Dossier

Helvetia au secours d’Hellas

La Suisse a joué un rôle majeur dans la guerre d’indépendance grecque de 1821, explique Marialaura Aghelu. La chercheuse du Département d’italien de l’Unifr en profite pour rappeler que la Grèce fait bel et bien partie des Balkans.

Lorsqu’on lit un article sur les Balkans, on ne s’attend pas forcément à y voir la Grèce occuper une place centrale. Encore moins la Suisse. Saviez-vous que notre pays a joué un rôle majeur dans la révolution grecque? Et que la Grèce fait partie des Balkans? A ce sujet, Marialaura Aghelu remet immédiatement les pendules à l’heure: «Tant au niveau de l’héritage culturel que de la situation géographique, la Grèce appartient clairement à la péninsule balkanique.» C’est donc à tort que ce pays est souvent associé à la partie occidentale de l’Europe, souligne la collaboratrice du Département d’italien de l’Unifr.

Et la Suisse, dans tout ça? «Elle apparaît comme un lieu décisif pour la guerre d’indépendance grecque de 1821», poursuit la chercheuse hellénico-italienne. En effet, «la naissance de la Grèce moderne s’inscrit dans des réseaux européens reliant la Suisse, l’Italie et les Balkans.» Plus précisément, la Suisse apparaît comme «un carrefour où se croisent construction culturelle et soutien matériel» à cette nation en devenir.

Montée d’un sentiment national

Petit rappel historique pour commencer. Suite à la chute de Constantinople en 1453, la Grèce est intégrée à l’Empire ottoman. Elle y passera près de quatre siècles, durant lesquels la langue grecque et la foi orthodoxe seront néanmoins conservées. Dès le XVIIIe siècle, un sentiment national commence à se diffuser, porté par les idées des Lumières, le modèle des révolutions à l’étranger (par exemple en France) ou encore la montée d’une bourgeoisie au sein de la diaspora grecque. Des réseaux se forment – à l’intérieur et à l’extérieur du pays – afin d’organiser une insurrection qui se concrétisera par des soulèvements localisés en 1821, puis une guerre qui aboutira à la création officielle d’un Etat grec indépendant en 1830.

«A la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, la Suisse hé­bergeait d’importantes communautés d’exilé·e·s grec·que·s, notamment à Genève, Zurich, Bâle ou Lugano.» De nombreux·euses intellectuel·le·s figuraient parmi cette diaspora. «Au niveau culturel et géographique, l’Italie aurait certes été une destination d’exil plus logique, mais à cette époque elle ne constituait pas un état indépendant unifié.» Or, le pays neutre le plus proche était la Suisse, souligne la chercheuse.

Une figure emblématique

L’écrivain italo-grec Ugo Foscolo est l’une des figures emblématiques de cette diaspora intellectuelle. Tour à tour en exil en Suisse puis en Angleterre, «il incarne une identité mobile, forgée à la croisée des expériences littéraires, de la réflexion politique et des circulations intellectuelles». Aussi bien dans sa correspondance que dans son œuvre littéraire, ce natif de Zante promeut l’indépendance grecque en défendant la liberté des peuples, la citoyenneté engagée et la lutte active contre l’oppression.

«L’exemple de Foscolo illustre le rôle non négligeable joué par la circulation des idées et des imaginaires politiques dans la construction de la Grèce moderne», selon Marialaura Aghelu. Depuis la Suisse – où il a été basé à Lugano puis à Zurich – l’auteur «a établi une abondante correspondance avec d’autres intellectuels européens». Un matériau de recherche aussi riche que précieux, précise cette bénéficiaire d’une Bourse Marie Curie (MSCA).

Ce sont justement les travaux sur l’écrivain menés au Département d’italien de l’Unifr par l’équipe du Professeur Paolo Borsa qui ont attiré la chercheuse italo-grecque à Fribourg. Soutenue par le Fonds national suisse, la recherche «Ugo Foscolo, Epistolario 1825–1827» a donné lieu à plusieurs publications scientifiques et à la mise en ligne, sur la plateforme DaSCH, Swiss National Data and Service Center for the Humanities, du catalogue intégral de la correspondance foscolienne. Tout en s’inscrivant dans ce cadre de recherche, le projet de Marialaura Aghelu «élargit ses perspectives vers les réseaux intellectuels et culturels de la Grèce moderne», souligne Paolo Borsa.

L’engagement philhellène

En s’intéressant de plus près à Ugo Foscolo, la chercheuse a réalisé «à quel point ses textes, influencés par les idées de son époque, ont à leur tour influencé la révolution grecque, via d’importants réseaux transnationaux». D’où ce projet de «montrer l’impact des éléments culturels sur un processus politique». Aussi emblématique soit-il, l’écrivain n’était de loin pas le seul porte-voix des idées révolutionnaires. «La Suisse agissait comme un véritable laboratoire intellectuel: exilé·e·s grec·que·s et philhellènes européen·ne·s y élaboraient, à travers des lettres, des articles et des essais, de nouvelles façons de penser la nation, l’appartenance et la mémoire.»

