TRAJECTOIRES ET STRATÉGIES DE PRÉCARITÉ — CONSTRUCTION D’UN OBJET ET DÉLIMITATION DES DOMAINES D’ÉTUDE [1]

Casimiro Marques Balsa[2]

PRESENTATION DES ORIENTATIONS DE L’ETUDE

La précarité et l’exclusion sociale constituent l’axe central de notre programme de travail.

Toutefois, au-delà de viser la constatation et la caractérisation des situations de pauvreté, notre projet dégage beaucoup de son sens et spécificité de l’envie de saisir, également, leurs dynamiques.

Constater la pauvreté à ses différentes modulations et niveaux est déjà en soi-même un objectif qui justifierait, certes, notre investissement. Cette justification s’appuie, d’un côté, dans l’évidente pression sociale du problème et, de l’autre, dans le défi que la reproduction de la pauvreté pose à notre compréhension en tant que citoyens et professionnels du social. La pression sociale des problèmes liés à la pauvreté et à l’exclusion ne cesse pas, hélas !, de se poser, quand on sait qu’une partie importante de nos concitoyens et parfois de nos voisins ne peuvent pas bénéficier des ressources les plus généralisées de la société, quand ces ressources devraient constituer un patrimoine commun, par ce qu’elles sont le résultat de l’effort collectif des générations sacrifiées de leurs parents et de leurs grand-parents. Pire, encore, à cause de carences alimentaires, de logement, de soins médicaux... ces populations ne réussissent pas souvent à satisfaire leurs besoins de base, non seulement au niveau de la participation sociale et de sa réalisation en tant que citoyens, mais également au niveau de leur intégrité physique même. La constatation de la pauvreté et de l’exclusion qui en est associée constitue donc un défi immense à notre capacité de comprendre le social. Comment concilier les niveaux de progrès prodigieux qu’ont été atteints, les capacités fabuleuses qu’ont acquis, à tous les niveaux de l’existence, les systèmes et les institutions qui les représentent, avec la permanence de la misère au cœur même de la richesse et même avec l’expansion des zones de pauvreté et du nombre de pauvres à l’échelle de la «globalisation» qu’on veut exactement ériger en symbole de la puissance et du succès de la civilisation techno-scientifique.

Cependant, du point de vue des niveaux et instances de l’action et des politiques sociales — qui mobilisent un des vecteurs importants de notre étude — constater les situations de pauvreté et d’exclusion ne suffit pas. Au-delà de saisir l’extension et les manifestations de la pauvreté, il faut accéder à la compréhension des dynamiques à travers lesquelles les situations se produisent. À ce propos, l’analyse des orientations de la production scientifique sur la pauvreté au Portugal[3] nous a montré qu’on peut poursuivre trois voies. D’un côté, on peut considérer, sur le plan socio-historique, les enchaînements causaux de situations qui mènent à des situations de précarité (par exemple, déséquilibres régionaux sur le plan socio-économique, émigration, inadaptation urbaine). À un autre niveau, les dynamiques de la pauvreté peuvent être étudiées en considérant la performance des institutions sociales (formation, emploi, logement, santé…) et les modes dont elles produisent, confirment ou renforcent la structure des asymétries régionales à travers ses effets spécifiques et souvent entrelacés. Sur le même plan, on peut considérer les études qui visent les groupes discriminés (inégalités socio-économiques, de genre ou d’origine ethno-nationale…) et mènent à poser des questions sur le rôle des institutions sociales dans la production de ces situations. Finalement, une troisième voie pour qu’on puisse considérer la pauvreté et l’exclusion d’une façon dynamique nous mène à considérer les itinéraires et les biographies individuelles et familiales et à chercher la façon dont peuvent s’y ancrer et comment, à travers elles, les événements ou processus susceptibles de gérer de la pauvreté se réalisent et sont vécus. Dans la mesure du possible, la connaissance des dynamiques de la pauvreté qui découlera de l’analyse des itinéraires individuels sera soutenue par la connaissance des dynamiques et des processus socio-économiques et socio-institutionnels par rapport auxquels ces itinéraires ont du sens.

Dans cette analyse des dynamiques de la pauvreté — entre la précarité et l’exclusion — pèse beaucoup la préoccupation de penser, en même temps, d’un côté, les situations de pauvreté et les modèles de production des connaissances sur la pauvreté et, de l’autre, les orientations et les méthodologies d’intervention sociale qui visent la combattre. Sur le plan de l’intervention, le programme de travail qui nous occupe vise les trois niveaux de responsabilité de décision et de gestion de l’intervention qui sont de plus en plus difficiles de dissocier : le niveau transnational, à travers l’encadrement financier e scientifique du projet — le Target Socio-Economic Research (TSER) et l’équipe de recherche qu’il finance[4] —, le niveau national, concrétisé par l’ensemble des situations et des orientations des pays représentés dans l’équipe de recherche[5] et, finalement, le choix qui a été fait par l’équipe de recherche de centrer l’analyse sur les manifestations locales de la précarité et d’organiser l’étude et les recommandations sur la politique et l’action sociales autour de la dimension locale.

Cet accent sur le «local» et la dimension spatiale est bien présent dans la désignation même du programme : «Entre l’intégration et l’exclusion : une étude comparative des dynamiques locales de la précarité et de la résistance à l’exclusion, en contexte urbain».

