elles ont évolué vers des initiatives citoyennes plus larges et vers un débat plus général sur l’avenir du système politique serbe.
Au départ, les étudiant·e·s réclamaient la publication de l’ensemble des documents liés à la reconstruction de la gare de Novi Sad, l’identification des responsables de la catastrophe ainsi que la fin des pressions exercées contre les manifestant·e·s. Mais, progressivement, leurs revendications ont pris une dimension plus vaste. Elles sont désormais associées à la nécessité de restaurer le fonctionnement des institutions publiques, de garantir leur responsabilité devant les citoyen·ne·s et de lutter contre la corruption systémique.
Point de ralliement social
C’est probablement ici qu’apparaît la principale différence entre les mobilisations actuelles et les précédentes vagues de contestation en Serbie. Les étudiant·e·s ne représentent plus seulement l’un des groupes participant aux manifestations: elles et ils sont devenus·e·s un véritable point de ralliement social. Elles et Ils ne cherchent pas à se transformer en parti politique ni à constituer une nouvelle élite, mais elles et ils sont parvenu·e·s à créer un espace dans lequel différentes catégories de la société peuvent exprimer un mécontentement commun face à l’ordre politique existant.
Cela ne signifie pas que les étudiant·e·s deviendront nécessairement des acteurs·trices direct·e·s d’un changement de pouvoir ou une nouvelle élite politique. L’expérience historique de la Serbie montre toutefois que les mouvements étudiants ont souvent joué le rôle de catalyseurs de transformations politiques plus larges. Si les mobilisations des années 1990 ont préparé les conditions de l’émergence du mouvement Otpor et de la chute ultérieure du régime de Slobodan Milošević, le mouvement actuel pourrait jouer un rôle comparable vis-à-vis du système politique construit sous Aleksandar Vučić.
Alors que les autorités continuent d’affirmer que la situation reste sous contrôle et que le SNS reprend le slogan «Srbija pobeđuje» (la Serbie gagne), le mot d’ordre initial des étudiants – «Studenti pobeđuju» (Les étudiants gagnent) – paraît aujourd’hui plus convaincant.
Notre expert Ivan Zhyhal est doctorant FNS au Département de philosophie et doctorant en slavistique à l’Université de Fribourg.
ivan.zhyhal@unifr.ch
