1. Transformation du régime économique
107 De profonds changements ont été subis depuis Léon XIII par le régime économique aussi bien que par le socialisme.
108 Et d’abord, que les conditions économiques aient fortement changé, la chose est manifeste. Vous le savez, Vénérables Frères et très chers Fils, Notre Prédécesseur d’heureuse mémoire a eu surtout en vue, en écrivant son encyclique, le régime dans lequel les hommes contribuent d’ordinaire à l’activité économique, les uns par les capitaux, les autres par le travail, comme il le définissait dans une heureuse formule : " Il ne peut y avoir de capital sans travail, ni de travail sans capital. " (53)
Le système capitaliste n’est pas intrinsèquement mauvais, mais il a été vicié
109 Ce régime, Léon XIII consacre tous ses efforts à l’organiser selon la justice ; il est donc évident qu’il n’est pas à condamner en lui-même. Et de fait, ce n’est pas sa constitution qui est mauvaise ; mais il y a violation de l’ordre quand le capital n’engage les ouvriers ou la classe des prolétaires qu’en vue d’exploiter à son gré et à son profit personnel l’industrie et le régime économique tout entier, sans tenir aucun compte, ni de la dignité humaine des ouvriers, ni du caractère social de l’activité économique, ni même de la justice sociale et du bien commun.
110 Il est vrai que, même à l’heure présente, ce régime n’est pas partout en vigueur ; il en est un autre qui gouverne encore une nombreuse et très importante fraction de l’humanité ; c’est le cas par exemple de la profession agricole où un très grand nombre d’hommes trouvent leur subsistance au prix d’un travail probe et honnête. Cet autre régime économique n’est pourtant pas exempt d’angoissantes difficultés que Notre Prédécesseur signale en plusieurs endroits de son encyclique et auxquelles Nous-même avons fait ci-dessus plus d’une allusion.
111 Mais depuis la publication de l’encyclique de Léon XIII, avec l’industrialisation progressive dans le monde, le régime capitaliste a lui aussi considérablement étendu son emprise, envahissant et pénétrant les conditions économiques et sociales de ceux-là mêmes qui se trouvent en dehors de son domaine, y introduisant, en même temps que ses avantages, ses inconvénients et ses défauts, et lui imprimant pour ainsi dire sa marque propre.
112 Ce n’est donc pas seulement pour le bien de ceux qui habitent les régions de capitalisme et d’industrie, mais pour celui du genre humain tout entier que Nous allons examiner les changements survenus depuis Léon XIII dans le régime capitaliste.
La dictature économique a succédé à la libre concurrence
113 Ce qui, à notre époque, frappe tout d’abord le regard, ce n’est pas seulement la concentration des richesses, mais encore l’accumulation d’une énorme puissance, d’un pouvoir économique discrétionnaire, aux mains d’un petit nombre d’hommes qui d’ordinaire ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants du capital qu’ils administrent à leur gré.
114 Ce pouvoir est surtout considérable chez ceux qui, détenteurs et maîtres absolus de l’argent, gouvernent le crédit et le dispensent selon leur bon plaisir. Par là, ils distribuent en quelque sorte le sang de l’organisme économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que sans leur consentement nul ne peut plus respirer.
115 Cette concentration du pouvoir et des ressources, qui est comme le trait distinctif de l’économie contemporaine, est le fruit naturel d’une concurrence dont la liberté ne connaît pas de limites ; ceux-là seuls restent debout qui sont les plus forts, ce qui souvent revient à dire, qui luttent avec le plus de violence, qui sont le moins gênés par les scrupules de conscience.
116 À son tour, cette accumulation de forces et de ressources amène à lutter pour s’emparer de la puissance, et ceci de trois façons : on combat d’abord pour la maîtrise économique ; on se dispute ensuite le pouvoir politique dont on exploitera les ressources et la puissance dans la lutte économique ; le conflit se porte enfin sur le terrain international, soit que les divers États mettent leurs forces et leur puissance politique au service des intérêts économiques de leurs ressortissants, soit qu’ils se prévalent de leurs forces et de leur puissance économiques pour trancher leurs différends politiques.