En accord avec cet objet, tout le montage opérationnel du programme de travail — qui privilégie, ainsi, les manifestations de la pauvreté en milieu urbain — est centré sur le niveau «local» ou est construit autour de lui . Voyons quelles sont les étapes de travail prévues :

Étape 1:Analyse des orientations de la bibliographie sur les dynamiques, la multidimensionnalité, la spatialisation et la politique sociale concernées avec l’exclusion et la pauvreté au Portugal;

Étape 2: Analyse de la ségrégation spatiale de la pauvreté et de l’exclusion en contexte urbain : analyse statistique et cartographique ;

Étape 3 : Analyse monographique d’un contexte significatif d la production de la pauvreté et de l’exclusion sur le plan local ;

Étape 4 : Analyse, à travers la méthodologie des histoires de vie familiale, des itinéraires de pauvreté et des stratégies individuelles de résistance à l’exclusion ou de lutte contre l’exclusion ; les histoires de vie sont à réaliser, à l’intérieur du contexte significatif de production de la pauvreté choisi por l’étape antérieur ;

Étape 5 : Analyses de groupe avec des acteurs locaux de l’action et de la politique sociales.

La relation entre l’espace et les situations sociales est ainsi parfaitement assumée par le projet. Suivant la chronologie même du programme des travaux, il s’agit, dans un premier moment, d’identifier les modes de distributions dans l’espace d’indicateurs de pauvreté et d’exclusion. Ensuite, l’attention se centre sur la relation entre d’une part, les caractéristiques des espaces, notamment leur fonctionnalité ou la prévalence d’équipements et services collectifs… et, d’autre part, la façon dont les familles en situation de précarité s’approprient des ressources disponibles pour éviter l’exclusion ou en sortir. La sélection des familles à interviewer à l’intérieur d’un espace délimité se justifie par le souci d’étudier cette relation entre l’«espace» et les caractéristiques sociales des populations : la méthodologie des histoires de vie permettra détailler, à travers l’analyse de processus significatifs, les espaces, les agents, les ressources et les modalités de l’appropriation des ressources individuelles et collectives en situation de pauvreté ou de d’exclusion.

Dans d’autres travaux nous rendrons compte des résultats obtenus à chacun de ces niveaux et des connaissances que nous pouvons obtenir à partir du croisement de l’ensemble de l’information recueillie. Dans cette note nous nous proposons réfléchir à la stratégie de la recherche et au mode d’articulation existant entre les différentes parties de l’étude. Nous voulons contribuer ainsi à une réflexion méthodologique qui vise l’observation et l’analyse d’objets pluridimensionnels et pluridéterminés.

ESPACE MORPHOLOGIQUE ET STRUCTURE DES POSITIONS SOCIALES

L’espace en tant que variable explicative

L’articulation qui s’établit le long des différentes phases du programme de travail entre les dynamiques de précarité et la dimension locale (entendue comme lieu de manifestation des situations et comme lieu où les situations de précarité peuvent être combattues) nous oblige, dès le départ, à définir, d’un côté, les critères qui permettront délimiter le terrain de l’étude et, de l’autre, à mettre en question la signification de la dimension «locale» et la relation privilégiée qu’elle peut avoir avec la précarité. Notre objectif est de construire l’objet de l’étude et dessiner une stratégie de recherche qui rende possible l’intégration des résultats obtenus le long des différents moments du programme de travail.

La définition du statut de «l’espace» dans l’analyse pourrait se réduire à une simple question d’opérationalisation empirique si l’espace de référence de l’étude était toujours le même le long des différentes étapes du projet. Dans ce cas-là, en effet, les données qui seraient progressivement constitués auraient, pour les unifier, le contexte précis auquel elles se rapporteraient, chaque étape complétant les connaissances obtenues au long de l’étape antérieure. Il suffirait alors, comme dans toute étude monographique, garantir la pertinence pratique ou sociologique de la délimitation territoriale opérée. Or, dans le cas de notre recherche, cette convergence n’existe pas. Du moins, ce n’est pas ce qui se passe entre l’étape de caractérisation statistique et cartographique des indicateurs de précarité — qui vise une approche extensive de la «ville» — et l’étape d’analyse des dynamiques de pauvreté perçues à travers les histoires de vie — où l’espace de résidence des familles étudiées doit être plus délimité, de façon à ce que les variables du contexte puissent être contrôlées, en particulier celles qui concernent l’existence et les conditions de fonctionnement des services et des équipements sociaux susceptibles de participer dans les stratégies de prévention ou de combat contre la pauvreté. D’ailleurs, il nous semble que la même non-coïncidence des limites spatiaux des zones de l’étude se vérifie également quand nous considérons les deux étapes — monographie de la localité et histoires de vie — au niveau desquelles, pourtant, les espaces de référence devraient se juxtaposer le plus possible. Au contraire, la superposition des deux espaces est rendue difficile par le fait qu’aucune des deux approches d’une étape épuise l’ensemble des dimensions analytiques de l’autre. Nous reviendrons plus tard sur cet aspect. En fait, dans notre programme de travail, les trois configurations territoriales de référence - grosso modo, la ville, l’unité spatiale dans la ville qui sera étudiée monographiquement et l’espace de résidence des interviewés - sont associées à travers une relation de dépendance fonctionnelle hiérarchisée, dans la mesure où les renseignements obtenus au niveau des plus extensives devraient servir à contextualiser l’information recueillie au niveau des moins extensives.

