{"id":22057,"date":"2025-03-13T10:19:12","date_gmt":"2025-03-13T09:19:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges?p=22057"},"modified":"2025-03-13T10:36:05","modified_gmt":"2025-03-13T09:36:05","slug":"faire-confiance-au-vivant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges\/articles\/2025\/faire-confiance-au-vivant?lang=de","title":{"rendered":"\u00abFaire confiance au vivant!\u00bb"},"content":{"rendered":"<h4><strong>Professeur au Mus\u00e9um national d\u2019histoire naturelle de Paris et \u00e9crivain, Marc-Andr\u00e9 Selosse s\u2019arr\u00eate le 19 mars prochain \u00e0 Fribourg pour une conf\u00e9rence. A ne pas manquer! <div class=\"clear\" style=\"height:20px\"><\/div>\n<\/strong><\/h4>\n<p>Non, la nature n\u2019est pas bien faite! A travers ses livres, ses enseignements et ses conf\u00e9rences publiques, Marc-Andr\u00e9 Selosse se consacre \u00e0 faire conna\u00eetre les sciences du vivant. Biologiste, sp\u00e9cialiste des champignons et des sols, il est aussi un excellent vulgarisateur. Interpell\u00e9 par les id\u00e9es re\u00e7ues et trompeuses qui existent sur l\u2019\u00e9volution, sur les liens entre les esp\u00e8ces et sur la nature en g\u00e9n\u00e9ral, il d\u00e9tricote les mythes et remet le vivant au centre du d\u00e9bat.<\/p>\n<p><strong>Marc-Andr\u00e9 Selosse, qu\u2019est-ce qui vous a pouss\u00e9, un jour, \u00e0 sortir des trav\u00e9es universitaires pour aller vers le grand public?<br \/>\n<\/strong>J\u2019ai toujours beaucoup mis\u00e9 sur la formation. La moiti\u00e9 des profs de biologie de France sont probablement pass\u00e9s dans mes cours! Je consid\u00e8re la formation comme une fa\u00e7on de pr\u00e9parer les citoyen\u00b7ne\u00b7s pour demain afin qu\u2019ils aient en main les outils pour leur environnement et leur sant\u00e9. Pour les m\u00eames raisons et par go\u00fbt, j\u2019ai toujours fait aussi beaucoup de vulgarisation \u00e0 destination du grand public. Ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es, j\u2019ai augment\u00e9 mes activit\u00e9s dans ce sens. C\u2019est d\u2019ailleurs pour cela que j\u2019\u00e9tais revenu au Mus\u00e9um d\u2019histoire naturelle dont c\u2019est l\u2019une des missions, en plus de la recherche. La science n\u2019est utile que lorsqu\u2019elle arrive \u00e0 ses destinataires finaux, qui sont les citoyen\u00b7ne\u00b7s.<\/p>\n<p><strong>Votre dernier ouvrage, dont vous allez parler \u00e0 Fribourg, s\u2019intitule Nature et pr\u00e9jug\u00e9s. Ces pr\u00e9jug\u00e9s nous \u00e9loignent-ils de la nature justement?<br \/>\n<\/strong>Oui, comme notre formation et la diffusion de l\u2019information scientifique ne sont pas au rendez-vous, nous nous retrouvons avec une vision de la nature qui est faite d\u2019id\u00e9es re\u00e7ues et de st\u00e9r\u00e9otypes issus de l\u2019Antiquit\u00e9, du Moyen Age, de la publicit\u00e9 ou des dessins anim\u00e9s et des contes de notre enfance\u2026 Donc il y a une sorte d\u2019urgence \u00e0 rendre la connaissance aux citoyen\u00b7ne\u00b7s et \u00e0 d\u00e9jouer ces pr\u00e9jug\u00e9s, car ils comptent parmi les facteurs qui nous m\u00e8nent aux crises sanitaires et environnementales actuelles.<\/p>\n<p><strong>Cette place de la science et de la nature dans l\u2019\u00e9ducation s\u2019est-elle perdue ou n\u2019a-t-elle jamais exist\u00e9?