{"id":22599,"date":"2025-09-24T14:43:57","date_gmt":"2025-09-24T13:43:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges?p=22599"},"modified":"2025-11-12T15:24:04","modified_gmt":"2025-11-12T14:24:04","slug":"accouche-papa","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges\/articles\/2025\/accouche-papa","title":{"rendered":"Accouche, Papa!"},"content":{"rendered":"<h4><strong>De nombreux pays du monde, dont les Philippines, voient d\u2019un mauvais \u0153il la pr\u00e9sence des futurs p\u00e8res en salle d\u2019accouchement. En Occident, la participation des papas \u00e0 la naissance para\u00eet \u00e0 l\u2019inverse \u00e9vidente. Il y a quelques d\u00e9cennies encore, il en allait tout autrement.<\/strong> <div class=\"clear\" style=\"height:20px\"><\/div><\/h4>\n<p>St\u00e9phanie Roth vit aux Philippines depuis une quinzaine d\u2019ann\u00e9es, o\u00f9 elle est mari\u00e9e \u00e0 un homme indig\u00e8ne. En 2008, lorsqu\u2019elle est tomb\u00e9e enceinte pour la premi\u00e8re fois, cette Valaisanne a d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019elle irait accoucher en Suisse. Quelques mois plus tard, la voil\u00e0 install\u00e9e en salle de travail \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de Sion, le visage tendu par la douleur des contractions. A ses c\u00f4t\u00e9s, une de ses amies lui tient la main et tente de l\u2019apaiser. Le futur papa, lui, fait les cent pas dans les couloirs de la maternit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00abAux Philippines, l\u2019accouchement est une affaire de femmes\u00bb, explique St\u00e9phanie Roth. \u00abDans les h\u00f4pitaux publics, les hommes sont carr\u00e9ment interdits en salle de travail\u00bb, pr\u00e9cise-t-elle. \u00abPour mon mari, il \u00e9tait donc impensable d\u2019assister \u00e0 la naissance de notre fils, m\u00eame si en Suisse, il y aurait \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9.\u00bb De nombreux autres pays \u00e0 travers le monde appliquent la m\u00eame r\u00e8gle qu\u2019aux Philippines, de fa\u00e7on plus ou moins stricte. \u00abCertaines cliniques priv\u00e9es philippines sont plus souples en la mati\u00e8re que les h\u00f4pitaux publics\u00bb, pr\u00e9cise l\u2019expatri\u00e9e valaisanne.<\/p>\n<p>En Occident, c\u2019est la r\u00e9alit\u00e9 inverse qui pr\u00e9domine: non seulement les futurs p\u00e8res sont admis en salle de travail, mais ils sont vivement encourag\u00e9s \u00e0 assister \u00e0 la naissance. Au point que leur pr\u00e9sence est souvent per\u00e7ue comme une \u00e9vidence. \u00abJ\u2019ai eu droit \u00e0 pas mal de coups d\u2019\u0153il surpris \u00e0 la maternit\u00e9 lorsque j\u2019ai annonc\u00e9 que mon mari resterait dans le couloir durant le travail\u00bb, confirme St\u00e9phanie Roth. Les chiffres sont parlants: en France, trois quarts des g\u00e9niteurs sont les t\u00e9moins des premiers cris de leur enfant, selon un d\u00e9compte portant sur l\u2019ann\u00e9e 2003. En Italie, la participation des hommes aux accouchements naturels atteignait carr\u00e9ment 94% dans les ann\u00e9es 2000, d\u2019apr\u00e8s une autre \u00e9tude.<\/p>\n<p><strong>Police et amendes<br \/>\n<\/strong>Dans ces conditions, difficile d\u2019imaginer qu\u2019il y a quelques d\u00e9cennies encore, les naissances occidentales se d\u00e9roulaient dans un contexte radicalement diff\u00e9rent, o\u00f9 les futurs papas \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s \u2013 au mieux \u2013 comme des nuisances en salle d\u2019accouchement. Au pire, ils en \u00e9taient exclus. L\u2019historienne Andr\u00e9e Rivard, auteure du livre \u00abDe la naissance des p\u00e8res\u00bb, rapporte qu\u2019en Am\u00e9rique du Nord, dans les ann\u00e9es 1960, le personnel hospitalier mena\u00e7ait parfois d\u2019appeler la police si le conjoint ne quittait pas le chevet de la parturiente. Quant \u00e0 l\u2019Association m\u00e9dicale am\u00e9ricaine, elle relate une amende de 150 dollars inflig\u00e9e en 1965 \u00e0 un p\u00e8re ayant fait fi de l\u2019interdiction d\u2019entrer en salle de travail.