Funestes conséquences
117 Ce sont là les dernières conséquences de l’esprit individualiste dans la vie économique, conséquences que vous-mêmes, Vénérables Frères et très chers Fils, connaissez parfaitement et déplorez : la libre concurrence s’est détruite elle-même ; à la liberté du marché a succédé une dictature économique. L’appétit du gain a fait place à une ambition effrénée de dominer. Toute la vie économique est devenue horriblement dure, implacable, cruelle. À tout cela viennent s’ajouter les graves dommages qui résultent d’une fâcheuse confusion entre les fonctions et devoirs d’ordre politique et ceux d’ordre économique : telle, pour n’en citer qu’un d’une extrême importance, la déchéance du pouvoir : lui qui devrait gouverner de haut, comme souverain et suprême arbitre, en toute impartialité et dans le seul intérêt du bien commun et de la justice, il est tombé au rang d’esclave et devenu le docile instrument de toutes les passions et de toutes les ambitions de l’intérêt. Dans l’ordre des relations internationales, de la même source sortent deux courants divers : c’est d’une part le nationalisme ou même l’impérialisme économique, de l’autre, non moins funeste et détestable, l’internationalisme ou impérialisme international de l’argent, pour lequel là où est l’avantage, là est la patrie.
Remèdes
118 Par quels remèdes il est possible d’obvier à un mal si profond, Nous l’avons indiqué en exposant la doctrine dans la seconde partie de cette Lettre ; il Nous suffira dès lors de rappeler ici la substance de Notre enseignement. Puisque le régime économique moderne repose principalement sur le capital et le travail, les principes de la droite raison ou de la philosophie sociale chrétienne concernant ces deux éléments, ainsi que leur collaboration, doivent être reconnus et mis en pratique. Pour éviter l’écueil tant de l’individualisme que du socialisme, on tiendra surtout un compte du double caractère, individuel et social, que revêtent le capital ou propriété d’une part, et le travail de l’autre. Les rapports entre l’un et l’autre doivent être réglés selon les lois d’une très exacte justice commutative, avec l’aide de la charité chrétienne. Il faut que la libre concurrence contenue dans de raisonnables et justes limites, et plus encore la puissance économique, soient effectivement soumises à l’autorité publique en tout ce qui relève de celle-ci. Enfin, les institutions des divers peuples doivent conformer tout l’ensemble des relations humaines aux exigences du bien commun, c’est-à-dire aux règles de la justice sociale ; d’où il résultera nécessairement que cette fonction si importante de la vie sociale qu’est l’activité économique retrouvera à son tour la rectitude et l’équilibre de l’ordre.
2. Transformation du Socialisme
119 Non moins profonde que celle du régime économique, est la transformation subie depuis Léon XIII par le socialisme, le principal adversaire vis par Notre Prédécesseur. Alors, en effet, le socialisme pouvait être considéré comme sensiblement un ; il défendait des doctrines bien définies et formant un tout organique ; depuis, il s’est divisé en deux partis principaux, le plus souvent opposés entre eux et même ennemis acharnés, sans que toutefois ni l’un ni l’autre ait renoncé au fondement antichrétien qui caractérisait le socialisme.
