{"id":22042,"date":"2025-03-14T10:39:45","date_gmt":"2025-03-14T09:39:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges?p=22042"},"modified":"2025-03-14T10:45:26","modified_gmt":"2025-03-14T09:45:26","slug":"nous-sommes-dans-leloge-du-doute-de-la-fragilite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.unifr.ch\/alma-georges\/articles\/2025\/nous-sommes-dans-leloge-du-doute-de-la-fragilite","title":{"rendered":"\u00abNous sommes dans l\u2019\u00e9loge du doute, de la fragilit\u00e9\u00bb"},"content":{"rendered":"<h4><strong>Co-fondateur du Centre de r\u00e9\u00e9ducation sensitive du corps humain et collaborateur scientifique \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Fribourg, Claude Spicher revient sur la M\u00e9thode de r\u00e9\u00e9ducation sensitive de la douleur, ouvrage collectif qui appelle \u00e0 une nouvelle mani\u00e8re de penser. <div class=\"clear\" style=\"height:20px\"><\/div><\/strong><\/h4>\n<p>\u00abIl ne s\u2019agit pas d\u2019enfermer, mais d\u2019ouvrir.\u00bb Ces mots de la pianiste sud-cor\u00e9enne Hieon Jeong Lim, figurant sur la premi\u00e8re page, disent \u00e0 eux seuls le propos de la M\u00e9thode de R\u00e9\u00e9ducation Sensitive de la Douleur. Cet ouvrage, qui vient de para\u00eetre, vaut bien plus que le simple support de formation du Centre de r\u00e9\u00e9ducation sensitive du corps humain. C\u2019est \u00able fruit de plus de quarante ann\u00e9es de d\u00e9couvertes, recherches bibliographiques, cogitations, s\u00e9dimentations, ajouts, suppressions et synth\u00e8ses\u00bb, annoncent les quatre auteur\u00b7trices en ouverture.<\/p>\n<p>\u00abC\u2019est une mise \u00e0 jour de la connaissance actuelle qui \u00e9largit le propos du premier ouvrage paru en 2003\u00bb, explique Claude Spicher, co-auteur du livre et co-fondateur du Centre de r\u00e9\u00e9ducation sensitive du corps humain, \u00e0 Fribourg. La m\u00e9thode aborde non seulement les aspects techniques, comme la neuroplasticit\u00e9 que l\u2019on conna\u00eet mieux aujourd\u2019hui, mais propose aussi une r\u00e9flexion de fond. Rien de moins que repenser ce que les auteur\u00b7trices appellent la complexit\u00e9 bio-psycho-sociale.<\/p>\n<p><strong>Communaut\u00e9 de pratique<br \/>\n<\/strong>De fait, l\u2019ouvrage, au-del\u00e0 de la neuropathologie, aborde la douleur dans toute l\u2019\u00e9paisseur de l\u2019exp\u00e9rience humaine. Il cite Lao Tseu, la th\u00e9ologienne Marion Muller-Collard ou encore Etty Hillesum, qui fut confront\u00e9e \u00e0 la douleur jusque dans l\u2019enfer des camps de concentration. \u00abNouveaut\u00e9 de cette \u00e9dition, nous avons int\u00e9gr\u00e9 le savoir des \u00e9tudiant\u00b7e\u00b7s et des patient\u00b7e\u00b7s\u00bb, explique Claude Spicher. On trouve ainsi \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s comme autrices Sarah Chapdelaine, Sibele de Andrade Melo Knaut et Estelle Murray. Cette derni\u00e8re, philosophe et litt\u00e9raire de formation, a une connaissance intime de la douleur, son \u00abma\u00eetre\u00bb, depuis un accident \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 14 ans.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 bient\u00f4t 25 ans que Claude Spicher et ses coll\u00e8gues d\u00e9veloppent la m\u00e9thode de r\u00e9\u00e9ducation sensitive, aujourd\u2019hui reconnue \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale, s\u2019appuyant sur ce qu\u2019on appelle en science la pratique fond\u00e9e sur les donn\u00e9es probantes (evidence-based practice). \u00abOn travaille avec six universit\u00e9s de par le monde, dont l\u2019Universit\u00e9 McGill au Canada. Cette communaut\u00e9 de pratique nous a fait traduire certaines parties de la m\u00e9thode en dix-sept langues, dont la charte des dix droits des soign\u00e9es.