Dossier
Un fossé entre villes et campagnes au Moyen Age?
Si on s’aventure au-delà des clichés, la différence entre villes et campagnes au Moyen Age ne se niche pas toujours là où on aurait pu l’attendre. Déconstruisons quelques vieilles croyances.
Le Moyen Age, époque où les bourgeois·es des villes, à l’abri de leurs remparts, menaient une vie fondamentalement séparée, et différente, de celle des paysan·ne·s des campagnes? Comme toutes les images trop simples, celle-ci n’est pas tout à fait vraie. Elargissons un peu le champ pour commencer. A l’échelle de l’Europe occidentale et centrale, pendant longtemps, l’historiographie du fait urbain au Moyen Age a voulu voir dans les villes médiévales des corps étrangers dans la société féodale, celle où les paysan·ne·s, c’est-à-dire l’immense majorité de la population, étaient à la fois dominé·e·s et, dans le meilleur des cas, protégé·e·s par des seigneurs. La plupart des villes de l’ancien Empire romain avaient connu un fort déclin après sa chute et, pendant des siècles, les enceintes construites par les Romains étaient trop vastes pour la maigre population qui s’abritaient dans les cités. Lorsque les villes renaissent, entre le Xe et le XIIe siècle selon les régions, cela se fait dans des conditions toutes différentes. Des auteurs comme le Belge Henri Pirenne (1862–1935) pensent qu’elles sont issues de la volonté de marchands, venus de loin, s’alliant pour défendre leurs intérêts communs dans leur opposition aux seigneurs ruraux. Leur nécessaire solidarité face au monde qui les entourait les aurait alors conduits à développer des institutions, les communes, inconnues ailleurs. Ainsi, les villes médiévales se seraient différenciées de leur environnement rural par leur population, immigrée, par leur activité économique, le commerce, et par leur fonctionnement politique, fondé sur l’égalité entre les membres de la commune.
Les historien·ne·s sont revenu·e·s de cette conception séduisante, mais erronée. En effet, la plupart des villes sont soit fondées, soit, quand elles existaient déjà, promues et soutenues par des seigneurs: c’est le cas de Fribourg, fondée par la volonté de Berthold IV de Zähringen en 1157. Pour les seigneurs, les villes sont des pôles nécessaires de leur pouvoir, des lieux de résidence comme des lieux de prélèvement de l’impôt payé par les paysan·ne·s. Ainsi, loin de constituer des contre-modèles au monde féodal, les villes sont «filles de la seigneurie»(P. Boucheron). D’ailleurs, les institutions urbaines qui naissent effectivement au Moyen Age, à partir du XIIIe siècle, voire plus tard, en Suisse, sont non pas arrachées au seigneur, ou établies sans son autorisation, mais en négociation avec lui: il délègue aux élites urbaines certains pouvoirs, fiscaux, judiciaires, militaires. A la tête de la société urbaine, on trouve d’ailleurs souvent les agents du seigneur.
Dans le grand débat pour savoir comment définir une ville au Moyen Age, plusieurs critères ont été avancés: un seuil de population – mais des localités de quelques centaines d’habitant·e·s sont appelées «villes» dans les sources de l’époque –, la présence de remparts, on l’a vu – mais il existe des villes sans enceinte et des villages fortifiés –, la reconnaissance d’une personnalité juridique – mais ça n’est pas réservé aux seules villes –, ou encore une majorité de la population s’adonnant à d’autres activités économiques que l’agriculture. Le plus souvent, les médiévistes associent ces différents critères, ou en ajoutent encore d’autres. En tout cas, l’agriculture seule ne distingue pas la campagne de la ville, puisqu’au Moyen Age, beaucoup d’habitant·e·s de villes vont tous les jours travailler dans leurs champs à l’extérieur de l’enceinte ou s’occupent de leurs bêtes dans les prés communaux ou privés. Il n’est pas rare que la corporation de métier comptant le plus de membres soit celle des paysans, comme à Mulhouse en Haute-Alsace, tandis que non loin de là, à Colmar, le conseil communal ne siège pas pendant les vendanges, qui accaparent trop de ses membres. Par ailleurs, les élites urbaines investissent leur fortune dans des terres, qu’ils font exploiter par des paysan·ne·s locaux, de même que les églises, qui en reçoivent beaucoup en échange des prières faites pour les donateurs·trices: ainsi, le monde urbain, même s’il tire sa richesse d’abord du commerce et de l’artisanat, est-il en fait très lié aux campagnes. Ces dernières ont, de leur côté, besoin des villes comme marchés et comme centres.