<br \/>\n<\/strong>De m\u00e9moire de Marc-Andr\u00e9 Selosse, \u00e7a n\u2019a jamais exist\u00e9 dans nos r\u00e9gions. Mais si on lit l\u2019ouvrage de l\u2019\u00e9conomiste Arnaud Orain, Les savoirs perdus de l\u2019\u00e9conomie, on s\u2019aper\u00e7oit que l\u2019\u00e9conomie est n\u00e9e dans les sciences du vivant. Le naturaliste Linn\u00e9 lui-m\u00eame a \u00e9crit des articles sur \u00abl\u2019\u0153conomie\u00bb: \u00e0 cette \u00e9poque on appelait ainsi la science qui permettait d\u2019avoir des gestes mesur\u00e9s pour g\u00e9rer un territoire et exploiter ses ressources. L\u00e0 o\u00f9 je vois un moment de bascule vers la formation moderne des citoyen\u00b7ne\u00b7s, c\u2019est lors de l\u2019\u00e9tablissement des disciplines s\u00e9par\u00e9es et de sp\u00e9cialisations qui vont de pair avec la perte d\u2019une vision humaniste de la culture et du savoir. Aujourd\u2019hui, on fait de l\u2019\u00e9conomie, on fait de la sociologie, on fait de la chimie, etc. Autant de disciplines qui ont la pr\u00e9tention d\u2019\u00eatre universalistes.<\/p>\n<p><strong>En quoi est-ce nocif?<br \/>\n<\/strong>Chaque discipline a ses outils et ses comp\u00e9tences utiles. Il ne s\u2019agit pas de nier cela, mais quand une discipline exerce solitairement, elle mutile l\u2019objet qu\u2019elle \u00e9tudie. Elle parle du monde tel qu\u2019elle le per\u00e7oit, mais n\u2019en donne pas une id\u00e9e globale ou universaliste. \u00c7a ne veut pas dire qu\u2019il ne faut pas de sp\u00e9cialisation: on en a besoin pour \u00eatre performant. Mais il faut cesser d\u2019avoir des formations trop \u00e9troitement disciplinaires, notamment int\u00e9grer plus le vivant et l\u2019\u00e9cologie. Dans les programmes, r\u00e9guli\u00e8rement, plusieurs disciplines doivent se pencher ensemble sur un m\u00eame sujet ou une m\u00eame probl\u00e9matique. Elles doivent \u00e9changer pour construire une vision commune, interdisciplinaire. Sans cela, on forme plusieurs images diff\u00e9rentes d\u2019un m\u00eame sujet, partielles et inexactes, inapte \u00e0 f\u00e9conder l\u2019action et les d\u00e9cisions.<\/p>\n<p><strong>Dans un m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9e, l\u2019\u00e9volution culturelle et l\u2019\u00e9volution biologique deviennent indissociables dans votre ouvrage. Expliquez-nous.<br \/>\n<\/strong>Beaucoup de scientifiques l\u2019ont affirm\u00e9 avant moi, notamment Dawkins ou Cavalli-Sforza. D\u2019une part, l\u2019\u00e9volution culturelle n\u2019est pas propre \u00e0 l\u2019humain. Des esp\u00e8ces de c\u00e9tac\u00e9s ou de corvid\u00e9s ont des traits culturels qui se propagent sans support g\u00e9n\u00e9tique, mais par des interactions entre individus. D\u2019autre part, la culture \u00e9volue en suivant les m\u00eames r\u00e8gles que l\u2019\u00e9volution biologique. D\u2019ailleurs, notre \u00e9volution culturelle peut influencer notre \u00e9volution biologique. Ainsi, les civilisations o\u00f9 l\u2019on trait les vaches pour pr\u00e9lever le lait ont s\u00e9lectionn\u00e9 les individus qui dig\u00e8rent le lait \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte. C\u2019est un trait inhabituel chez les mammif\u00e8res! De m\u00eame, les civilisations o\u00f9 l\u2019on cultive et consomme des c\u00e9r\u00e9ales s\u00e9lectionnent les individus qui produisent plus d\u2019enzymes salivaires dig\u00e9rant l\u2019amidon de cet aliment. Nous sommes au c\u0153ur d\u2019\u00e9volutions o\u00f9 le culturel fa\u00e7onne le biologique.