Dossier

Le dynamisme urbain de l'ombre

Alors que le nombre de musulman·e·s croît en Suisse, leurs lieux de prière sont souvent invisibles. Or, ces espaces participent pleinement au dynamisme des villes, selon Mallory Schneuwly Purdie du Centre Suisse Islam et Société.

En allemand, on les appelle Hinterhofmoscheen, soit «mosquées dans la cour intérieure». Alors que les communautés musulmanes représentent désormais 6% de la population suisse (selon des chiffres publiés par l’Office fédéral de la statistique fin janvier 2026), les lieux de culte islamiques continuent à se démarquer par leur relative invisibilité. Une discrétion entretenue – entre autres – par l’interdiction de la construction de minarets en terre helvétique, entrée en vigueur suite à l’acceptation fin 2009 d’une initiative populaire en ce sens.

Appartements, locaux commerciaux, dépôts, anciennes usines réaménagées: les espaces dédiés à la prière et aux rencontres des personnes des communautés issues de l’islam sont souvent des lieux «qui n’ont pas été initialement prévus à des fins de pratique religieuse», constate Mallory Schneuwly Purdie, maître assistante au Centre Suisse Islam et Société (CSIS) de l’Unifr. Même si ces lieux – tout comme les communautés qui les investissent – sont concentrés dans les régions urbaines du pays, «ils sont généralement situés en périphérie des villes, par exemple dans des zones industrielles», poursuit la chercheuse. Cette situation décentralisée est certes liée à la méfiance d’une partie de la population à l’égard de l’islam, mais aussi au coût des loyers et à la difficulté de dénicher des locaux appropriés.

Des clichés tenaces

Quelques chiffres pour commencer. «Actuellement, on estime à environ 250 à 280 le nombre de mosquées et centres islamiques en Suisse», rapporte Mallory Schneuwly Purdie. Quant aux personnes âgées de plus de 15 ans vivant en terre helvétique et appartenant à une communauté musulmane, elles étaient quelque 452’000 en 2024.

La collaboratrice du CSIS en profite pour tordre le cou à certains clichés tenaces. Certes, 97% des musulman·e·s de Suisse sont issu·e·s de la migration; reste que plus du tiers ont un passeport rouge à croix blanche. Autre stéréotype qui vole en éclats face aux statistiques: celui du raccourci «musulman = arabe». En 2023, moins de 15’000 personnes appartenant à une communauté issue de l’islam étaient originaires de pays du Maghreb – Afrique du Nord. «Actuellement, la grande majorité des musulman·e·s non-suisses sont originaires de pays des Balkans.» Toujours selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistique (OFS), leur nombre atteignait quelque 128’000 personnes en 2023.

Urbanité liée à l’histoire migratoire

Le lieu de vie des personnes appartenant à des communautés issues de l’islam reflète l’histoire de la migration des musulman·e·s: de nombreux pères de famille ont rejoint la Suisse pendant les Trente Glorieuses, principalement comme travailleurs saisonniers dans l’industrie. Ils se sont davantage installés dans les cantons urbains et les villes que les habitant·e·s du pays non issu·e·s de la migration. Tandis que des cantons tels qu’Uri ou le Tessin enregistrent un pourcentage de musulman·e·s bien inférieur à la moyenne nationale de 6%, soit environ 2%, on note le phénomène inverse dans les cantons de Zurich et Genève (avec 7% chacun) et, plus nettement encore, St-Gall et Bâle-Ville (respectivement 8% et 9%).

L’urbanité des communautés musulmanes fait écho à celle de la plupart des minorités religieuses du pays, précise la maître assistante de l’Unifr. Outre les aspects historiques déjà mentionnés, un autre élément expliquant cet état de fait est à chercher du côté du niveau de formation des personnes concernées. D’après l’OFS, 44% de la population musulmane n’avait pas de formation postobligatoire en 2024, contre 20% environ de la population totale du pays. «Dans les villes et les agglomérations, les possibilités d’emploi sont plus variées; par ailleurs, on est davantage sur du locatif, que vont privilégier les familles dont le budget ne permet pas de devenir propriétaires.»

Retour aux lieux de culte islamiques. Deux constantes peuvent être observées. La première est la discrétion spatiale déjà mentionnée. «Les mosquées bien reconnaissables du type Grand-Saconnex font vraiment figure d’exception», relève Mallory Schneuwly Purdie, qui rappelle au passage que la Suisse ne comptabilise que quatre minarets au total, dont la construction date – logiquement – d’avant 2009. L’autre élément stable au fil du temps, c’est la difficulté rencontrée par les communautés musulmanes lorsqu’elles souhaitent ouvrir un nouvel espace de prière et de rencontre. Selon l’étude National Congregation Study Switzerland, elles se heurtent à deux fois plus d’oppositions que la moyenne des communautés religieuses pour ériger ou affecter un lieu de culte, soit 22% contre 11%.

