Dossier
Urbaines et follement diverses
Avec leur allure délaissée, leurs vestiges industriels et leurs usages «pas toujours catholiques», les friches sont les mal-aimées de nos villes. Et pourtant: ces vides urbains constituent un réservoir précieux de biodiversité et contiennent de nombreux petits trésors de nature, en plein cœur du bâti.
Les friches racontent une histoire commune entre la nature et les activités humaines. Une histoire où les plantes s’adaptent, voyagent et colonisent les paysages transformés par nos modes de vie. La végétation des friches est particulière. Capable de pousser dans des milieux bouleversés et souvent riches en azote, elle est dite «rudérale». Ce mot vient du latin rudus, qui signifie «décombres».
A l’origine, dans les paysages naturels d’Europe centrale, ces espèces occupent des espaces très limités. On les trouve surtout dans des zones naturellement perturbées, par exemple sur les berges des cours d’eau, régulièrement remaniées par les crues, dans des forêts, déboisées par de fortes tempêtes de vent ou par des feux naturels, ou encore dans des couloirs d’avalanches. En plus des espaces perturbés par des facteurs environnementaux, certaines plantes rudérales poussaient dans les couloirs migratoires des grands mammifères, tels que les mammouths. Eh oui! Des recherches menées sur les fossiles de plantes ont démontré que les passages répétés des troupeaux et l’enrichissement du sol par leurs déjections permettaient alors à des espèces telles que l’ortie ou certains chénopodes de prospérer.
L’arrivée et l’expansion de l’homme ont profondément changé la donne. En construisant, cultivant, puis en abandonnant certains terrains, les milieux favorables à cette végétation se sont multipliés. Les terrains vagues urbains et périurbains sont ainsi devenus des paradis, voire de véritables refuges, pour ces espèces opportunistes.
Une richesse méconnue
Parmi les plantes rudérales, beaucoup forment des inflorescences importantes, et certaines constituent le repas de nombreux petits animaux. C’est le cas de l’ortie, dont les poils urticants ne suffisent pas à la protéger de nombreux herbivores tels que les chevreuils, les limaces, ou de nombreuses espèces de papillons. Certaines d’entre elles, notamment le paon du jour et la petite-tortue, dépendent entièrement de cette plante pour nourrir et protéger leurs chenilles jusqu’à ce qu’elles se transforment en chrysalides. En ne comptant que les insectes, on estime qu’au moins une centaine d’espèces différentes ont un besoin vital de l’ortie dans leur cycle de vie. De même, chacune des plantes trouvées dans les friches, que ce soient les carottes sauvages, les chardons, les chicorées, les molènes ou encore les mauves, participent d’une manière ou d’une autre au développement d’une multitude d’animaux.
En véritables architectes du paysage, les oiseaux comme les rongeurs contribuent aussi à la dispersion de multiples essences dans les zones de friches en constituant leurs stocks de graines pour l’hiver. Lorsqu’elles existent assez longtemps, les végétations de friche se transforment peu à peu en massifs de buissons contenant des ronciers, des prunelliers, des rosiers ou encore des aubépines. Cette forteresse épineuse permet de protéger les graines d’autres plantes, de noisetiers ou de noyers par exemple, oubliées par les petits animaux. Elles pourront germer et s’épanouir pour former un jour de véritables forêts. Les buissons constituent aussi un logis privilégié et une source de nourriture précieuse pour les animaux qui y vivent. En hiver, merles et rouges gorges se régaleront ainsi des fruits portés par les églantiers et les aubépines, en les cueillant directement sur les branches. Les petits mammifères comme les mulots profiteront de ceux tombés au sol, tout en restant à l’abri de leurs prédateurs. Ils devront cependant partager cette ressource avec de grands frugivores comme les sangliers, lorsque ceux-ci sont présents dans les friches.
D’autres animaux, beaucoup plus discrets, pourront aussi profiter de ces arbustes pour leur développement. Ainsi, les feuilles du rosier sauvage se couvrent parfois de jolies sphères brillantes à l’allure de petit pois. D’autres fois, ce sont ses bourgeons qui se transforment en pompons rougeoyants et poilus appelés «Barbe de Saint-Pierre». Ces deux types d’excroissances sont causées par l’action de petites guêpes parasites, qui se servent des églantiers comme d’une pouponnière. C’est à l’aide d’une sorte d’aiguillon, appelé «ovipositeur», que la guêpe parvient à percer les tissus de la plante lors de la belle saison, afin d’y pondre ses œufs. Lors de l’éclosion, l’églantier entame la formation d’une excroissance ligneuse, appelée «galle». C’est en fait une forme de réponse immunitaire: la plante crée de nouveaux tissus dans le but de se protéger du parasite. Pour les larves de guêpe, c’est une véritable aubaine! En effet, cette excroissance forme à la fois un garde-manger et un véritable cocon qui les protégera de leurs prédateurs jusqu’à leur métamorphose, au printemps suivant.
Au-delà du béton
Lorsque l’activité sur un site s’arrête, il n’est pas rare que les infrastructures bétonnées ou goudronnées, en plus des zones de pleine-terre, soient laissées à l’abandon. Ces zones minéralisées finissent par se parer de plantes particulièrement résistantes au manque de nutriments comme aux périodes de sécheresse. On trouvera notamment des espèces capables de stocker de l’eau dans leurs feuilles, à la manière de mini-cactus: ce sont des plantes dites «crassulescentes», comme le sédum blanc. D’autres espèces, non-crassulescentes et plus discrètes, comme les sagines, ne s’élèvent pas à plus de quelques centimètres du sol. Chez les végétaux, la taille a un impact direct sur les besoins nutritifs de l’individu. Plus une plante est élevée, plus elle a besoin de puiser des ressources dans le sol pour survivre. Du fait de leur petite taille, ces espèces sont peu exigeantes et s’installent volontiers entre des pavés ou dans des fentes du bitume, ce qui suffit amplement à leurs besoins en nutriments.
