Dossier
Aux sources de la création des centres urbains suisses
Sorties de la légende urbaine, les cryptomonnaies esquissent des promesses bien volatiles dans le monde réel. Retour aux sources et décryptage.
Si la Suisse contemporaine doit une grande partie de son identité politique à l’Etat fédéral de 1848, l’imaginaire collectif, inspiré par les mythes fondateurs actualisés et émulés au XIXe siècles, continue de percevoir l’Etat confédéré comme l’héritier en ligne directe de l’ancienne Confédération. Cette ancienne Confédération fait encore aujourd’hui l’objet de tous les fantasmes, mais de quoi s’agit-il au juste? Les expert·e·s s’accordent à considérer que l’ancienne Confédération ne correspond pas, au Moyen Age, à la définition d’un Etat. Il s’agit d’un réseau d’alliances flexible constitué de communautés d’habitant·e·s urbaines et rurales comme il en existe d’autres dans le Saint-Empire romain. Ce réseau présente néanmoins la particularité de se rigidifier à la fin du XVe siècle, une époque peu favorable aux communautés d’habitant·e·s qui voit s’imposer, en périphérie des grands ensembles politiques, le modèle des grandes principautés territoriales (Savoie, Bourgogne, Bavière, etc.). L’espace correspondant à la Suisse actuelle se situe alors à l’interface des zones d’influences de la maison de Savoie et d’Autriche. En quelques lignes, je retracerai brièvement le développement des villes du Plateau suisse au Moyen Age et présenterai la logique qui préside à la production et à la conservation des documents par les chancelleries urbaines médiévales et désormais conservées par les archives d’Etat cantonales.
La Suisse: un espace périphérique
Même s’il se trouve au cœur de mes recherches et qu’il possède aujourd’hui l’un des indices de développement humain les plus élevés de la planète, l’espace correspondant à la Suisse actuelle demeure tout au long de l’Antiquité et du Moyen Age une périphérie, du reste fort éloignée des principaux centres politiques, économiques et culturels de l’Occident latin. Il s’agit, à la fin de l’Antiquité, d’un espace relativement peu urbanisé en comparaison avec la péninsule italienne ou la Gaule narbonnaise. Son paysage urbain se résume à quelques cités et colonies de moindre importance, telles Martigny, Avenches ou Augst, agrémenté de quelques vici, tels Lausanne, Yverdon et Baden. Ce paysage évolue lentement au cours des premiers siècles du Moyen Age et seuls quelques habitats urbains mal documentés se forment autour d’ensembles palatiaux, tels Soleure ou le Lindenhof à Zurich, ou monastiques, tel Saint-Gall.
Villes et campagnes: un essor conjoint
Les fondations urbaines se multiplient surtout à partir des XIIe et XIIIe siècles. Ce phénomène observable à l’échelle de l’Occident latin se vérifie en Suisse avec les fondations successives de Fribourg en 1157 et de Berne vers 1191. Si cet essor fut d’abord mis en lien avec le développement du grand commerce, le rapport de causalité a été depuis inversé et c’est, somme toute, l’épanouissement du système de la seigneurie foncière, cellule de base de la société féodale constituée d’un châtelain et de ses sujets, qui semble responsable de ce renouveau urbain. La mise en culture d’espaces jusqu’alors improductifs, par défrichement ou par spécialisation, permet un essor démographique et économique sans précédent. Les centres urbains de proximité constituent un débouché tout indiqué pour les surplus humains et commerciaux issus des campagnes alentours. Les villes jouent, en qualité de place de marché, un rôle structurant pour les échanges, qui rendent à leur tour possible la spécialisation agricole: l’import de céréales et de sel conditionne la spécialisation des vallées dans l’élevage dont elles exportent ensuite le surplus de production vers les villes. Berne constitue, par exemple, le débouché naturel des vallées du Hasli ou du Simmenthal.