Ce qui a changé au cours des décennies, ce sont les locaux utilisés par ces communautés. «Elles sont passées de la location d’appartements à la location d’espaces plus grands voire, parfois, à l’achat de locaux propres.» Dans les années 1980, il n’était pas rare que les musulman·e·s de Suisse se réunissent dans le salon de particuliers. Lorsque la place vint à manquer, elles et ils se mirent en quête de logements externes, uniquement destinés à l’exercice de leur croyance. Une fois de plus, on se retrouva à l’étroit, «certaines communautés comptant plusieurs centaines de personnes». C’est alors que démarra la recherche de lieux plus grands, notamment des locaux commerciaux, des bureaux désaffectés, d’anciens restaurants, des garages, des usines ou des dépôts.

Discrets symboles

«A Fribourg, une communauté musulmane se réunit par exemple dans une maison située à l’arrière d’un café. Une autre communauté explore le rachat d’un établissement de restauration désaffecté», souligne Mallory Schneuwly Purdie. A Schlieren, dans le Canton de Zurich, c’est une ancienne usine à wagons qui sert de lieu de prière. «Un autre cas intéressant est celui de Tavel, où la plus grande mosquée du Canton de Fribourg a été inaugurée fin 2025.» D’une longueur de 40 mètres, ce bâtiment a été construit au bord d’une route, à la place d’un ancien garage. Si l’édifice a conservé sa forme et sa sobriété initiales, il est désormais agrémenté d’une façade couverte de motifs or sablé. Quant à la salle de prière, elle comporte huit coupoles. «Il y a ici à la fois une certaine volonté de discrétion, tout en affichant clairement des symboles islamiques.»

Outre un espace de culte sur deux étages, l’établissement flambant neuf comprend aussi des salles de cours et de réunion, une bibliothèque et un restaurant de 200 mètres carrés. Avec cette diversification des fonctions, la mosquée de Tavel ne fait pas figure d’exception. «Grâce à l’obtention de locaux plus grands, il devient possible pour un nombre croissant de communautés musulmanes d’élargir la palette des activités proposées en dehors de la prière». Cafés, épiceries, écoles de langues, devoirs surveillés: ces espaces se muent en véritables centres culturels et sociaux.

«Progressivement, ces centres s’ouvrent au grand public et s’engagent activement dans la vie urbaine», poursuit la maître assistante du CSIS. Elle cite l’exemple du Complexe culturel musulman de Lausanne (CCML), qui organise notamment des coachings emploi pour femmes migrantes. Les communautés musulmanes participent par ailleurs régulièrement à des événements interreligieux et interculturels, ainsi qu’à des activités de proximité telles que les fêtes de quartier ou de voisinage.

«Ne pas avoir à nous cacher»

Cette contribution sociétale commence à être mieux prise en considération. «De plus en plus de cantons, tels que Vaud, Zurich, Berne, Soleure ou Bâle Ville, ont créé des postes de délégué·e·s aux affaires religieuses.» Ces personnes peuvent «servir de relais auprès des autorités compétentes pour soutenir les communautés dans leurs recherches de locaux de prière ou de lieux d’ensevelissement». Dans le Canton de Fribourg, l’instauration d’un conseil pour les questions religieuses est en préparation. Il vise entre autres une meilleure intégration sociale dans un contexte religieux pluralisé.

Pour de nombreux·euses musulman·e·s de Suisse, être pleinement reconnus·e·s en tant qu’acteur·trice·s du dynamisme urbain rime néanmoins avec meilleure visibilité. Fin décembre 2025, le journal bernois Hauptstadt a interviewé Ali Osman, le président de l’Islamisches Zentrum Bern (IZB). Il s’exprimait dans le contexte du rachat prévu par l’IZB de locaux appartenant à une paroisse réformée bernoise. Actuellement, faute d’autre solution, les membres de cette communauté se réunissent dans un hôtel.

Ali Osman a commenté: «Pour de nombreux·euses musulman·e·s, c’est une question de dignité et de visibilité: elles et ils souhaitent disposer d’un lieu approprié pour pratiquer leur religion, non pas dans un garage souterrain ou dans une zone industrielle isolée. Nous ne cherchons pas à nous isoler, mais à faire partie de la vie en société et ne pas avoir à nous cacher.»

Notre experte Mallory Schneuwly Purdie est maître assistante au Centre Suisse Islam et Société (CSIS)
mallory.schneuwlypurdie@unifr.ch