a) Le parti de la violence ou communisme
120 Une partie, en effet, du socialisme a subi un changement semblable à celui que Nous venons plus haut de faire constater dans l’économie capitaliste, et a versé dans le communisme : celui-ci a, dans son enseignement et son action, un double objectif qu’il poursuit, non pas en secret et par des voies détournées, mais ouvertement, au grand jour et par tous les moyens, même les plus violents : une lutte des classes implacable et la disparition complète de la propriété privée. À la poursuite de ce but, il n’est rien qu’il n’ose, rien qu’il respecte ; là où il a pris le pouvoir, il se montre sauvage et inhumain à un degré qu’on a peine à croire et qui tient du prodige, comme en témoignent les épouvantables massacres et les mines qu’il a accumulés dans d’immenses pays de l’Europe orientale et de l’Asie ; à quel point il est l’adversaire et l’ennemi déclaré de la sainte Église et de Dieu lui-même, l’expérience, hélas ! ne l’a que trop prouvé, et tous le savent abondamment. Nous ne jugeons assurément pas nécessaire d’avertir les fils bons et fidèles de l’Église touchant la nature impie et injuste du communisme ; mais cependant, Nous ne pouvions voir sans une profonde douleur l’incurie de ceux qui, apparemment insouciants de ce danger imminent et lâchement passifs, laissent se propager de toutes parts des doctrines qui, par la violence et le meurtre, vont à la destruction de la société tout entière. Ceux-là surtout méritent d’être condamnés pour leur inertie, qui négligent de supprimer ou de changer des états de choses qui exaspèrent les esprits des masses et préparent ainsi la voie au bouleversement et à la mine de la société.
b) Le parti plus modéré, qui a gardé le nom de socialisme
121 Plus modéré sans doute est l’autre parti qui a conservé le nom de socialisme : non seulement il repousse le recours à la force, mais sans rejeter complètement - d’ordinaire du moins - la lutte des classes et la disparition de la propriété privée, il y apporte certaines atténuations et certains tempéraments.
122 On dirait que le socialisme, effrayé par ses propres principes et par les conséquences qu’en tire le communisme, se tourne vers les doctrines de la vérité chrétienne et, pour ainsi dire, se rapproche d’elles : on ne peut nier, en effet, que parfois ses revendications ressemblent étonnamment à ce que demandent ceux qui veulent réformer la société selon les principes chrétiens.
Il est moins intransigeant touchant la lutte des classes et la suppression de la propriété
123 La lutte des classes, en effet, si elle renonce aux actes d’hostilité et à la haine mutuelle, se change peu à peu en une légitime discussion d’intérêts fondée sur la recherche de la justice, et qui, si elle n’est pas cette heureuse paix sociale que nous désirons tous, peut cependant et doit être un point de départ pour arriver à une coopération mutuelle des professions. La guerre déclarée à la propriété privée se calme, elle aussi, de plus en plus et se restreint de telle sorte que, en définitive, ce n’est plus la propriété même des moyens de production qui est attaquée, mais une certaine prépotence sociale que cette société, contre tout droit, s’est arrogée et a usurpée. Et de fait, une telle puissance appartient en propre, non à celui qui simplement possède, mais à l’autorité publique. De la sorte, les choses peuvent en arriver insensiblement à ce que les idées de ce socialisme mitigé ne diffèrent plus de ce que souhaitent et demandent ceux qui cherchent à réformer la société sur la base des principes chrétiens. Car il y a certaines catégories de biens pour lesquels on peut soutenir avec raison qu’ils doivent être réservés à la collectivité, lorsqu’ils en viennent à conférer une puissance économique telle qu’elle peut, sans danger pour le bien public, être laissée entre les mains des personnes privées.
124 Des demandes et des réclamations de ce genre sont justes et n’ont rien qui s’écarte de la vérité chrétienne ; encore bien moins peut-on dire qu’elles appartiennent en propre au socialisme. Ceux donc qui ne veulent pas autre chose n’ont aucune raison pour s’inscrire parmi les socialistes.
125 Il ne faudrait cependant pas croire que les partis ou groupements socialistes qui ne sont pas communistes en sont tous sans exception revenus jusque-là, soit en fait, soit dans leurs programmes. En général, ils ne rejettent ni la lutte des classes, ni la suppression de la propriété ; ils se contentent d’y apporter quelques atténuations.