\u00bb<\/p>\n<p><strong>Un autre regard<br \/>\n<\/strong>A 62 ans, Claude Spicher n\u2019a rien perdu de son enthousiasme partageur. S\u2019il accepte l\u2019\u00e9tiquette d\u2019\u00abinspirateur\u00bb de la m\u00e9thode, il se d\u00e9crit d\u2019abord comme un joueur d\u2019\u00e9quipe, aimant \u00e0 citer Marion M\u00fcller-Collard: \u00eatre humble, loin d\u2019une humiliation de soi, \u00absignifie \u00eatre capable d\u2019incessants allers-retours entre le \u201cje\u201d et le \u201cnous\u201d.\u00bb Pas de fausse humilit\u00e9 chez lui, donc, mais une co-construction permanente du savoir.<\/p>\n<p>\u00abNous sommes dans l\u2019\u00e9loge du doute et de la fragilit\u00e9\u00bb, dit-il \u00e0 notre arriv\u00e9e au Centre de r\u00e9\u00e9ducation sensitive du corps humain, qui a accueilli plus de 4161 personnes depuis son ouverture en 2004. Dans son parcours professionnel, il se souvient d\u2019un moment d\u2019humilit\u00e9 particuli\u00e8rement f\u00e9cond avec un patient. Un premier pas de c\u00f4t\u00e9 dans sa mani\u00e8re d\u2019appr\u00e9hender la douleur. Nous sommes en 1999. Claude Spicher a 36 ans.<\/p>\n<p>Th\u00e9rapeute de la main, il travaille \u00e0 la r\u00e9\u00e9ducation du doigt d\u2019un patient. \u00abLorsque je lui demandais de r\u00e9aliser un mouvement particulier, il refusait. Trois fois je lui ai demand\u00e9 et trois fois il a refus\u00e9. Ce n\u2019\u00e9tait pas qu\u2019il ne voulait pas: il ne pouvait pas le faire. Ce qui m\u2019a conduit \u00e0 poser un autre regard sur la douleur. Davantage qu\u2019un obstacle \u00e0 surmonter, on doit s\u2019int\u00e9resser \u00e0 cette derni\u00e8re, \u00e0 ce qu\u2019elle nous dit.\u00bb<\/p>\n<p>En proie aux affres de l\u2019insupportabilit\u00e9, la plupart des patient\u00b7e\u00b7s qui poussent la porte du Centre de r\u00e9\u00e9ducation sensitive du corps humain en sont venu\u00b7e\u00b7s \u00e0 porter un regard d\u00e9sabus\u00e9 ou fataliste sur les perp\u00e9tuels tiraillements de leur corps. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance du soin qui est mis dans l\u2019accueil. La salle d\u2019attente porte d\u2019ailleurs un nouveau nom: \u00absalle d\u2019accueil\u00bb. Tandis que Claude Spicher a am\u00e9nag\u00e9 son bureau dans le lieu de la convivialit\u00e9 par excellence: la cuisine.<\/p>\n<p>On y trouve une petite table de seconde main, encombr\u00e9e de livres et de revues, coinc\u00e9e entre la porte et la machine \u00e0 caf\u00e9. Illustration du fourmillement permanent de pens\u00e9es qui occupe l\u2019esprit de son propri\u00e9taire. D\u00e9testant l\u2019injustice autant que \u00abla pens\u00e9e simplifiante et mutilante\u00bb, il se d\u00e9crit comme un homme aux identit\u00e9s rhizomes, selon l\u2019expression du philosophe Gilles Deleuze: Vaudois de naissance, Fribourgeois d\u2019adoption, huguenot par sa grand-m\u00e8re c\u00e9venole, praticien empathique et curieux, la pens\u00e9e toujours en \u00e9veil.<\/p>\n<p><strong>\u00abLe monde a besoin de nuance\u00bb<br \/>\n<\/strong>\u00abOn me dit parfois que je suis compliqu\u00e9, mais je r\u00e9ponds que c\u2019est la vie qui est complexe.\u00bb Si pour lui \u00able monde a plus que jamais besoin de nuance\u00bb, il ne demeure pas moins soucieux de la solidit\u00e9 de son travail. La M\u00e9thode de R\u00e9\u00e9ducation Sensitive de la Douleur en t\u00e9moigne. L\u2019ouvrage synth\u00e9tise en effet nombre de donn\u00e9es et d\u2019\u00e9tudes, reposant sur quelque 4000 cas. Point de d\u00e9part: les sympt\u00f4mes. \u00abNous effectuons un \u00e9tat des lieux avec le ou la patient\u00b7e\u00bb, explique Claude Spicher.<\/p>\n<p>Plong\u00e9es dans l\u2019univers de sens des patient\u00b7e\u00b7s, les m\u00e9taphores sont ici essentielles. \u00abEn Occident, l\u2019approche scientifique a malheureusement tourn\u00e9 le dos \u00e0 la po\u00e9tique, \u00e0 tout ce que l\u2019on ne peut pas r\u00e9pliquer.\u00bb Les sp\u00e9cialistes examinent ensuite la peau. Est-elle engourdie, hypersensible au toucher? Plus que le trajet du nerf, c\u2019est avant tout son territoire de provenance cutan\u00e9e qui int\u00e9resse Claude Spicher. Il prend l\u2019exemple d\u2019une op\u00e9ration. \u00abLe chirurgien ou la chirurgienne a \u00e9pargn\u00e9 le nerf, mais il ou elle a peut-\u00eatre endommag\u00e9 son territoire \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie, d\u2019o\u00f9 la n\u00e9vralgie.