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment encore, dans les ann\u00e9es 1970, un h\u00f4pital de Montr\u00e9al qui laissait une \u00abtrop\u00bb grande place aux p\u00e8res s\u2019est vu contraint de fermer sa maternit\u00e9. Cette sanction n\u2019est n\u00e9anmoins pas rest\u00e9e sans r\u00e9actions: des lettres de protestation ont \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9es \u00e0 la presse et des manifestations ont \u00e9t\u00e9 organis\u00e9es dans les rues de la ville canadienne. Selon Andr\u00e9e Rivard, on s\u2019est alors vu oblig\u00e9 d\u2019assouplir les r\u00e8gles dans les h\u00f4pitaux par peur de perdre des patientes. Le vent \u00e9tait en train de tourner.<\/p>\n<p><strong>Gyn\u00e9cos tout-puissants<br \/>\n<\/strong>Petit retour en arri\u00e8re en compagnie de Caroline Rusterholz, professeure au D\u00e9partement d\u2019histoire contemporaine de l\u2019Universit\u00e9 de Fribourg et sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire sociale de la m\u00e9decine, de la sant\u00e9 sexuelle et de la famille. \u00abJusqu\u2019au d\u00e9but du 20e si\u00e8cle, les accouchements avaient lieu \u00e0 la maison en Occident. Les hommes y jouaient une part active, par exemple en faisant bouillir de l\u2019eau. Par contre, ils n\u2019entraient g\u00e9n\u00e9ralement pas dans la pi\u00e8ce o\u00f9 se d\u00e9roulait le travail.\u00bb<\/p>\n<p>La m\u00e9dicalisation des naissances va entra\u00eener, par vagues successives, des mutations dans la r\u00e9partition des r\u00f4les des m\u00e8res, des p\u00e8res et aussi des soignant\u00b7e\u00b7s. \u00abLongtemps, l\u2019h\u00f4pital a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme un lieu de mort, dans lequel seules les femmes pauvres venaient accoucher en cas de complications\u00bb, poursuit Caroline Rusterholz. A partir des ann\u00e9es 1950, renversement de vapeur: les accouchements \u00e0 l\u2019h\u00f4pital se g\u00e9n\u00e9ralisent, ce qui va entra\u00eener une remise en question de la pr\u00e9sence des p\u00e8res.<\/p>\n<p>Selon l\u2019historienne et auteure Andr\u00e9e Rivard, de nombreux m\u00e9decins craignaient d\u2019\u00eatre jug\u00e9s par les conjoints des futures m\u00e8res et de perdre de leur autorit\u00e9. Vient s\u2019ajouter \u00e0 cela le fait qu\u2019\u00e0 partir des ann\u00e9es 1960, les patientes sont de plus en plus souvent m\u00e9dicament\u00e9es et anesth\u00e9si\u00e9es \u2013 donc partiellement ou totalement inconscientes &#8211; durant le travail, rendant le soutien des papas moins \u00e9vident, qu\u2019il soit pratique ou psychologique. Plus tard, dans les ann\u00e9es 1980, des voix critiques se sont d\u2019ailleurs \u00e9lev\u00e9es pour d\u00e9noncer une appropriation par les gyn\u00e9cologues de la gestion de l\u2019accouchement, les parents \u2013 parturiente y compris \u2013 se retrouvant dans un r\u00f4le de spectateurs\u00b7trices.<\/p>\n<p><strong>Des papas plus impliqu\u00e9s<br \/>\n<\/strong>Comme mentionn\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, l\u2019exclusion des p\u00e8res de la sph\u00e8re de l\u2019accouchement en milieu hospitalier va \u00eatre remise en question. \u00abDiff\u00e9rentes \u00e9volutions soci\u00e9tales expliquent cela\u00bb, analyse Caroline Rusterholz. La professeure de l\u2019Universit\u00e9 de Fribourg cite notamment le d\u00e9veloppement (dans les ann\u00e9es 1950-1960) des techniques dites \u00absans douleur\u00bb, faisant la part belle \u00e0 la pr\u00e9paration de l\u2019accouchement et dans lesquelles les hommes jouent un r\u00f4le important.