Peut-on trouver un compromis avec lui ?
126 Mais alors, si ces faux principes sont ainsi mitigés et en quelque sorte estompés, une question se pose ou plutôt est soulevée à tort de divers côtés : Ne pourrait-on peut-être pas apporter ainsi aux principes de la vérité chrétienne quelque adoucissement, quelque tempérament, afin d’aller au-devant du socialisme et de pouvoir se rencontrer avec lui sur une voie moyenne ? Il y en a qui nourrissent le fol espoir de pouvoir ainsi attirer à nous les socialistes. Vaine attente cependant ! Ceux qui veulent faire parmi les socialistes œuvre d’apôtres doivent professer les vérités du christianisme dans leur plénitude et leur intégrité, ouvertement et sincèrement, sans aucune complaisance pour l’erreur. Qu’ils s’attachent avant tout, si vraiment ils veulent annoncer l’Évangile, à faire valoir aux socialistes que leurs réclamations dans ce qu’elles ont de juste trouvent un appui bien plus fort dans les principes de la foi chrétienne, et une force de réalisation bien plus efficace dans la charité chrétienne.
127 Mais que dire si, pour ce qui est de la lutte des classes et de la propriété privée, le socialisme s’est véritablement atténué et corrigé au point que, sur ces deux questions, on n’ait plus rien à lui reprocher ? S’est-il par là débarrassé instantanément de sa nature antichrétienne ? Telle est la question devant laquelle beaucoup d’esprits restent hésitants. Nombreux sont les catholiques qui, voyant bien que les principes chrétiens ne peuvent être ni laissés de côté ni supprimés, semblent tourner les regards vers le Saint-Siège et Nous demander avec instance de décider si ce socialisme est suffisamment revenu de ses fausses doctrines pour pouvoir, sans sacrifier aucun principe chrétien, être admis et en quelque sorte baptisé. Voulant, dans Notre sollicitude paternelle, répondre à leur attente, Nous décidons ce qui suit : qu’on le considère soit comme doctrine, soit comme fait historique, soit comme ’action’, le socialisme, s’il demeure vraiment socialisme, même après avoir concédé à la vérité et à la justice ce que Nous venons de dire, ne peut pas se concilier avec les principes de l’Église catholique, car sa conception de la société est on ne peut plus contraire à la vérité chrétienne.
Sa conception de la société et du caractère social de l’homme est très contraire à la vérité chrétienne
128 Selon la doctrine chrétienne, en effet, le but pour lequel l’homme doué d’une nature sociable se trouve placé sur cette terre est que, vivant en société et sous une autorité émanant de Dieu (54), il cultive et développe pleinement toutes ses facultés à la louange et à la gloire de son Créateur, et que, remplissant fidèlement les devoirs de sa profession ou de sa vocation, quelle qu’elle soit, il assure son bonheur à la fois temporel et éternel. Le socialisme, au contraire, ignorant complètement cette sublime fin de l’homme et de la société, ou n’en tenant aucun compte, suppose que la communauté humaine n’a été constituée qu’en vue du seul bien-être.