Même en admettant ce niveau de rapport moins exigeant, celui d’une hiérarchie fonctionnelle entre les espaces délimités, il faudrait construire, pour le rendre viable, un système minimum de principes interprétatifs[6] capables d’opérer une médiation entre «l’espace» considéré dans ses propriétés physiques politico-administratives et morphologiques et les positions sociales et les dynamiques de pauvreté qui nous intéressent particulièrement. Cette réflexion nous semble d’autant plus importante et nécessaire que nous savons qu’il y a une longue tradition sociologique sur cette thématique qui montre, d’ailleurs, la grande variété de positions qui peuvent être assumées.

Il y a toutefois une deuxième raison qui faire appel au besoin d’une théorisation de la relation de l’espace avec la précarité et l’exclusion. Nous nous reportons au contexte international de l’étude et à la dimension comparative qu’elle comporte. De ce point de vu, et en admettant que les réalités étudiées au niveau de chaque pays peuvent être très différentes (malgré le faite qu’elles puissent être toutes calibrées par sa nature urbaine), l’accumulation ne sera possible que quand la comparaison, à partir des circonstances empiriques propres de chaque contexte national, sera menée au niveau des concepts, c’est à dire, quand il sera possible expliciter les dimensions significatives des contextes de référence des analyses et assumer les effets que ces dimensions-là pourront avoir sur les modes de vie et les stratégies d’appropriation des familles.

Le terrain d’étude en tant que contexte analyseur des dynamiques de précarité

La concentration résidentielle de Lisbonne[7] a été l’unité spatiale de référence choisie pour cette étude. Ce choix se justifie par de nombreuses raisons. Il s’agit d’une concentration résidentielle importante qui se caractérise par une rencontre de situations et statuts sociaux très diversifiés ainsi que par l’existence de différentes époques de construction du parc résidentiel, étant un pôle d’attraction de courants migratoires aussi bien internes qu’externes et se distinguant aussi par une participation aux différentes phases du processus de développement économique du pays… Enfin, Lisbonne a une grande tradition de situations et processus associés à la précarité et à l’exclusion, et, pour cause, elle a également une grande tradition au niveau des politiques et de l’action sociale conçues pour faire face à ces situations.

Cependant, Lisbonne est, à d’autres égards, un choix arbitraire. Au même niveau d’intérêt de la maille résidentielle de Lisbonne on aurai pu facilement désigner quelques autres unités d’observation pouvant servir à évaluer le rapport qui existe entre l’espace urbain et le niveau de ségrégation sociale. À une échelle plus petite, beaucoup d’unités résidentielles urbaines pourraient être choisies, aussi bien l’intérieur qu’à à l’extérieur de la concentration résidentielle de Lisbonne, pour analyser, avec un intérêt similaire, la façon dont les familles gèrent des situations de précarité ou s’affrontent aux plusieurs facteurs de risque d’appauvrissement ou d’exclusion susceptibles de les menacer.

Cependant, l’arbitraire qui permet une permutabilité relative entre des espaces représentatifs des dynamiques de pauvreté en milieu «urbain», ne permet pas de postuler que ces espaces sont équivalentes sur le plan des effets qu’ils sont susceptibles d’avoir sur les modes de vie des familles et sur leurs stratégies d’appropriation. Ainsi, il est probable, en effet, qu’à un niveau d’échelle identique et en admettant même des populations avec des caractéristiques homogènes, chaque espace choisi, en fonction de son encadrement régional ou de sa dynamique socio-économique, de son niveau d’équipement en infrastructures sociales et équipements collectives… est susceptible de marquer d’une façon différente les manifestations et représentations de la pauvreté.

Si on accepte, à ce premier niveau de réflexion, la possibilité qu’il existe un rapport entre le contexte et les manifestations de pauvreté susceptibles d’y être trouvées, il devient alors évident que le choix du territoire d’étude doit être, beaucoup plus que soupesé, explicité, c’est à dire, construit.

Quand on fait le choix de centrer l’étude à l’intérieur de la concentration résidentielle de Lisbonne, il devient clair qu’on assume étudier la pauvreté dans un contexte de métropole, très diversifié quant aux types de tissus urbains qu’on peut y trouver, très hétérogène quant à la composition (ethnique, sociale…) de sa population, perméable à la coexistence et au croisement de plusieurs stratégies de positionnement qui peuvent être menées avec le soutien d’une grande variété de ressources… C’est à dire, le terrain d’étude, n’étant pas le seul possible, permet toutefois accéder, d’une façon privilégiée, à la connaissance d’un certain profil de situations. Le terrain choisi s’impose ainsi comme un «lieu stratégique de recherche», pour utiliser l’expression consacrée par Merton[8] ou encore, selon la tradition de l’analyse institutionnelle, comme une «contexte analyseur», c’est à dire, il s’agit d’un complexe d’observations susceptibles de permettre la connaissance, en conditions relativement favorables, de situations ou de processus qu’il serait difficile saisir autrement.

En tant que contexte analyseur des manifestations et des dynamiques de la pauvreté et des mesures utilisées pour la combattre, La concentration résidentielle de Lisbonne ne peut pas s’imposer comme concept totaliseur — «Capitale», «capitale de petite dimension», «capitale d’un espace périphérique» — pour pouvoir ainsi être comparée à d’autres espaces évalués selon le même étalon. Du moins, admettant qu’elle puisse apparaître à un moment quelconque de l’analyse comme totalité, celle-ci ne peut pas être seulement présupposée, ni permettre de faire l’économie des dimensions qui l’auront constituée. Cela veut dire qu’on ne peut pas hypostasier «Lisbonne» comme concept explicatif, même pas comme cadre compréhensif, sous-entendant, de façon implicite, tout ce que l’espace qu’elle constitue pourrait représenter. La fonction de contexte analyseur que représente Lisbonne demande, au contraire, que soient identifiés les traits qui lui sont spécifiques, les processus et les situations que s’y produisent d’une manière significative ou y assument des contours spécifiques.