<\/p>\n<p>De fa\u00e7on plus large, cette \u00e9poque marque la sortie des p\u00e8res du r\u00f4le de pourvoyeurs purs. \u00abIls se mettent \u00e0 jouer davantage avec les enfants, \u00e0 passer plus de temps en famille\u00bb, souligne l\u2019historienne. La diffusion de la th\u00e9orie psychologique de l\u2019attachement \u2013 qui met l\u2019accent sur l\u2019importance des relations proches d\u2019un enfant dans son d\u00e9veloppement \u00e9motionnel et social &#8211; appuie cette \u00e9volution.<\/p>\n<p>La d\u00e9mocratisation de la pilule contraceptive joue elle aussi un r\u00f4le. \u00abElle entra\u00eene une r\u00e9duction du nombre d\u2019enfants par m\u00e9nage et \u00e9rige dans la foul\u00e9e la famille nucl\u00e9aire en mod\u00e8le.\u00bb Il ne faut pas oublier non plus l\u2019engagement accru des femmes sur le march\u00e9 de l\u2019emploi, qui rend le soutien de leurs conjoints n\u00e9cessaire \u00e0 la maison. Dans ce contexte, on observe \u00abune augmentation progressive de l\u2019implication des papas dans tous les domaines, y compris en ce qui concerne la grossesse et l\u2019accouchement\u00bb.<\/p>\n<p>En forte hausse ces derni\u00e8res ann\u00e9es, les accouchements en maison de naissance int\u00e8grent d\u2019ailleurs compl\u00e8tement les p\u00e8res, selon Caroline Rusterholz. Quant au m\u00e9tier de doula, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019accompagnante (non-m\u00e9dicale) de la grossesse et de l\u2019accouchement, il se d\u00e9cline d\u00e9sormais au masculin (doulo) et vise sp\u00e9cifiquement les p\u00e8res.<\/p>\n<p><strong>Attention aux discriminations<br \/>\n<\/strong>A l\u2019\u00e9poque contemporaine, la pr\u00e9sence des futurs papas en salle d\u2019accouchement semble \u00eatre devenue une \u00e9vidence en Occident, ce que confirment les chiffres rapport\u00e9s plus haut. Tellement \u00e9vidente qu\u2019elle fait parfois d\u00e9bat. Quid en effet des hommes qui n\u2019ont pas envie d\u2019assister \u00e0 la naissance de leur enfant et se forcent \u00e0 le faire, faute d\u2019\u00eatre per\u00e7us par leur entourage et\/ou par les soignant\u00b7e\u00b7s comme des \u00abmauvais p\u00e8res\u00bb? Quid encore des m\u00e8res c\u00e9libataires ou des couples lesbiens, que cette accentuation d\u2019un mod\u00e8le de couple h\u00e9t\u00e9ronormatif tend \u00e0 discriminer?<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019elle est \u00e0 nouveau tomb\u00e9e enceinte quelques ann\u00e9es plus tard, St\u00e9phanie Roth a choisi cette fois-ci d\u2019accoucher aux Philippines. Pas \u00e0 l\u2019h\u00f4pital mais \u00e0 domicile, accompagn\u00e9e par une sage-femme, une amie et une voisine m\u00e8re de huit enfants. \u00abQuand le travail a commenc\u00e9, la sage-femme a ordonn\u00e9 \u00e0 mon mari et \u00e0 mon fils, qui tournaient comme des h\u00e9lices dans la maison, d\u2019aller faire un tour \u00e0 la plage\u00bb, raconte-t-elle avec un clin d\u2019\u0153il. \u00abIls n\u2019ont \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9s \u00e0 revenir qu\u2019apr\u00e8s la naissance du b\u00e9b\u00e9.\u00bb<\/p>\n<div class=\"clear\" style=\"height:20px\"><\/div>\n<span style=\"color: #ff6600;\">_________<\/span><\/p>\n<div class=\"clear\" style=\"height:20px\"><\/div>\n<ul>\n<li><a href=\"https:\/\/www.unifr.ch\/directory\/fr\/people\/12392\/b00aa\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Caroline Rusterholz<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De nombreux pays du monde, dont les Philippines, voient d\u2019un mauvais \u0153il la pr\u00e9sence des futurs p\u00e8res en salle d\u2019accouchement. 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