{"id":3492,"date":"2016-12-05T13:12:47","date_gmt":"2016-12-05T12:12:47","guid":{"rendered":"http:\/\/www3.unifr.ch\/alma-georges\/?p=3492"},"modified":"2016-12-05T15:23:05","modified_gmt":"2016-12-05T14:23:05","slug":"des-belles-lettres-a-la-bonne-medecine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges\/articles\/2016\/des-belles-lettres-a-la-bonne-medecine","title":{"rendered":"Des belles lettres \u00e0 la bonne m\u00e9decine"},"content":{"rendered":"<h4><strong>Greffer la litt\u00e9rature dans le cursus de m\u00e9decine: l\u2019id\u00e9e peut sembler \u00e9tonnante. Le cours du programme M\u00e9decine et soci\u00e9t\u00e9,\u00a0propos\u00e9 aux \u00e9tudiants de troisi\u00e8me ann\u00e9e, rec\u00e8le pourtant de nombreuses vertues. Diagnostic d\u2019Emmanuel Venet, psychiatre et \u00e9crivain.<\/strong><\/h4>\n<div class=\"clear\" style=\"height:20px\"><\/div>\n<p><strong>La m\u00e9decine est un art de la relation, tr\u00e8s sensible aux enjeux de la communication. Or, quoi de plus attentif \u00e0 la forme que la litt\u00e9rature\u00a0? La rencontre avec un m\u00e9decin-\u00e9crivain peut permettre aux \u00e9tudiants de se familiariser de fa\u00e7on concr\u00e8te avec les relations complexes et profondes entre m\u00e9decine et litt\u00e9rature. En effet, n\u2019est-il pas vrai que c\u2019est d\u2019abord un m\u00e9decin et un \u00e9crivain qui dialoguent, plut\u00f4t que la litt\u00e9rature et la m\u00e9decine?<br \/>\n<\/strong>Je suis d\u2019accord avec vous, si l\u2019on entend votre formulation comme \u00abun m\u00e9decin et une \u0153uvre\u00bb. A mes yeux la rencontre avec un texte compte davantage que celle avec son auteur. Et sans doute avons-nous tous, dans notre mythologie personnelle, une \u0153uvre dans laquelle notre amour de la litt\u00e9rature plonge ses premi\u00e8res racines. Puis, petit \u00e0 petit, le corpus litt\u00e9raire se diversifie, et finalement on arrive \u00e0 une situation qui mixte les deux termes de votre alternative\u00a0: la rencontre entre un m\u00e9decin et la litt\u00e9rature. Autant dire l\u2019\u00e9tonnante diversit\u00e9 des voix, des styles, des \u00e9nonciations\u2026 C\u2019est une tr\u00e8s bonne \u00e9cole pour l\u2019oreille soignante.<\/p>\n<p><strong>Quand est-ce qu\u2019un regard litt\u00e9raire vous semble pertinent dans les \u00e9tudes m\u00e9dicales ?<br \/>\n<\/strong>Si vous entendez par regard litt\u00e9raire l&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour ce que la litt\u00e9rature permet de comprendre de la maladie et des relations interpersonnelles, je dirais qu&rsquo;il me semble pertinent d&rsquo;inviter les \u00e9tudiants \u00e0 lire de la litt\u00e9rature d\u00e8s le d\u00e9but de leur cursus. Lorsque j&rsquo;\u00e9tais en premi\u00e8re ann\u00e9e, un de mes professeurs disait souvent que la m\u00e9decine s&rsquo;apprend au bistrot autant qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital. Je pense que c&rsquo;est vrai (et pas seulement pour comprendre l&rsquo;alcoolisme), mais il me semble que j&rsquo;ai aussi beaucoup appris dans les romans, sans m&rsquo;en rendre compte tout de suite. Avec la maturit\u00e9, je sais que Le P\u00e8re Goriot ou Madame Bovary m&rsquo;ont permis de comprendre davantage sur la n\u00e9vrose que tous les articles ou trait\u00e9s scientifiques. Et, contrairement \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e r\u00e9pandue au XIXe si\u00e8cle, je pense que la lecture n&rsquo;est pas tr\u00e8s dangereuse, en tout cas elle pr\u00e9sente moins de risques que la fr\u00e9quentation trop assidue des bistrots&#8230;<\/p>\n<p><strong>Mais est-elle utile?