De la sensibilisation pour se défaire de la stigmatisation en consultation
En plus de ses casquettes de clinicienne et de formatrice en cabinet médical, la docteure Leda Cilacian Ray est aussi enseignante à l’Institut de médecine de famille de l’Université de Fribourg. Elle y donne, entre autres, un cours de sensibilisation portant sur le phénomène de discrimination dans la pratique médicale et sur les inégalités sociales de santé qui en résultent. Explications et portrait d’une médecin qui aime transmettre.
En 2020, l’Institut de médecine de famille (IMF) a mis en place un cours visant à sensibiliser les étudiant·e·s de quatrième année de médecine au sujet de biais cognitifs menant à des discriminations dans la prise en charge de certaines maladies. Il existe en effet des inégalités sociales de santé résultant de stigmatisations courantes, bien que généralement inconscientes, de la part des médecins.1 « Le cerveau fait facilement des raccourcis », éclaire la docteure Leda Cilacian Ray, enseignante responsable du cours. « Par exemple, si une personne fume, on peut avoir tendance à se dire qu’il est normal qu’elle ait un cancer du poumon, alors que cela ne va pas de soi ! »
Autre exemple courant, les médicaments injectables permettant de réguler la prise de poids sont moins prescrits aux personnes avec une obésité qu’aux patient·e·s diabétiques. Cette inégalité de traitement s’explique en partie par les conditions de remboursement de ces médicaments, qui sont plus contraignantes quand ceux-ci sont utilisés pour traiter l’obésité. Mais le phénomène de stigmatisation y est aussi pour quelque chose. « Il y a cette idée reçue que l’obésité vient forcément d’un excès alimentaire et qu’il suffit de manger moins pour maigrir », étaie la Dre Cilacian Ray. Ce type de rapprochement est souvent présent lorsque l’on considère que la personne joue un rôle actif dans la survenue de sa maladie, comme c’est aussi le cas dans les problématiques d’addiction.2
Pour endiguer ces inégalités de prise en charge, qui peuvent représenter de réels risques pour la santé des patient·e·s, il est important que les futur·e·s médecins y soient rendu·e·s attentifs·ves suffisamment tôt pour développer le réflexe de questionner leurs propres réactions face à certains cas cliniques. « Le but n’est pas non plus de rentrer dans l’auto-jugement, précise la médecin enseignante, car personne n’est à l’abri de ces biais cognitifs. » Le cours a plutôt pour objectif de faire réfléchir aux moyens à mobiliser pour garder une posture neutre, quelles que soient la pathologie et la situation de la personne. À cet effet, les étudiant·e·s sont invité·e·s à observer les pensées et émotions qui émergent en elles et eux en écoutant le témoignage de deux patientes ayant vécu de la stigmatisation dans leur parcours médical. Les ressentis soulevés servent ensuite à alimenter la discussion.
La passion de la transmission
La Dre Cilacian Ray a rejoint l’IMF dès sa création en 2018. Elle a ainsi contribué à la conception de certains cours du nouveau master en médecine, notamment de ceux traitant d’aspects liés à la communication avec la patientèle. « Dans la faculté où j’ai étudié à l’époque, il y avait très peu de cours sur ce sujet, se souvient-elle, donc j’ai trouvé super que l’IMF mette un accent là-dessus et de pouvoir y participer. » À la même période, la médecin a commencé à accueillir des stagiaires à son cabinet en ville de Fribourg. « Je me suis tout de suite lancée, raconte-t-elle, car j’aimais beaucoup transmettre quand je travaillais à l’hôpital, et c’est ce qui me manquait au cabinet. »
Ce qui lui plaît dans le fait d’enseigner, c’est que cela lui donne une motivation pour maintenir ses connaissances médicales à jour. « Continuer à apprendre en lisant des articles prend tout son sens, commente-t-elle, car je dois être en mesure de répondre aux questions des étudiant·e·s. » Elle apprécie également la rigueur que cela demande, et le fait d’être toujours amenée à se remettre en question. « Les retours des étudiant·e·s me permettent de réajuster ma manière de faire, explique-t-elle, et j’aime bien pouvoir constamment évoluer et améliorer mes cours. »
Apprendre à ne pas tout contrôler
Faire de l’enseignement a aussi apporté à la docteure des apprentissages auxquels elle ne s’attendait pas. « Par exemple, je n’avais jamais réfléchi à comment le médecin réfléchit », observe-t-elle. Cela l’a particulièrement frappée lorsqu’elle a créé, avec sa collègue la Dre Cristina Gallardo, un cours sur le raisonnement clinique. « On a vraiment dû se demander : ‘mais comment est-ce que ce qu’on raisonne pendant une consultation ?’, poursuit-elle, car c’est un processus qui est devenu automatique et presque inconscient ! »
Le lâcher-prise a constitué un autre apprentissage impactant pour la Dre Cilacian Ray. « Transmettre, c’est bien, convient-elle, mais il faut aussi apprendre à se taire pour laisser la place aux étudiant·e·s. » Cela vaut pour la salle de cours comme pour le cabinet, où la médecin doit faire confiance à ses stagiaires afin qu’ils et elles puissent entraîner leurs compétences cliniques. Par ailleurs, certains cours ne peuvent pas être préparés à l’avance et demandent de l’adaptabilité. C’est le cas notamment du débriefing de stage de première année, où les étudiant·e·s présentent un cas qui les a marqué·e·s. « Comme la matière vient du cours lui-même, il faut laisser venir les choses, relève la docteure, et cette imprévisibilité peut aussi donner lieu à des échanges très touchants qui ne se feraient pas si tout était sous le contrôle de l’enseignant·e. »
Sources :
1TN Department of Mental Health & Substance Abuse Services, www.tn.gov/behavioral-health/stigma.html
2La stigmatisation : un problème fréquent aux conséquences multiples. Nicole Bichsel, Philippe Conus. Rev Med Suisse 2017 ; volume 13. 478-481 (lien vers l’article)
Texte : Léa Chabaud
Image de bannière par Ohmydearlife de
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