Les vides urbains accueillent aussi de nombreuses espèces exotiques. En grandes voyageuses, certaines accompagnent l’humain dès l’Antiquité, notamment depuis les régions méditerranéennes, tandis que d’autres sont arrivées plus récemment, en provenance des quatre coins du monde. Ainsi, des espèces telles que les érigérons ou les solidages, venues tout droit du continent américain, participent au paysage des friches locales. Certaines de ces plantes sont assez extravagantes. Le solidage du Canada, par exemple, peut porter plus de 1400 fleurs sur une seule tige, qui produiront plus de 10’000 graines, dispersées aussi bien par le vent qu’en s’accrochant aux poils des animaux de passage. Mais ce n’est pas tout. En effet, en poussant, cette espèce est capable de produire des «rhizomes», tiges souterraines qui accumulent des réserves de nourriture et sont capables de former à la fois de nouvelles tiges et des racines. De cette manière, elle peut s’étendre sur un site d’accueil, sans forcément produire des graines.
Aujourd’hui, en Suisse comme en Europe, l’importance des milieux de friches pour la biodiversité en milieu urbain n’est pas encore suffisamment reconnue. Sur le territoire helvétique, près de 300 espèces de plantes vasculaires sont régulièrement présentes dans les milieux rudéraux. Environ 74 d’entre elles (soit~25 %) sont considérées comme menacées. Malgré tout, les friches tendent aujourd’hui à se raréfier en Suisse, sous l’effet de l’intensification de l’utilisation du sol et d’une culture du «propre en ordre» très ancrée dans la tradition helvétique. Souvent perçues comme des espaces négligés ou inutiles, elles souffrent d’une mauvaise image, ce qui conduit fréquemment à leur suppression ou à leur réaménagement rapide. Mais cela pourrait bientôt changer.
Lancé en 2025, un ambitieux projet de recherche à l’échelle européenne travaille à caractériser les milieux de friches et leurs usages par les humains comme par les non-humains. Baptisé «SUNLOOP» (Spontaneous Urban Nature and LOcal nO net land take Policies), il est le fruit d’une collaboration entre une quinzaine de partenaires académiques, associatifs et administratifs répartis entre la France, la Belgique et la Suisse. Le Jardin botanique de l’Université de Fribourg y participe, aux côtés de l’HEIA-FR (Haute Ecole d’Ingénierie et d’Architecture de Fribourg) et de l’HEPIA (Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève). En abordant les défis posés par la perte de biodiversité ou le changement climatique en milieu urbain, le projet SUNLOOP propose de se pencher sur les espaces de nature spontanée existant en ville comme une solution naturelle pour y répondre.
L’objectif de ce projet est de proposer d’ici 2028 des outils permettant de mieux prendre en compte la valeur socio-écologique des vides urbains dans le tissu urbain, et de les intégrer dans les plans de gestion et d’aménagement du territoire. Et si, d’ici là, vous alliez explorer ces espaces débordants de vie, une loupe de botaniste à la main?
La Sagine
Sagina pocumbens L. | © Muriel Bendel
Très discrète, la Sagine ne mesure pas plus de quelques centimètres de haut. Paré d’une bonne loupe, on peut observer ses petites fleurs munies de 4 pétales et 4 sépales. La famille des Caryophyllacées à laquelle elle appartient était anciennement appelée «famille des crucifères», car les fleurs de ces plantes, qui détiennent 4 pétales, sont agencées en forme de croix.
Le Chardon
Carduus defloratus L. | © Muriel Bendel
En observant de très près les inflorescences de chardon, on se rend vite compte que ces jolis pompons mauves sont en fait formés par une multitude de petites fleurs, accolées les unes aux autres! C’est l’un des critères qui permet de reconnaître la famille des Astéracées en botanique. Le chardon décapité doit son nom à la tige portant l’inflorescence (appelée aussi pédoncule), totalement nue, comme si on avait voulu l’effeuiller pour mieux pouvoir le cueillir.
Le Solidage
Solidago canadensis L. | © Muriel Bendel
Pour la plupart arrivées d’Amérique du Nord comme plantes ornementales au cours XIXe siècle, les espèces de Solidage se plaisent dans les zones de friches. Les deux espèces principalement rencontrées se différencient aisément puisque le Solidage du Canada porte des poils le long de sa tige. Le Solidage élevé, lui, a une tige qui reste nue.
Notre experte Stéphanie Morelon est collaboratrice scientifique au sein du Jardin botanique et du Laboratoire Ecologie et Evolution. Elle s’intéresse en particulier à l’étude et à la caractérisation de la biodiversité et de l’histoire des plantes (biogéographie et phylogéographie, métabolomique).
stephanie.morelon@unifr.ch
Notre expert Yann Fragnière est collaborateur scientifique au sein du Jardin botanique et du Laboratoire Ecologie et Evolution. Ses intérêts de recherche portent sur l’ étude des plantes et communautés de plantes rares et relictuelles.
yann.fragniere@unifr.ch
