Dossier
A mort Varsovie
Tuer une ville. Non par stratégie, mais à cause de ce qu’elle représente. L’historien Matthieu Gillabert s’est penché sur le concept d’urbicide lors de ses recherches sur la capitale polonaise aux heures sombres de la Seconde Guerre mondiale.
Ville cosmopolite au début du XXe siècle, Varsovie aura subi le nazisme dans toute sa fureur expansionniste et raciste. De 1939, lorsque la Wehrmacht envahit la Pologne, jusqu’en 1944, cette cité bordant la Vistule subira trois destructions successives. Pour les Allemands, il ne s’agissait pas seulement de déporter sa population juive. Il fallait détruire la ville dans sa réalité matérielle, la détruire quartier par quartier, immeuble par immeuble.
Les vieille ville et nouvelle ville de Varsovie, Grande Synagogue, églises, palais, musées et bibliothèques: nombre d’édifices tomberont, laissant un héritage culturel moribond. On évalue à plusieurs centaines de milliers le nombre d’ouvrages et de dessins de la Bibliothèque nationale partis en fumée. Sa fonction de capitale est abolie; les nazis veulent en faire une petite ville de province. Lorsque l’Armée rouge entre dans Varsovie en janvier 1945, les soldats trouvent 85 % de son territoire en ruine.
Durant la guerre, les échanges économiques ainsi que la vie sociale et culturelle sont complètement bouleversés. Les noms des rues et des places changent. L’avenue Jerozolimisike (de Jérusalem) devient la Bahnhofstrasse, les axes de communication sont désorganisés par la création du ghetto au cœur de la ville. L’environnement sonore est saturé par des haut-parleurs.
Tout ce que les nazis méprisent
Pour l’historien Matthieu Gillabert, l’objectif de ces destructions ne relève pas uniquement de la stratégie militaire. «On observe clairement une volonté de supprimer l’endroit dans ce qu’il représente en tant que ville. Car Varsovie incarne tout ce que les nazis méprisent. Capitale d’un pays slave, donc d’une population qu’ils considèrent comme inférieure, c’est également une ville multiculturelle où les communautés juives représentent le tiers de la population.»
Avec l’illustratrice Fanny Vaucher, Matthieu Gillabert a cosigné une monographie sur le sujet (Varsovie métropole. Histoire d’une capitale, 1862 à nos jours, éd. Noir sur Blanc). C’est au fil de ses recherches qu’il tombe sur le concept d’urbicide. Comme le génocide ou le féminicide, qui sont des meurtres commis en raison de l’appartenance à un groupe, ce néologisme signifie la destruction d’une ville parce qu’elle est une ville, à cause de son urbanité.
«Cela conduit à s’interroger sur les représentations liées à la ville et aux raisons de vouloir détruire cette urbanité», poursuit l’historien. Le concept d’urbicide émerge d’abord dans le domaine de l’urbanisme des années 1960, dans un contexte de transformation du paysage urbain américain et de critiques liées à la perte du patrimoine.
Feu sur l’urbanité
Le mot connaît un changement sémantique, à partir des années 1990, pour décrire des actes de destructions en contexte de guerre. «Le concept a été utilisé pour la première fois dans ce sens avec les guerres en Yougoslavie, notamment par l’architecte et ancien maire de Belgrade Bogdan Bogdanović», décrit Matthieu Gillabert. Il s’agit d’une violence politique visant les villes parce qu’elles témoignent d’une vie multiculturelle. Pour Bogdanović, c’est le cas de Vukovar, mais on peut faire le même constat pour Sarajevo et la destruction du pont ottoman à Mostar, en Bosnie-Herzégovine, qui relie des communautés ethniques différentes.
«Le politiste Martin Coward a montré que ce pont a été détruit non pas en raison d’un quelconque objectif stratégique, mais parce qu’il représentait une forme de multiculturalisme, d’urbanité à l’encontre d’une politique nationaliste exclusive», explique Matthieu Gillabert. On observe une même mécanique à l’œuvre dès les premières attaques de Varsovie (1939) ou avec la destruction de la bibliothèque de Sarajevo (1992).
Tuer la peur
Pourquoi diable vouloir tuer la ville? L’historien souligne que cela s’inscrit souvent dans des courants idéologiques que l’on nomme l’urbaphobie, la crainte de la ville et de ce qu’elle représente. C’était le cas des nazis, portés par l’imaginaire d’une campagne fantasmée. La ville représentait pour eux un lieu de perdition, de mélange ethnique, d’émergence du prolétariat et de mouvements ouvriers socialistes. Presque tout y menaçait leur doctrine.
Porté par cette vision anti-moderne, le régime hitlérien imagine la transformation de Berlin en une Germania monumentale. Manière de supprimer l’expérience urbaine, de miner l’esprit individualiste de la ville moderne, véritable poison pour le régime. «Par sa multiculturalité et sa concentration de différentes fonctions, la ville est un lieu d’échange laissant des espaces sociaux et culturels incontrôlés. Un problème pour un régime totalitaire cherchant à contrôler l’individu», explique Matthieu Gillabert.