Pour rappel, sont qualifiées de philhellènes des personnes (non-grecques) ayant soutenu la lutte de la Grèce contre l’Empire ottoman. Comme indiqué, ce soutien pouvait prendre la forme d’une propagande culturelle et médiatique. Il pouvait aussi s’agir d’un engagement militaire direct, d’actions politiques et diplomatiques ou d’une aide financière. Cette dernière constitue l’autre axe de recherche de la collaboratrice de l’Unifr. La Suisse – réseaux bancaires genevois en tête – a en effet «constitué un centre financier stratégique pour la révolution grecque».

Le banquier genevois Jean-Gabriel Eynard a joué un rôle particulièrement important, souligne la chercheuse. «Grand défenseur de la cause grecque et philantrope éclairé, il était proche de Ioannis Kapodistrias», le futur premier gouverneur de la Grèce moderne. Le financier suisse a non seulement utilisé sa fortune personnelle pour soutenir le mouvement révolutionnaire. Il a aussi organisé des opérations de collecte de fonds et coordonné un réseau d’aide transnational, au point de faire de Genève un véritable hub logistique de la guerre d’indépendance. Par la suite, Jean-Gabriel Eynard a poursuivi son action en contribuant à la création d’institutions financières en Grèce.

Un processus intérieur et extérieur

«En croisant les parcours de figures telles qu’Ugo Foscolo et Jean-Gabriel Eynard, on réalise à quel point ces deux dynamiques – circulation d’idées et mobilisation de ressources économiques – sont indissociables dans la construction de l’identité grecque moderne». Selon Marialaura Aghelu, il est dès lors passionnant de tenter de comprendre «comment une nation peut émerger avant même d’exister officiellement en tant qu’Etat». Elle poursuit: «Je ne pense pas qu’une révolution serait possible si on n’avait pas au préalable dessiné une nouvelle identité nationale, surtout dans des pays qui ont été très longtemps dominés par une puissance extérieure.»

En l’état, le sentiment d’identité nationale grec «n’aurait probablement pas été assez fort pour porter une révolution, car il passait quasi uniquement par la religion orthodoxe». Quid de l’héritage antique du pays, si profondément ancré dans l’imaginaire collectif? «Il ne s’agit pas d’une identité nationale mais d’un pseudo-héritage créé depuis l’extérieur», rétorque la spécialiste de la littérature. «Ugo Foscolo était d’ailleurs l’un des premiers auteurs italo-grecs à établir l’idée d’une identité grecque non pas construite sur l’Antiquité mais sur la modernité.»

Il aura donc fallu «les idées d’intellectuels grecs éclairés combinées au soutien de philhellènes pour former une nouvelle identité basée sur des critères élargis». A savoir une combinaison entre apports du classicisme, religion orthodoxe et idées politiques et philosophiques des Lumières et du romantisme, telles que justice, conscience morale ou indépendance. Un processus qui s’est donc opéré «de l’intérieur et de l’extérieur, notamment en Suisse».

Construction culturelle

Le rôle helvétique dans la révolution grecque expliqué, une question demeure en suspens: pourquoi, à l’époque contemporaine, perçoit-on la Grèce comme davantage connectée à l’Europe occidentale que le reste des Balkans? «Les autres pays balkaniques sont devenus indépendants plus tard – voire beaucoup plus tard – que la Grèce», rappelle Marialaura Aghelu. «Certains d’entre eux ont par ailleurs été intégrés au début du XXe siècle à la Yougoslavie; dans leur cas, l’indépendance et l’ouverture vers l’Occident ne date donc que du début des années 1990.» Vient s’ajouter le fait qu’au niveau politique, la Grèce a eu tendance à s’aligner avec l’Europe occidentale au XXe siècle, notamment en intégrant l’OTAN en 1952 et la Communauté économique européenne en 1981.

«Il ne faut pas oublier non plus que les Européen·ne·s de l’Ouest ont tendance à considérer la Grèce antique comme leur berceau intellectuel, notamment au niveau philosophique et politique.» Par association, la Grèce moderne peut être perçue comme directement connectée à l’Europe occidentale, contrairement à la Serbie, le Monténégro ou l’Albanie. «Mais il s’agit d’une construction culturelle», avertit la chercheuse de l’Unifr.

Notre experte Marialaura Aghelu est lectrice et chercheuse au Département d’italien de l’Université de Fribourg et bénéficiaire d’une Bourse Marie Curie. Elle mène sa recherche entre l’Unifr, l’Université de Bergame et l’Université nationale et capodistrienne d’Athènes.
marialaura.aghelu@unifr.ch