<br \/>\n<\/strong>La litt\u00e9rature est int\u00e9ressante parce qu&rsquo;elle d\u00e9crit des situations qui rel\u00e8vent souvent de la clinique \u2013 embrasements passionnels, impasses existentielles, romans familiaux, maladies physiques ou psychiques \u2013 mais aussi parce qu&rsquo;elle repr\u00e9sente une activit\u00e9 fonci\u00e8rement superflue. Il est pragmatiquement utile d&rsquo;apprendre des protocoles th\u00e9rapeutiques, comme de conna\u00eetre des techniques permettant de construire des voitures ou de r\u00e9parer des fuites d&rsquo;eau. En revanche, il n&rsquo;y a rien de n\u00e9cessaire \u00e0 lire Cervant\u00e8s ou Thomas Bernhardt. Pourtant, ce qui nous fait pleinement humains n&rsquo;est pas le pragmatisme, mais la capacit\u00e9 \u00e0 s&rsquo;investir dans des activit\u00e9s gratuites: r\u00eaver, imaginer, s&rsquo;\u00e9merveiller&#8230; Je sais d&rsquo;exp\u00e9rience que les \u00e9tudiants en m\u00e9decine sont tent\u00e9s d&rsquo;adopter d\u00e9fensivement une attitude m\u00e9caniciste et op\u00e9ratoire, alors qu&rsquo;ils vont rencontrer des situations relationnelles qui ne sollicitent pas que de la technique. Soigner ne se r\u00e9sume pas \u00e0 r\u00e9parer, mais suppose de savoir accompagner, entendre, essayer tant bien que mal de partager l&rsquo;inacceptable. J&rsquo;ai l&rsquo;impression que la culture litt\u00e9raire m&rsquo;a aid\u00e9 plus que le savoir m\u00e9dical \u00e0 me familiariser avec cette dimension du m\u00e9tier de m\u00e9decin.<\/p>\n<p><strong>Que retenez-vous de votre rencontre avec les \u00e9tudiants de m\u00e9decine de Fribourg au cours des deux ann\u00e9es pass\u00e9es ?<br \/>\n<\/strong>D&rsquo;abord un sentiment d&rsquo;admiration pour leur bilinguisme et pour la richesse que cela leur conf\u00e8re. Ensuite le plaisir de les sentir attentifs et int\u00e9ress\u00e9s par une intervention qui rompt avec l&rsquo;approche scientifique \u00e0 laquelle ils sont habitu\u00e9s. Enfin, l&rsquo;heureuse surprise de d\u00e9couvrir qu&rsquo;une partie d&rsquo;entre eux aime lire et dispose d&rsquo;une culture litt\u00e9raire d\u00e9j\u00e0 importante. J&rsquo;y ajouterai une remarque qui d\u00e9passe le cadre strictement fribourgeois: j&rsquo;ai connu, en tant qu&rsquo;\u00e9tudiant, puis enseignant, l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 le cours magistral dispensait un savoir sur lequel l&rsquo;esprit critique s&rsquo;exer\u00e7ait peu. Je d\u00e9couvre un amphi d\u2019\u00e9tudiants connect\u00e9s qui croisent en temps r\u00e9el le contenu de l&rsquo;enseignement et d&rsquo;autres sources. Bien entendu, pour une intervention marginale comme la mienne, cela ne pose pas de probl\u00e8me, mais d&rsquo;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale cela invite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;apporter une plus-value p\u00e9dagogique par rapport aux encyclop\u00e9dies en ligne.<\/p>\n<p><strong>Les \u00e9tudes m\u00e9dicales sont longues et difficiles.\u00a0Est-il compliqu\u00e9 de les concilier avec d\u2019autres activit\u00e9s de l\u2019esprit?