<\/p>\n<p><strong>Une \u00e9volution qui n\u2019est pas reconnue par l\u2019\u00eatre humain?<br \/>\n<\/strong>Elle est reconnue pour les plantes et les animaux, notamment lorsqu\u2019on fait de la s\u00e9lection artificielle. Mais on ne l\u2019applique pas assez \u00e0 l\u2019humain, puisqu\u2019on ne se voit pas dans la nature. L\u2019\u00e9volution est enseign\u00e9e comme une toile de fonds, mais pas comme quelque chose d\u2019utile \u00e0 nos actions, d\u2019utilisable. J\u2019y vois une cons\u00e9quence de ces cassures disciplinaires \u00e9voqu\u00e9es plus haut.<\/p>\n<p><strong>Dans quel domaine par exemple?<br \/>\n<\/strong>En m\u00e9decine, prenons la fa\u00e7on dont on g\u00e8re les antibiotiques. Elle ne fait que s\u00e9lectionner des r\u00e9sistances bact\u00e9riennes, alors qu\u2019on sait en biologie \u00e9volutive, comment \u00e9viter cela. En utilisant toujours deux ou trois m\u00e9dicaments en m\u00eame temps et\/ou en changeant r\u00e9guli\u00e8rement de m\u00e9dicament, on \u00e9vite cette s\u00e9lection, car les mutants r\u00e9sistants \u00e0 toutes les mol\u00e9cules ne peuvent apparaitre. De plus, on utilise alors les m\u00e9dicaments \u00e0 faible dose, avec moins de toxicit\u00e9 pour le malade. La trith\u00e9rapie contre le sida montre le succ\u00e8s de cette fa\u00e7on de faire, car l\u2019utilisation simultan\u00e9e de plusieurs antiviraux stoppe l\u2019\u00e9mergence de virus adapt\u00e9s. En agriculture, on voit apparaitre partout des r\u00e9sistances aux insecticides alors que si l\u2019on appliquait plusieurs substances (m\u00eame en moins grande quantit\u00e9), on \u00e9viterait cette perte d\u2019efficacit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Mais si on sait comment \u00e7a fonctionne, pourquoi est-ce qu\u2019on n\u2019applique pas ce m\u00e9canisme \u00e0 d\u2019autres maladies ou probl\u00e9matiques?<br \/>\n<\/strong>Parce qu\u2019on n\u2019est pas assez form\u00e9s au vivant. On m\u00e9connait ce qu\u2019est l\u2019\u00e9volution, qui est en r\u00e9alit\u00e9 le pivot de la profession d\u2019agriculteur\u00b7trice ou de m\u00e9decin. On retrouve le hiatus interdisciplinaire, la cassure entre disciplines. La m\u00e9decine \u00e9volutive n\u2019est un sujet que dans une ou deux facult\u00e9s, pareil en agriculture. Alors que ce n\u2019est pas un sujet, mais que c\u2019est LE sujet.<br \/>\nPour revenir aux trith\u00e9rapies, elles ont \u00e9t\u00e9 bas\u00e9es sur des pratiques empiriques, mais ce succ\u00e8s peine \u00e0 convaincre au-del\u00e0, parce que culturellement on n\u00e9glige le vivant comme une solution.<br \/>\nJe vous donne un autre exemple, dans un tout autre domaine. Partout dans le monde, on s\u2019inqui\u00e8te des ressources marines. Des r\u00e9glementations r\u00e9gulent la taille des mailles des filets, la taille minimale des coquillages \u00e0 ramasser, etc., pour ne pas p\u00eacher les plus petits. Or, c\u2019est un non-sens! En r\u00e9alit\u00e9, on ne fait que s\u00e9lectionner\u2026 les adultes nains. Dans le Golf du Lion, les sardines p\u00e8sent trois fois moins et sont 25% plus courtes \u00e0 l\u2019\u00e2ge d\u2019un an qu\u2019il y a 10 ans. Parce qu\u2019on a s\u00e9lectionn\u00e9 les reproducteurs de petites tailles. L\u2019\u00e9volution reste m\u00e9connue comme m\u00e9canisme d\u2019action. Et \u00e7a nous m\u00e8ne aux d\u00e9sastres sanitaires et alimentaires en cours.<\/p>\n<p><strong>Quelle solution pour pr\u00e9server la nature, alors?