Publié le 12.07.2026

Pourquoi nous honorons Mark S. Kinzer


Une Faculté de théologie peut-elle décerner un doctorat honoris causa à un Juif messianique ?

Certains répondront par la négative. Une grande partie du judaïsme ne reconnaît pas les Juifs messianiques (c’est-à-dire les Juifs qui croient au Christ comme Messie) comme des Juifs. Par ailleurs, certains courants du judaïsme messianique défendent la mission auprès des Juifs – une perspective qui, pour les chrétiennes et les chrétiens, n’est plus concevable au plus tard depuis la déclaration conciliaire Nostra aetate. La question touche donc un point particulièrement sensible.

Nous tenons dès lors à le souligner : la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg professe sans aucune réserve la permanence de l’élection d’Israël, rejette toute forme d’antijudaïsme et refuse avec la même fermeté aussi bien la théorie de la substitution – selon laquelle l’Église aurait remplacé Israël – que toute forme de mission auprès des Juifs. Ces convictions fondamentales ne sont pas négociables à nos yeux. Nous ne nous arrogeons pas non plus le droit de définir qui doit être considéré comme Juif ou Juive. Enfin, il n’est nullement dans notre intention de remplacer le dialogue judéo-chrétien par un dialogue avec le judaïsme messianique.

Afin d’éviter tout malentendu et de répondre aux interrogations légitimes qui nous ont été adressées, il nous a semblé important d’apporter ici des précisions.

La distinction que nous décernons ne porte pas sur une identité religieuse, mais sur une œuvre scientifique. Mark S. Kinzer compte parmi les théologiens qui, au cours des dernières décennies, ont repensé l'Eglise comme issue des juifs croyant en Jésus-Christ, à partir des écrits du Nouveau Testament. Ses travaux sont reçus et discutés bien au-delà du seul milieu du judaïsme messianique.

Un second aspect motive également cette distinction. Pendant longtemps, le judaïsme messianique a été étroitement lié à une théologie évangélique favorable à la mission auprès des Juifs et fondée sur une théologie de la substitution, qui faisait de l’Église le successeur d’Israël. Mark S. Kinzer s’est opposé à cette tradition. Au sein même de son propre environnement théologique, il a plaidé en faveur d’une théologie qui prend au sérieux la permanence de l’élection d’Israël et rejette toute forme de mission auprès des Juifs. Précisément parce que le judaïsme messianique est en croissance dans différentes régions du monde, nous estimons que cette voix dissidente, qui ouvre une orientation nouvelle, revêt une importance particulière.

Il serait dès lors réducteur d’identifier Mark S. Kinzer aux prises de position du judaïsme messianique qu’il soumet lui-même, dans son œuvre scientifique, à une critique fondamentale. De même, la décision de lui décerner cette distinction serait profondément mal comprise si l’on y voyait une légitimation du judaïsme messianique dans son ensemble.

Une université n’honore pas une appartenance religieuse. Elle ne distingue pas davantage une personne parce qu’elle appartient à une communauté donnée ; mais, inversement, l’appartenance à une communauté religieuse déterminée ne devrait pas non plus constituer un critère d’exclusion pour une distinction académique. Le doctorat honoris causa décerné à Mark S. Kinzer rend avant tout hommage à son œuvre scientifique et à son importance pour le débat académique.

Le fait que cette œuvre contribue en même temps à dépasser les schémas de pensée antijudaïques et à sensibiliser la réflexion de l’Église aux enjeux du dialogue judéo-chrétien constitue, pour notre Faculté, une raison supplémentaire et importante de décerner le titre de docteur honoris causa à Mark Kinzer. C’est précisément parce que le dialogue judéo-chrétien est, à nos yeux, indispensable que nous estimons cette décision défendable – et que nous considérons le débat qu’elle a suscité comme nécessaire et fécond.

Veronika Hoffmann, doyennne
Thomas Schumacher, président du Département des Etudes bibliques