<\/strong><br \/>\nIl est certain que les \u00e9tudes de m\u00e9decine sont difficiles \u00e0 concilier avec un haut niveau d&rsquo;engagement dans une autre activit\u00e9 artistique ou intellectuelle. Mais je suis s\u00fbr qu&rsquo;il est capital de continuer \u00e0 faire ce qu&rsquo;on aime et qui peut se loger dans les interstices: la lecture, le cin\u00e9ma, le th\u00e9\u00e2tre, la pratique musicale en amateur&#8230; Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;une simple hygi\u00e8ne de vie intellectuelle, mais d&rsquo;un moyen de ne pas se trahir soi-m\u00eame, de ne pas s&rsquo;enfermer dans une perspective \u00e9troite. C&rsquo;est important pour pr\u00e9parer sa vie professionnelle, car l&rsquo;exercice de la m\u00e9decine a une tendance naturelle \u00e0 enfermer ses praticiens dans une orni\u00e8re. Et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, je crois qu&rsquo;il faut se rappeler que le superflu est beaucoup plus important que le reste. Rabelais \u00e9crivait des articles s\u00e9rieux dont on a tout oubli\u00e9, et des farces qui fondent le roman fran\u00e7ais. Peu de gens s&rsquo;int\u00e9ressent \u00e0 la mani\u00e8re dont Tchekhov soignait ses malades&#8230;<\/p>\n<div class=\"clear\" style=\"height:20px\"><\/div>\n<span style=\"color: #ff6600;\">__________<\/span><\/p>\n<div class=\"clear\" style=\"height:20px\"><\/div>\n<ul>\n<li>Emmanuel Venet est psychiatre \u00e0 l\u2019h\u00f4pital du Vinatier \u00e0 Lyon et \u00e9crivain. Il a publi\u00e9 notamment, chez Verdier, <a href=\"http:\/\/editions-verdier.fr\/livre\/precis-de-medecine-imaginaire\/\" target=\"_blank\"><em>Le Pr\u00e9cis de m\u00e9decine imaginaire<\/em> <\/a>(2005), <a href=\"http:\/\/editions-verdier.fr\/livre\/ferdiere-psychiatre-dantonin-artaud\/\" target=\"_blank\"><em>Gaston Ferdi\u00e8re, psychiatre d\u2019Antonin Artaud<\/em><\/a> (2006), <a href=\"http:\/\/editions-verdier.fr\/livre\/rien\/\" target=\"_blank\"><em>Rien<\/em><\/a> (2013) et r\u00e9cemment <a href=\"http:\/\/editions-verdier.fr\/livre\/marcher-droit-tourner-en-rond\/\" target=\"_blank\"><em>Marcher tout droit et tourner en rond<\/em> <\/a>(2016). Depuis l\u2019ann\u00e9e universitaire 2014\/15, il intervient chaque ann\u00e9e dans le cadre du programme de la <a href=\"http:\/\/www.unifr.ch\/mh\/fr\" target=\"_blank\">Chaire m\u00e9decine et soci\u00e9t\u00e9<\/a> du D\u00e9partement de m\u00e9decine de l\u2019Universit\u00e9 de Fribourg.<\/li>\n<\/ul>\n<div class=\"clear\" style=\"height:20px\"><\/div>\n<div class=\"clear\" style=\"height:20px\"><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Greffer la litt\u00e9rature dans le cursus de m\u00e9decine: l\u2019id\u00e9e peut sembler \u00e9tonnante. Le cours du programme M\u00e9decine et soci\u00e9t\u00e9,\u00a0propos\u00e9 aux \u00e9tudiants de troisi\u00e8me ann\u00e9e, rec\u00e8le pourtant de nombreuses vertues. Diagnostic d\u2019Emmanuel Venet, psychiatre et \u00e9crivain. La m\u00e9decine est un art de la relation, tr\u00e8s sensible aux enjeux de la communication. Or, quoi de plus attentif \u00e0 la forme que la litt\u00e9rature\u00a0? La rencontre avec un m\u00e9decin-\u00e9crivain peut permettre aux \u00e9tudiants de se familiariser de fa\u00e7on concr\u00e8te avec les relations complexes et profondes entre m\u00e9decine et litt\u00e9rature. 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