<br \/>\n<\/strong>Cr\u00e9er de v\u00e9ritables r\u00e9serves int\u00e9grales, couvrant 30% des eaux et des territoires. Cela permettrait \u00e0 la faune et \u00e0 la flore de se r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer, sans \u00eatre oblig\u00e9e d\u2019\u00e9voluer pour s\u2019adapter \u00e0 nos actions, pour servir de r\u00e9servoir au reste du monde. Mais c\u2019est plus difficile \u00e0 d\u00e9fendre ou \u00e0 mettre en place qu\u2019une p\u00eache limitant la taille des prises.<\/p>\n<p><strong>Comment faire passer ces messages?<br \/>\n<\/strong>Dans mes conf\u00e9rences et mes livres, je cible d\u00e9sormais mes propos pour montrer qu\u2019en s\u2019occupant de la nature, on s\u2019occupe de l\u2019humain. Un dernier exemple: dans certains comt\u00e9s des Etats-Unis, les pesticides ont fait dispara\u00eetre les chauves-souris. Comme celles-ci \u00e9taient des \u00abinsecticides naturels\u00bb, il a fallu recourir \u00e0 31% d\u2019insecticides chimiques en plus. Mais dans le m\u00eame temps, la mortalit\u00e9 infantile dans ces comt\u00e9s a augment\u00e9 de 8%. Perdre les chauves-souris nuit aux humains. Mais il faut dire aussi qu\u2019il existe des solutions et que le vivant fait partie de ces solutions.<\/p>\n<div class=\"clear\" style=\"height:20px\"><\/div>\n<span style=\"color: #ff6600;\">_________<br \/>\n<div class=\"clear\" style=\"height:20px\"><\/div><\/span><\/p>\n<ul>\n<li>Conf\u00e9rence <a href=\"https:\/\/agenda.unifr.ch\/e\/fr\/15951\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">\u00abNature et pr\u00e9jug\u00e9s\u00bb<\/a> (en fran\u00e7ais, gratuit), mercredi\u00a019\u00a0mars 2025, \u00e0 20h, auditoire de biologie v\u00e9g\u00e9tale, rue A.-Gockel 3, Fribourg<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Professeur au Mus\u00e9um national d\u2019histoire naturelle de Paris et \u00e9crivain, Marc-Andr\u00e9 Selosse s\u2019arr\u00eate le 19 mars prochain \u00e0 Fribourg pour une conf\u00e9rence. A ne pas manquer! Non, la nature n\u2019est pas bien faite! A travers ses livres, ses enseignements et ses conf\u00e9rences publiques, Marc-Andr\u00e9 Selosse se consacre \u00e0 faire conna\u00eetre les sciences du vivant. Biologiste, sp\u00e9cialiste des champignons et des sols, il est aussi un excellent vulgarisateur. Interpell\u00e9 par les id\u00e9es re\u00e7ues et trompeuses qui existent sur l\u2019\u00e9volution, sur les liens entre les esp\u00e8ces et sur la nature en g\u00e9n\u00e9ral, il d\u00e9tricote les mythes et remet le vivant au centre<\/p>\n","protected":false},"author":73,"featured_media":22054,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[490,108,113],"tags":[298,746,565,725],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22057"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges\/wp-json\/wp\/v2\/users\/73"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=22057"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22057\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":22058,"href":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22057\/revisions\/22058"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges\/wp-json\/wp\/v2\/media\/22054"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=22057"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=22057"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=22057"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}