Il faut laisser très clair qu’en accordant le statut d’analyseur au terrain de l’étude, nous n’avons aucun besoin d’établir un rapport de détermination univoque entre «l’espace» et les formes sociales qui se produisent ou manifestent en son sein. L’importance de cette question pour notre travail mérite quelque développement.

Espace morphologique et structure des positions sociales

Deux attitudes opposées peuvent être adoptées pour mettre en rapport l’espace et les caractéristiques sociales des individus. La première, sans doute la plus facile, consiste à voir l’espace seulement comme «un reflet directement lisible à partir de la structure social dont il est le support» (Y. Grafmeyer, 1994.24). Ça veut dire que dans ce cas l’espace est considéré comme une «surface d’enregistrement parfaitement neutre» (Ibidem). L’espace a, dans cette position, une fonction strictement nominale :c’est l’étude de la structure ou des caractéristiques sociales des habitants de cet ensemble qui va servir à informer l’espace. Dans le cas extrême, on considère que l’espace n’existe qu’à travers les représentations des individus qui sont sensés pouvoir orienter la façon dont l’appropriation même de l’espace a lieu.

Une position inverse fait dépendre la structure sociale et les caractéristiques des individus de la morphologie de l’espace[9], et, à la limite même, de sa texture matérielle. Il ne s’agit pas seulement, dans la perspective de cette position, de considérer une connivence de sens entre dimensions du social relevant d’un même moment ou configuration socio-historique (tel que l’admettait l’hypothèse présentée ci-dessus). Il s’agit plutôt d’établir une relation de détermination causale entre la base morphologique et la structure sociale.

Les positions attribuées à l’École de Chicago dans le sens de faire dépendre les caractéristiques des individus des contextes dans lesquels ils vivent sont bien connues. (Y. Grafmeyer et al., 1990). En effet, la préoccupation des auteurs de ce courant de la sociologie se centre sur la ville, surtout sur les changements physiques que s’y produisent. Partant de concepts appliqués par les sciences naturelles au règne animal tels que ceux d’invasion, domination et succession pour décrire les étapes de changement qui ont eu lieu dans les sociétés humaines, les auteurs de cette école conçoivent la ville comme étant divisée en zones naturelles qui s’organisent selon une adaptation mutuelle qu’ils désignent par «équilibre naturel des espèces». Ainsi, par exemple, en s’appuyant sur les résultats de la recherche de Park, Burgess e McKenzie — «The city» — sur la structuration des villes en zones naturelles concentriques, R. Farris e H. Warren Dunham (1965)[10], après constater que la désorganisation sociale ne se trouve pas également distribuée dans toutes les parties du territoire de la ville, avancent l’idée que dans les «zones naturelles» «les caractéristiques de la population sont plutôt produites par la nature de la vie dans ces zones-là que l’inverse».

Sans avancer une telle hypothèse, la formulation initiale de notre projet est fondée sur un mouvement qui pourrait, d’une certaine façon, faire penser qu’elle répondrait à ce genre de sensibilité. On peut penser, en effet, qu’une première approche de l’espace à travers l’analyse des indicateurs statistiques, suivie d’une deuxième approche qui vise l’étude monographique d’une partie du premier ensemble considérée, devrait conduire à un recueil d’informations susceptible d’encadrer, sur le plan explicatif, les dynamiques de précarité constatées à travers une troisième approche centrée, elle, sur le recueil d’histoires de vie.

Il nous semble possible d’interpréter cette séquence d’opérations dans un sens capable d’accroître l’intérêt des résultats que nous essayons d’obtenir. En fait, nous croyons que le modèle causal ne s’adapte pas, ni aux contextes étudiés — qui sont trop complexes pour que la rigidité des relations causales puisse s’appliquer — ni à l’objet d’étude — les dynamiques de précarité — que nous croyons dotées d’une plasticité relative, soit sur le plan de ses modalités d’expression, soit en ce qui concerne les stratégies à travers lesquelles leurs parcours se réalisent.

Devant le double sens à travers lequel la relation entre l’espace et la structure sociale peut être lue, nous défendons qu’aucune des lectures ne doit être abandonnée. Il nous semble, en effet, que la complexité des situations de pauvreté et d’exclusion ne permet pas de fixer des schémas de lecture rigides. Par exemple, la détermination des comportements, relations et représentations sociales par la morphologie spatiale pourrait être plus probable dans des espaces dégradés, de ghetto et fortement stigmatisés, mais moins probable quand on considère des espaces ou milieux sociaux plus hétérogènes.

Nous préférons, de ce fait, penser que la base morphologique des espaces de résidence et les systèmes de positions et de dispositions sociales qu’y se développent ou manifestent forment une matrice d’éléments semi-structurés à partir de laquelle résultent des effets semi-aléatoires. Nous partageons ainsi la position de Jean Remy et Liliane Voyé (1992 :13) qui défendent aussi qu’il «n’y a aucune relation automatique et univoque entre une forme spatiale déterminée et un effet social particulier, mais qu’il y a entre eux toute une gamme possible de compatibilités et de contraintes».

Le projet qui vise dépasser les deux visions opposées que nous avons présentées ci-dessus n’est pas, d’ailleurs, récent. La pensée d’Émile Durkheim, par exemple, a passé, selon la lecture de Jean Remy, «progressivement d’un modèle simple dans lequel les variations du milieu sont données comme la cause, à un modèle plus complexe supposant l’interférence entre le milieu et les représentations collectives» (Remy, 1991 : 34).