«On voit combien la nouvelle Varsovie qu’envisageaient les Allemands représentait en fait une anti-ville», continue-t-il. Le plan Pabst, du nom d’un de ses concepteurs, Friedrich Pabst, prévoyait en effet d’éradiquer le cosmopolitisme de la capitale pour la transformer en une sorte de ville-garnison provinciale d’allure bavaroise avec, de l’autre côté de la Vistule, un camp de travailleurs polonais au service des Allemands.
Cette vision anti-urbaine s’est renforcée dans plusieurs milieux conservateurs depuis la fin du XIXe siècle à mesure que la société occidentale et mondiale s’urbanisait. Face à une croissance urbaine très rapide, notamment en Europe centrale, les villes apparaissent comme des endroits insalubres et de perdition morale, mais aussi comme des lieux de savoir et de contestation politique.
A noter qu’il existe un substrat chrétien sous cette méfiance à l’égard de la ville. Le christianisme a en effet pu voir la ville comme un lieu repoussoir, un lieu de péché et de tentations. Une réalité que Matthieu Gillabert nuance: le christianisme s’est aussi adapté aux villes. «L’essor des ordres de mendiants ou, plus tard, le mouvement des prêtres ouvriers s’inscrivent clairement dans l’espace urbain. Toutefois, l’idée de la ville comme une source possible de perdition persiste.»
La ville qui ne voulait pas mourir
Tuer une ville. Au fond, est-ce vraiment possible? Si des régimes totalitaires s’y sont essayés, on observe que ce fourmillant multiculturalisme s’éradique difficilement dans les faits. Si l’on trouve des cas, dans l’histoire, d’agglomérations rayées de la carte (Ouradour-sur-Glane), les villes se montrent souvent résilientes. Edifiées sur des lieux stratégiques, elles ne sont pas qu’un habitat. Michel de Certeau parle aussi d’un lien intime entre le citadin ou la citadine et sa ville, devenue prolongation du logement.
Ce n’est pas un hasard si l’on surnomme Varsovie la «ville phénix». Après la guerre, la vie y a repris par le «bas», par les habitant·e·s qui vivaient dans les décombres. Celles et ceux qui avaient fui les combats étaient en grande partie revenus, pour former avec d’autres ce que l’historien Marcin Zaremba appelle une «société des ruines». Ce n’est que dans un second temps que les nouveaux dirigeants communistes ont vu dans la reconstruction de la capitale un moteur de propagande pour légitimer leur pouvoir.
Ce relèvement par la population commence avant la fin de la guerre, à l’exemple de l’exposition «Varsovie accuse», montée au printemps 1945 dans le Musée national alors complètement détruit. C'est une vision surréaliste: des citoyen·ne·s de Varsovie vivant dans des ruines se déplacent dans un musée où ne subsistent que quelques salles vides pour contempler des ruines. «On peut y voir une manière de conscientiser, de s’approprier la destruction ou de prendre de la distance avec ce qui a été vécu comme un traumatisme», selon Matthieu Gillabert, qui observe d’autres cas d’expositions de la destruction, comme dans l’Ukraine actuelle.
Une rupture radicale
Paradoxalement, ces destructions créent également des opportunités. «Les architectes modernistes voyaient les problèmes de salubrité, de congestion des villes anciennes. Avec l’urbicide naît la possibilité de reconstruire en répartissant les fonctions de la ville de façon plus lisible, de faciliter le déplacement des personnes, d’aérer la disposition des immeubles.»
Matthieu Gillabert cite le cas de Szymon et Helena Syrkus, architectes polonais proches du Corbusier, qui rêvaient avant la guerre déjà d’une «Varsovie fonctionnelle». Szymon, qui avait été enfermé à Auschwitz, a poursuivi les plans d’une Varsovie transformée «grâce» aux destructions. Une petite partie a été réalisée, avec la construction d’immeubles de style moderniste et le développement de voies de communication, avant que le réalisme socialiste ne mette un terme à ces expériences.
Mais ce travail de reconstruction révèle aussi les bouleversements sociaux d’une ville après un urbicide et la destruction du tissus social, au-delà du bâti. Dans l’exposition «Varsovie accuse», aucune allusion à la disparition de la population juive, ni à la destruction totale du quartier où elle vivait principalement, c’est-à-dire le centre de la ville. Cette apparente résilience masque ainsi la violence de l’urbicide sur le vivre-ensemble: réappropriation des logements de personnes disparues, redistribution des rôles dans l’économie, arrivée progressive d’une population issue de la campagne. L’urbicide crée une rupture radicale dans l’histoire d’une ville.
Notre expert Matthieu Gillabert est professeur ordinaire en histoire contemporaine. Ses recherches se concentrent sur la Guerre froide dans une perspective globale, l’histoire de l’Europe centrale et l’histoire des universités.
matthieu.gillabert@unifr.ch