\u00bb<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019anamn\u00e8se clinique, le rep\u00e9rage du territoire de la douleur, place \u00e0 la r\u00e9\u00e9ducation. Le centre propose aux patient\u00b7e\u00b7s des exercices \u00e0 effectuer quotidiennement. Cela peut consister \u00e0 caresser la zone touch\u00e9e avec de la soie ou une peau de lapin. \u00abLe confort est le ma\u00eetre mot dans cette \u00e9tape de stimulation\u00bb, souligne Claude Spicher, ajoutant que le centre affiche un taux de succ\u00e8s de 73\u00a0% dans la diminution ou l\u2019arr\u00eat complet de la sensation douloureuse.<\/p>\n<p><strong>Le grand effacement du sympt\u00f4me<br \/>\n<\/strong>\u00abN\u2019oublions pas que la douleur, dit-il, est une exp\u00e9rience sensorielle et \u00e9motionnelle. Et l\u2019anthropologue David Le Breton ajoute que c\u2019est un v\u00e9cu somatique et s\u00e9mantique\u00bb. Or, la m\u00e9decine a pour habitude de rechercher les causes d\u2019un mal en se fondant sur le principe de la d\u00e9duction. \u00abD\u00e8s qu\u2019on a trouv\u00e9 une cause par d\u00e9duction, sur la base d\u2019un examen clinique, on exclut tacitement les autres causes possibles\u00bb, explique Claude Spicher.<\/p>\n<p>Mais dans le cas o\u00f9 le ou la m\u00e9decin ne trouve rien, le patient ou la patiente risque de tomber dans le raisonnement suivant: \u00abs\u2019ils ne trouvent rien, c\u2019est que je n\u2019ai rien\u00bb. Or la douleur persiste. Ce risque, Claude Spicher et ses coll\u00e8gues l\u2019appellent le \u00abgrand effacement\u00bb du sympt\u00f4me. C\u2019est le fameux \u00abne vous inqui\u00e9tez pas, tout est normal\u00bb. Rassurant au premier abord, cette attitude revient \u00e0 nier la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience de la douleur chez la personne qui consulte.<\/p>\n<p>Pour Claude Spicher, les douleurs chroniques a priori inexpliqu\u00e9es demandent d\u2019inverser le chemin r\u00e9flexif. De passer de la d\u00e9duction \u00e0 l\u2019induction, en partant de ce qui est donn\u00e9 et exprim\u00e9 par la personne. Au fond, rien de moins que de revoir le grand paradigme de l\u2019Occident, amorc\u00e9 par Descartes, en proposant de d\u00e9passer la dissociation du sujet et de l\u2019objet pour, dit-il, \u00abaccompagner le patient ou la patiente vers un ailleurs en devenir\u00bb. L\u00e0 encore, gu\u00e9rir rime avec co-construire.<\/p>\n<div class=\"clear\" style=\"height:20px\"><\/div>\n<span style=\"color: #ff6600;\">________<br \/>\n<div class=\"clear\" style=\"height:20px\"><\/div><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ul>\n<li>Spicher, C., Murray, E., Chapdelaine, S., &amp; de Andrade Melo Knaut, S. (2025). <em data-start=\"185\" data-end=\"293\">M\u00e9thode de r\u00e9\u00e9ducation sensitive de la douleur: Un nouveau mode de penser la complexit\u00e9 bio-psycho-sociale<\/em>. Sauramps M\u00e9dical.<\/li>\n<li>Photo: Alain Wicht<\/li>\n<\/ul>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Co-fondateur du Centre de r\u00e9\u00e9ducation sensitive du corps humain et collaborateur scientifique \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Fribourg, Claude Spicher revient sur la M\u00e9thode de r\u00e9\u00e9ducation sensitive de la douleur, ouvrage collectif qui appelle \u00e0 une nouvelle mani\u00e8re de penser. \u00abIl ne s\u2019agit pas d\u2019enfermer, mais d\u2019ouvrir.\u00bb Ces mots de la pianiste sud-cor\u00e9enne Hieon Jeong Lim, figurant sur la premi\u00e8re page, disent \u00e0 eux seuls le propos de la M\u00e9thode de R\u00e9\u00e9ducation Sensitive de la Douleur. Cet ouvrage, qui vient de para\u00eetre, vaut bien plus que le simple support de formation du Centre de r\u00e9\u00e9ducation sensitive du corps humain. 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