Dans la réflexion de Simmel sur l’espace, la ville apparaît sous deux formes différentes mais qui peuvent être articulées (J. Remy, 1995); en tant que forme de sociabilité, d’un côté, et forme esthétique, de l’autre. La ville en tant que forme de sociabilité est définie comme une agrégation d’hommes avec des intérêts différents. Cette divergence mène à la structuration d’une dynamique d’échanges internes et externes. Mais si la ville engendre des formes de sociabilité, elle est aussi un lieu d’émergence de formes esthétiques (idem: 76).

Selon Jean Remy, pour Simmel l’espace est donné comme «condition et comme symbole des relations humaines et comme modalité d’articulation entre l’existence physique et le domaine de l’esprit» (Remy, 1995 :11). Faisant suite à cette idée, Jean Remy affirme : «la forme n’est pas un continent séparé du contenu qui lui serait relativement indifférent(…). Au contraire, l’incidence est réciproque. Nous devons parler de contenus qui revêtent une forme plutôt que de contenus qui remplissent une forme» (idem : 14). En effet, «entre l’organicisme social et l’atomisme individuel, Simmel essayait de se placer à un mi-chemin d’équilibre, donnant l’individu comme sujet ultime de la vie sociale, son porteur légitime, mais sans méconnaître l’existence des grandes formations sociales en tant qu’unités propres.»[11]

L’acceptation de cette position qui croise la morphologie avec la structure sociale et le rejet qu’elle implique du schéma de causalité linéaire, nous mène à poser la question de savoir quel schéma d’intelligibilité (J. M. Berthelot, 1990) pourrait être considéré en alternative. Pour Raymond Ledrut, Jean Remy et Yves Grafmeyer, qui refusent tous l’idée de l’espace en tant que facteur explicatif indépendant de la structure sociale, des acteurs et de leurs sociabilités, l’espace doit être traité comme un produit historique engendré par la société qui, à son tour, y interfère selon les principes d’un processus dialectique. D’ailleurs, l’espace a encore, pour ces auteurs, une existence plurielle, pouvant être considérés les espaces économique, politique, de communication (symbolique et culturelle) et fonctionnelle, qui s’articulent entre eux. Le sens attribué à l’espace ou à ces différents espaces, c’est un sens vécu, il découlerait de l’expérience vécue qu’ont les acteurs de la ville. Selon Ledrut (1968), les espaces gagnent forme et se manifestent dans l’action, étant, précisément à cause de ça, surtout, «agis». Dans la composition même de l’espace participent tous les domaines de la vie. Ces auteurs soulignent non seulement la forme comme l’espace est vécu et expériencié, mais aussi les structures et représentations qui en sont associées. Ainsi, il semble ne pas faire beaucoup de sens qu’on distingue l’espace physique de l’espace social, puisque tout l’espace est lui-même socialisé.

Le modèle d’intelligibilité de la dialectique semble ainsi pouvoir se substituer avec avantage au schéma de la causalité. Il nous semble aussi que rien ne s’oppose à ce qu’au-delà du schéma dialectique, l’intelligibilité de la relation puisse également être saisie à travers le schéma herméneutique, à condition que dans cette relation l’espace morphologique et l’espace social puissent alterner les fonctions de signifiant et signifié (J. M. Berthelot, ibidem).

En généralisant et en élargissant le registre méthodologique, nous pouvons faire appel à Pierre Bourdieu qui «pour résumer cette relation complexe entre les structures objectives et les constructions subjectives qui se situe au-delà des alternatives courantes de l’objectivisme et du subjectivisme, du structuralisme et du constructivisme et même du matérialisme et de l’idéalisme», a l’habitude de citer, «en la déformant un peu, une formule célèbre de Pascal : ‘le monde me comprend et m’absorbe comme un point, mais je le comprends» (1997 :13). Et l’auteur poursuit : «L’espace social m’englobe comme un point. Mais ce point est un point de vue, le principe d’une vue prise à partir d’un point situé dans l’espace social, d’une perspective définie dans sa forme et dans son contenu par la position objective à partir de laquelle elle est prise» (ibidem).

En conclusion, si l’espace n’est pas un facteur déterminant, il ne peut pas non plus être pris comme un élément passif dans l’explication des changements de la structure sociale. C’est à dire, si nous ne pouvons pas nous limiter à l’étude de la morphologie, des équipements, de la disposition des logements et de la distribution spatiale de la population, parmi d’autres éléments plus objectifs des situations, nous ne pouvons pas non plus rester au niveau de la saisie des représentations, des symboles et des valeurs, enfin, des dimensions les plus subjectives de la construction sociale, quand, en fait, ce qui nous intéresse est d’aller au-delà de chacune de ces dimensions pour chercher la place précise assumée par le sujet dans la trame des positions sociales.

Finalement, la dialectique bien comprise va nous obliger à définir quels sont les vecteurs susceptibles de produire les effets médiateurs les meilleurs dans la perspective de notre étude.

Vecteurs de médiation entre l’espace morphologique et la structure sociale

Entre la morphologie produite par les «façons de faire sociales consolidées» et les caractéristiques sociales plus soumises à la plasticité des positionnements individuels, il y a, tel qu’on vient de voir, une solution de continuité dialectique ou herméneutique. Cette solution s’impose de préférence à une vision hiérarchisée qu’associe les deux déterminantes du positionnement dans une relation de dépendance.