«Laboratoires de la démocratie»
Le fossé entre villes et campagnes se trouve-t-il dans le fonctionnement politique? Beaucoup de villes réussissent en effet à obtenir de leur seigneur des privilèges ou «libertés» parfois très étendus: la capacité de nommer un juge, d’élire des représentants, de lever des impôts. Au XVe siècle, Fribourg passe de l’autorité du Duc d’Autriche à celle du Duc de Savoie en 1452, puis devient ville d’Empire, dépendant directement du souverain, en 1478 et membre de la Confédération en 1481; mais par-delà ces affiliations, la ville décide largement elle-même de sa destinée et en tout cas de sa gestion quotidienne, tout comme ses voisines Berne ou Lausanne. La participation politique de la population urbaine était large. Elle ne correspondait pas du tout à la démocratie: seuls les bourgeois – seulement les hommes – avaient leur mot à dire, et il fallait un certain niveau de richesse pour accéder à ce statut. Mais à Fribourg, au début du XVe siècle, près d’un millier d’habitants participent à l’assemblée qui réforme le régime politique, sur une population totale d’environ 4000 habitant·e·s, et chaque année étaient élus dans trois conseils différents plus de 200 bourgeois. Les villes étaient-elles pour autant des «laboratoires de la démocratie» au milieu d’une société féodale où les serfs n’avaient que peu de droits? L’adage «l’air de la ville rend libre» doit être nuancé, tant certaines villes sont sous l’étroite domination de leur seigneur et qu’ailleurs, certains habitants ne bénéficient pas des libertés; et il est vrai que, notamment dans ce qui devint plus tard la Suisse, les habitants ruraux de certaines vallées se voient reconnaître des libertés et un degré d’autonomie proches de ceux des communes urbaines. Mais ce qui est sûr, c’est que les villes ne faisaient pas profiter leurs sujets ruraux de leurs libertés: à Fribourg, les habitants des Anciennes Terres, c’est-à-dire le plus ancien territoire rural soumis à la ville, n’ont d’ailleurs pas plus le droit de participer à l’élection des différents conseils politiques que les paysans; en revanche, ils doivent payer les impôts, contribuer au contingent de la ville en lui envoyant des hommes. Quant aux autorités bernoises, elles font prêter aux habitants de leur territoire un serment de fidélité à un régime que ces paysans n’ont pas le droit de contribuer à choisir. Bref, les villes ne sont pas des seigneurs moins pesants que les autres.
Au total, ni la liberté politique, ni même, en tout cas pour les villes petites et moyennes très dépendantes de l’agriculture, la structure économique ne suffisent chacune à justifier l’existence d’un fossé entre mondes urbain et rural. Combinées, elles créent cependant une vraie distinction. Surtout, la culture urbaine change de la campagne: offre religieuse multiple («polycentrisme religieux»), avec couvents des Ordres Mendiants, églises collégiales, voire cathédrale, là où les habitant·e·s de la campagne n’ont que leur église paroissiale; écoles; fêtes et autres spectacles; autre relation à l’écrit dans la vie quotidienne et publique. Ce sont les vrais critères de l’urbanité à la fin du Moyen Age. Et même les plus riches bourgeois·e·s, qui paradoxalement se rêvent en châtelain·e·s, continuent de résider en ville ou d’y garder un pied.
Notre expert Olivier Richard est professeur au Département d’histoire. Le Moyen Age tardif et l’Histoire urbaine font partie de ses principaux domaines de recherche.
olivier.richard@unifr.ch