La territorialisation des villes
Le XIVe siècle constitua une épreuve sans précédent, tant pour les populations urbaines que campagnardes. Les origines de ce que les historien·ne·s désignent par le terme de crise de la seigneurie foncière, c’est-à-dire une diminution des revenus issus des seigneuries, peut dans les grandes lignes être attribué à la fin de ce qu’on appelle l’optimum climatique et au début du petit âge glacier. Crises frumentaires, guerres et pestilences déciment les populations européennes. La petite aristocratie est durement touchée par la fonte de ses revenus. Elle trouve refuge au service des grands princes ou intègre les élites urbaines; c’est, par exemple, le cas de la famille von Erlach, seigneur de Cerlier, qui acquiert le droit de bourgeoisie de Berne en 1300. Cette évolution dote les communautés urbaines des ressources nécessaires pour faire valoir leurs intérêts par-delà leurs murs. Les communautés urbaines agrègent une multitude de droits par rachat, prise en gage ou héritage: des processus de territorialisation se déploient selon des chronologies légèrement différentes en fonction de l’importance des villes. Ces processus de territorialisation ont, dès la fin du XIVe siècle, partie liée au développement de formes embryonnaires d’administration.
Vers les «trésors d’archives»
Ces administrations doivent leur apparition à un phénomène d’ampleur continentale. La révolution documentaire, c’est-à-dire la production et la conservation accrues de documents écrits. Elle irradie l’Europe depuis son berceau italien dès le XIIe siècle. L’écrit s’impose comme un instrument de gouvernement et donc de légitimité. La chancellerie pontificale est rapidement imitée par les chancelleries royales. En France, les Capétiens empruntent le terme de Trésor au vocabulaire liturgique pour désigner les écrits conservés et rassemblés à l’initiative du roi. Ces trésors prennent la forme de grands chartriers, collections de chartes, parfois complétés par des cartulaires finement ouvragés, livres dans lesquels on recopie les chartes jugées importantes. Ces souverains sont à leur tour copiés par leurs sujets: les grands princes, mais aussi les villes. Notons que les trésors, même d’archives, demeurent, aujourd’hui comme hier, exposés aux affres de la guerre: en cas de conflit, le vainqueur peut en déposséder le vaincu. Lors de leur conquête de l’Argovie en 1415, les confédérés ne se contentent pas d’occuper militairement les baillages autrichiens. Ils s’emparent également des archives relatives aux possessions occidentales du duc conservées à Baden. Elles ne lui sont restituées qu’en 1474 à la faveur d’un accord diplomatique important.
L’écriture publique
Revenu en grâce, l’écrit se mue en forme d’expression privilégiée de la juridiction gracieuse, induisant une demande croissante en écriture publique. Cette évolution s’accompagne au Nord des Alpes par l’apparition du notariat public de droit romain. Il pénètre l’espace helvétique par les cols alpins et trouve une expression renouvelée dans les villes alémaniques sous la forme d’un notariat contrôlé directement par le gouvernement urbain. Les notaires introduisent leur outil, le registre, dans lequel ils enregistrent leur production. Le plus ancien exemple fribourgeois, le Registrum Lombardorum, couvre les années 1356 à 1359. On peut dire que la plupart des villes accueillent ces évolutions à bras ouverts et les administrations balbutiantes commencent à produire des registres monumentaux et composites, c’est-à-dire contenant des actes de nature variée attenant au gouvernement, tel le Rotes Buch de Bâle contenant des entrées variées et dont les plus anciennes remontent à 1357.
Progressivement, les chancelleries adoptent des registres spécialisés, dont les volumes mis bout à bout constituent le point de départ de grandes séries documentaires entretenues et alimentées jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. C’est, par exemple, le cas des protocoles de séance du conseil ou encore des livres de missives que j’examine dans le cadre de ma thèse de doctorat. La production, et à plus forte raison, la conservation de ces documents témoignent de l’éthique de gouvernement des élites urbaines de la fin du Moyen Age. Ces groupes dirigeants ne sont pas déconnectés du monde qui les entoure, mais participent à structurer cet espace rural et paysan. Les villes, désormais à la tête d’ensemble territoriaux diffus mais relativement étendus, s’inspirent des pratiques de gouvernement des grands et les adaptent à leurs besoins spécifiques. Parmi ces besoins, la mémorialisation de l’action collective par l’enregistrement figure au cœur des préoccupations. Le bon gouvernement et, in fine, la légitimité, c’est aussi transmettre à ses successeurs les outils nécessaires à l’exercice de l’autorité.
Notre expert Hippolyte Souvay est assistant diplômé au Département d’histoire et doctorant en histoire médiévale.
hippolyte.souvay@unifr.ch