Il n’est cependant pas possible de penser cette dialectique sans définir, au-delà des deux moments qui constituent la polarité du mouvement, le troisième terme où la synthèse créative s’opère. Ce troisième moment représente, au sens propre, un espace de médiation capable de produire la totalité compréhensive autour de laquelle les identités sociales peuvent s’ancrer.

Les représentations sociales

Dans la perspective de Durkheim, la relation entre la morphologie et le social est médiée par les représentations collectives auxquelles l’auteur accorde un rôle déterminant dans la constitution et évolution des sociétés. Cependant, l’espace étant essentiellement «agi», comme le disait Ledrut, les formes de vivre ces différents contenus (culturels, sociaux, politiques ou économiques) ne sont pas homogènes, de la même façon que ne sont pas homogènes les représentations qui incident sur elles. Les représentations sociales permettent ainsi saisir l’espace du point de vue des significations vécues, en même temps qu’elles permettent appréhender les différents modes d’appropriation dont elles font l’objet.

Biographies individuelles : les itinéraires et les modes d’appropriation de l’espace

La médiation entre l’espace et les caractéristiques sociales peut encore être perçue à travers les itinéraires (mais aussi les fixations) dans l’espace, liés aux biographies individuelles. Espace et habitants sont ainsi liés, ceux-ci étant saisis dans sa dimension biographique, origines sociales et spatiales, lieux parcourus, motivations, parcours sociaux, objectifs et projets. (Mascarenhas, 1999 :2 et ss., Mascarenhas, 2001). L’espace gagne des formes différentes selon les représentations qu’en font les acteurs sociaux. À travers la forme dont ils sont vécus et représentés, les itinéraires de mobilité, les trajectoires, les frontières qui s’élèvent ou s’effacent… sont des vecteurs d’une relation à l’espace et des indicateurs de modes particuliers d’appropriation.

D’accord avec Jean Remy, l’importance de l’espace, en tant que code culturel, est visible dans la forme de connoter, positive ou négativement, une parcelle donnée de l’espace, d’un secteur donné de la ville, souvent sous une forme dichotomique: intérieur/extérieur, haut/bas, centre/périphérie. C’est ainsi qu’on peut voir s’inscrire dans l’espace des stratégies individuelles et collectives d’indifférence, d’éloignement, de contact, d’identité et d’opposition. En partant de l’observation d’une ville, sont perceptibles ces jeux, qu’on pourrait appeler de pouvoir ou, dans le sens qui leur donne Pierre Bourdieu, «façons de voir et de diviser le monde». Une ville est constituée d’une diversité d’espaces culturels et sociaux et, au-delà de sa diversité fonctionnelle et morphologique, elle dispose d’espaces différemment valorisés qu’offrent aussi plusieurs types d’opportunités et exercent différents niveaux de contrainte. Les conditions mêmes d’appropriation de la matérialité sont divergentes. Ainsi, par exemple, si l’ont peut établir une liaison objective entre la croissance de la concentration résidentielle de Lisbonne et la construction de lignes de chemins de fer ou routières, il est tout aussi vrai que le train et le réseau de transports en commun en général n’ont pas la même fonctionnalité ni le même sens pour les individus selon la position qu’ils occupent sur l’échiquier social.

À travers les itinéraires e la mobilité spatiale, c’est le pôle tensionnel distance/proximité même qui est mis en équation. Soit le proche, soit le lointain sont définis en fonction de plusieurs facteurs et possèdent des sens différents selon l’individu ou le groupe d’individus qu’on prend en compte. En effet, la mobilité ne se situe pas uniquement sur un plan purement pratique ; elle doit également être considérée sur le niveau des représentations (Jean Remy et Liliane Voyé, ibidem).

A un autre niveau, l’étude des trajectoires et des mobilités nous permet de dépasser la dimension statique des situations, nous obligeant à reconstruire ses dynamiques (Grafmeyer, 1995). C’est cette orientation qui rend indispensable le recours aux histoires de vie qui permettent saisir et reconstruire la succession d’états et d’événements qui affectent les membres de la communauté, en même temps que ces événements apparaissent médiés par le système de valeurs, dessinant des trajectoires de succès et d’insuccès qui s’inscrivent inéluctablement dans l’espace.


DYNAMIQUES DE PRÉCARITÉ ET D’EXCLUSION ASSOCIÉES AU PROCESSUS DE MÉTROPOLISATION

Situations et contextes significatifs susceptibles d’etre analyses a l’interieur de l’espace selectionne

Étant donné les raisons que nous venons d’avancer, il devient évident que le choix de l’unité spatiale d’analyse se revêt d’une importance fondamentale. En effet, compte tenu des objectifs de l’étude, il se justifie que la sélection opérée vise une situation qui rend compte de la dynamique de l’évolution contemporaine de l’espace urbain. Comme nous l’avons déjà dit plus haut, notre attention s’est centrée sur l’espace de l’agglomération qui s’est développée progressivement autour de Lisbonne et sur des unités territoriales à l’intérieur de cet espace.

En choisissant l’agglomération résidentielle de Lisbonne, nous avons délibérément fait l’option pour l’étude d’une dynamique de l’évolution urbaine dans un contexte de métropolisation. En particulier, avec le choix, à un deuxième niveau d’analyse, d’une municipalité (concelho)— Amadora — de cette agglomération, nous avons choisi de nous centrer sur un contexte se caracterisant par les traits principaux suivants :

· croissance démographique exponentielle et dépendante et un développement urbain désordonné ;

· zone résidentiel à forte dépendance de la population active par rapport à la municipalité de Lisbonne Capitale et

· connaissant un processus d’industrialisation et de tertiairisation de l’activité économique.

Dans le cadre de cette configuration particulière, nous avons redimensionné une deuxième fois la variable spatiale quand nous avons choisi les familles à étudier à l’intérieur d’une unité territoriale de la municipalité — la paroisse (freguesia). Nous avons choisi la Freguesia de Venda Nova, particulièrement quelques-uns de ses quartiers. Cette délimitation nous permet d’assumer dans notre étude une situation qui se caractérise, dans son ensemble, par les caractéristiques suivantes :

· espace urbain interstitiel, (où se rencontrent différentes époques de construction, entre deux administrations municipales et entre une zone résidentielle et une zone à forte concentration de l’activité industrielle) ;

· au-delà d’être un espace interstitiel, il s’agit également d’un espace frontière qui se repartit entre un espace de normativité et un espace de contre-normativité relatives offrant à certains groupes de la population une marge de jeu plus grande que l’habituel;

· espace qui garde des traits forts de différentes temporalités socio-historiques, dès une structure industrielle dense, caractéristique du type de développement qui à caractérisé, à une certaine époque, les banlieues des centres urbains, jusqu’à représenter un exemple emblématique d’une stratégie de reconversion tertiaire (centre d’expositions, centres culturels, zone de loisirs de nuit) produite sur la voie d’un processus de désindustrialisation et de reconversion socio-urbaine ;

· le fait de contenir des modes diversifiés d’occupation de l’espace («quartier ouvrier», lié à la première phase d’industrialisation et d’urbanisation de la Freguesia, zone classique de croissance urbaine périphérique et zones de logement «non classique» constitué essentiellement par des bidonvilles et d’autres bâtiments clandestins dégradés) ;

· la coexistence, mais pas nécessairement convivialité, de différents niveaux de statuts sociaux.

Cela veut dire que l’espace sélectionné présente l’avantage d’être caractéristique de la façon dont le processus de métropolisation de Lisbonne se réalise et, en même temps, il ouvre sur un ensemble de situations diversifiées, soit d’un point de vue urbanistique, soit économique, soit encore d’un point de vue socioculturel ou s’impose clairement une situation de mixage qui peut, d’ailleurs, se présenter d’une forme structurée.

Cela veut dire, que tout en étant bien délimité et de pouvoir être l’objet d’un effort de caractérisation exhaustive, notre espace de référence est très loin d’être homogène, nous permettant ainsi rendre compte de situations relativement diversifiées et en plus significatives des processus que nous nous proposons étudier.

L’espace en tant que ressource d’identités individuelles et collectives

Pour pouvoir rendre compte de la façon dont les populations peuvent mettre en place différentes dormes d’appropriation de cet espaces, il nous intéressait comprendre quelles étaient les dynamiques susceptibles d’exister entre les différentes parties qui le constituent. Escamoter au départ les vecteurs de diversité, en homogénéisant trop le cadre des familles à étudier, équivaudrait à perdre de vue les potentialités spécifiques de l’espace sélectionné, notamment le caractère hétérogène des populations et le statut interstitiel de l’espace, c’est à dire que cela équivaudrait à oublier les raisons qui nous ont mené à le choisir.

Nos histoires de vie ont été recueillies au niveau de familles résidantes danns trois zones résidentielles contiguës — la zone la plus ancienne de la freguesia que nous désignerons par «Quartier ouvrier», une deuxième zone dortoir, de construction plus récente et la ceinture dégradée qui sépare la Municipalité d’Amadora de celle de Lisboa, formée par des bidonvilles et des constructions clandestines et dégradées (Estrada Militar, Fontainhas, 6 de Maio e Estrela de África). Quoiqu’elles se caractérisent souvent par des positions et itinéraires distincts, ces populations partagent des espaces fonctionnels, des services et des équipements collectifs communs. Ceci n’empêche pas que les quartiers apparaissent bien définis par des marques qui renforcent les simples découpages administratifs (ou qui les corrompent, parfois) et qu’ils soient connotés avec des caractéristiques physiques des espaces ou des populations qu’y vivent. D’une façon générale, le matériel que nous avons recueilli nous permet distinguer trois vecteurs de différenciation socio-spatiale qui nous semblent significatifs : le degré de visibilité, le potentiel de mobilisation de ressources pour la construction d’identités individuelles et le potentiel de mobilisation de ressources pour la construction d’identités collectives.

Une partie de notre domaine d’étude, celle qui concentre plus d’indicateurs de pauvreté et qui apparaît très clairement connotée comme espace d’exclusion, présente en fait des caractéristiques spécifiques qui la stigmatisent fortement. Pourtant, la diversité relative des positions que nous pouvons y trouver nous ont menés à l’inclure dans notre étude, faisant l’hypothèse que, pour comprendre les dynamiques de précarité, la mobilisation de ressources pour sortir de la pauvreté est d’autant plus significative que l’objectif visé est lointain ou les moyens investis semblent fallacieux.

Expérience de situations de pauvreté extrême et critères d’évaluation des situations de précarité actuelles

Par une autre raison encore, nous nous intéressons à la coexistence de quartiers socialement différentiés à l’intérieur de notre univers d’observation. En effet, les informations recueillies tendent à nous montrer que la proximité, au niveau de l’existence quotidienne des gens, de différents degrés et modes de manifestation de la pauvreté, crée un espace de référence qui permet voir de façon relative et, donc, rendre plus acceptables, d’autres situations qui autrement le serait moins.

L’effet d’atténuation de la gravité de certaines situations par rapport à d’autres qui seraient encore plus graves n’intervient pas seulement au niveau des modes d’appréciation des situations par les populations elles-mêmes, mais aussi au niveau des instances d’intervention sociale. Certainement que l’état de ruine de la salle à manger de M. Almeida, rendue inutilisable depuis quelques années par une poutre qui soutient la partie centrale du plafond qui n’est pas encore tombée, serait plus intolérable et la recherche d’une solution se présenterait avec une urgence plus grande, si à côté ne se dressait pas une ceinture de baraques et de petits logements d’occasion et de résidences construites de façon extrêmement précaire. Extrapolant ce raisonnement, la situation de «sans abri» dans le centre de Lisbonne serait sans doute moins tolérée s’il n’y avait pas à Lisbonne un marché du logement dégradé (bidonvilles…) ou un vaste marché de séjour en pensions en conditions extrêmement humiliantes.

Certes, les situations souvent infra-humaines dans lesquelles vivent, dans les cas les plus extrêmes ces familles, doivent laisser peu de marge pour que les gens regardent plus loin que leurs corps malades ou détournent leur attention de la porte par laquelle quelque nourriture pourra peut-être rentrer. Pourtant, ces situations peuvent nous renseigner sur les parcours que le développement de nos sociétés ouvre à la production de l’exclusion et sur les itinéraires individuels qui viennent s’encastrer sur les drains de ses parcours. Elles nous permettent également analyser différentes modes d’intervention des services et des équipements collectifs, des situations que ces services ne parviennent pas à toucher et celles où cette intervention n’a pas d’effet.

Par ailleurs, le matériel que nous avons recueilli nous amène à penser qu’il serait une erreur considérer, au départ, qu’en dessous d’un seuil donné de pauvreté il n’y aurait pas ni de dynamique de lutte, ni des stratégies de lutte contre les situations. En fait, ce qui se passe c’est que, parfois, ce sont les situations les plus dégradées qui exigent un effort plus grand pour permettre aux familles de se maintenir ou pour ne pas aggraver encore plus les conditions de vie obtenues.

Aussi, il nous semble encore qu’à partir de la compréhension des positions et des stratégies sociales associées aux situations de grande précarité, il sera plus facile comprendre, ensuite, les positions et les stratégies des familles qui s’inscrivent dans un quelconque des mouvements qui visent la sortie de la précarité ou visent leur évitement.

Nous aimerions également nous demander dans quelle mesure la concentration d’itinéraires d’exclusion dans l’espace offre-t-elle quelque avantage aux familles, dans quelle mesure ces espaces d’exclusion peuvent-ils constituer des ressources pour certaines formes d’existence sociale, ou dans quelle mesure peuvent-ils représenter pour les familles qu’y résident une potentialité quelconque dans la lutte que les gens mènent pour s’affirmer socialement.


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[1] Ce programme de recherches est mené dans le cadre du Programme Betwixt -TSER – Target Socio Economic Research da EU.

[2] CEOS, Universidade Nova de Lisboa.

[3] Casimiro Balsa, et al., "Literature review on dynamics, multidimensionality, spatiality and social policy aspects of social exclusion and poverty in Portugal", in Reviews of Literature on precarity, poverty and social exclusion in seven european countries, Betwixt, 1999, 155 p., pp.99-120 .

[4] Betwixt - Entre l’intégration et l’exclusion: une étude comparative des dynamiques locales de la précarité et de la résistance à l’exclusion en contexte urbain.

[5] Finlande, France, Irlande, Italie, Portugal, Royaume Uni et Suède.

[6] Remy J. et Voyé, L., 1992, La ville: vers une nouvelle définition?, Harmattan, col. Villes et Entreprises, Paris, 1992, 174 p., pp. 7-16.

[7] En fait, nous avons défini comme unité d’analyse la «concentration résidentielle de Lisbonne» qui inclut des municipalités contiguës à celle de Lisbonne, aussi bien au nord qu’au sud du Tage (plus Cascais) qui ont été progressivement concernées par le processus de metropolisation de Lisbonne-Capital : Almada, Amadora, Barreiro, Cascais, Lisboa, Loures Moita, Oeiras, Seixal, Sintra.

[8] Robert K. Merton, 1987, “Three fragments from a sociologist’s notebooks: establishing the phenomenon, specified ignorance, and strategic research materials”, Annual Review of Sociology, XIII, 1987, cité par António Firmino da Costa in Sociedade de Bairro - dinâmicas sociais da identidade cultural, Oeiras, Celta Editora, 1999, p.2.

[9] «La sociologie ne peut pas se désintéresser de ce qui concerne le soustrait de la vie collective (…) du nombre et de la nature des parties élémentaires qui composent la société, de la forme comme elles se disposent, le degré de coalescence auquel elles ont accédé, la distribution de la population sur la surface du territoire, le nombre et la nature des voies de communication, la forme des logements, etc. (...) Ces façons d’être s’imposent à l’individu...» E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, P.U.F., Paris, 18ème édition, 1973, pp.12/13.

[10] Mental disorders in urban areas, University of Chicago Press, Extrait en E. Rubington e M.S. Weinberg (1971), 1995, The study of social problems – Seven perspectives, Oxford University Press, New York/Oxford, pp. 64-71

[11] Moraes Filho (org.) et Fernandes (coord.): 1983, Simmel, - Sociologia, editora Ática, 1983, p. 25.