129 En effet, de ce qu’une division appropriée du travail assure la production plus efficacement que des efforts individuels dispersés, les socialistes concluent que l’activité économique - dont les buts matériels retiennent seuls leur attention - doit, de toute nécessité, être menée socialement. Et de cette nécessité, il suit, selon eux, que les hommes sont astreints, pour ce qui touche à la production, à se livrer et se soumettre totalement à la société. Bien plus, une telle importance est donnée à la possession de la plus grande quantité possible des objets pouvant procurer les avantages de cette vie, que les biens les plus élevés de l’homme, sans en excepter la liberté, seront subordonnés et même sacrifiés aux exigences de la production la plus rationnelle. Cette atteinte portée à la dignité humaine dans l’organisation ’socialisée’ de la production sera largement compensée, assurent-ils, par l’abondance des biens qui, socialement produits, seront prodigués aux individus et que ceux-ci pourront à leur gré appliquer aux commodités et aux agréments de cette vie. La société donc, telle que la rêve le socialisme, d’un côté ne peut exister, ni même se concevoir, sans un emploi de la contrainte manifestement excessif, et de l’autre jouit d’une licence non moins fausse, puisqu’en elle disparaît toute vraie autorité sociale : celle-ci en effet ne peut se fonder sur les intérêts temporels et matériels, mais ne peut venir que de Dieu, Créateur et fin dernière de toutes choses. (55)
Catholique et socialiste sont des termes contradictoires
130 Que si le socialisme, comme toutes les erreurs, contient une part de vérité (ce que d’ailleurs les souverains pontifes n’ont jamais nié), il n’en reste pas moins qu’il repose sur une théorie de la société qui lui est propre et qui est inconciliable avec le christianisme authentique. Socialisme religieux, socialisme chrétien, sont des contradictions : personne ne peut être en même temps bon catholique et vrai socialiste.
Le « socialisme éducateur »
131 Tout ce qui vient d’être rappelé par Nous et confirmé solennellement de Notre autorité doit également s’appliquer à une forme nouvelle du socialisme, encore peu connue en vérité, mais qui actuellement se répand dans un très grand nombre de groupements socialistes. Il s’attache avant tout à mettre son empreinte sur les esprits et sur les mœurs ; ce sont tout particulièrement les enfants que, dès le jeune âge, il attire à lui sous couleur d’amitié pour les entraîner à sa suite, mais il s’adresse aussi à la masse entière des hommes, pour arriver enfin à former l’homme socialiste qui puisse modeler la société selon ses principes.
132 Ayant, dans Notre encyclique Divini illus Magistri (56), longuement enseigné sur quels principes repose et quel but poursuit l’éducation chrétienne, Nous pouvons ici Nous dispenser de montrer, ce qui est clair et évident, combien l’action et les vues du ’socialisme éducateur’ vont à l’encontre de ces principes et de ce but. Mais ceux-là semblent ou ignorer ou sous-estimer les terribles dangers que ce socialisme porte avec lui, qui ne se préoccupent en rien de leur opposer avec courage et zèle infatigable une résistance proportionnée à leur gravité. C’est Notre devoir pastoral de les avertir du péril redoutable qui les menace : qu’ils se souviennent tous que ce socialisme éducateur a pour père le libéralisme et pour héritier le bolchevisme.
Catholiques passés au socialisme
133 Cela étant, Vénérables Frères, vous pouvez penser avec quelle douleur Nous voyons, dans certaines régions surtout, de Nos fils en grand nombre qui, gardant encore, Nous ne pouvons pas ne pas le croire, leur vraie foi et leur volonté droite, ont abandonné cependant le camp de l’Église pour passer dans les rangs du socialisme : les uns se réclamant ouvertement de son nom et professant ses doctrines, les autres entrant, par entraînement ou même comme malgré eux, dans des associations qui, ou explicitement ou en fait, sont socialistes.
134 Pour Nous, dans les anxiétés de Notre sollicitude paternelle, Nous Nous demandons et cherchons à comprendre comment il a pu se faire qu’ils en arrivent à une telle aberration, et il Nous semble entendre ce que beaucoup d’entre eux répondent pour s’excuser : l’Église et ceux qui font profession de lui être attachés sont pour les riches et ne s’occupent pas des ouvriers, ne font rien pour eux ; force leur était, s’ils voulaient pourvoir à leurs intérêts, d’entrer dans les rangs du socialisme.
135 C’est une chose bien lamentable, Vénérables Frères, qu’il y ait eu, qu’il y ait même hélas ! encore des hommes qui, tout en se disant catholiques, se souviennent à peine de cette sublime loi de justice et de charité en vertu de laquelle il ne nous est pas seulement enjoint de rendre à chacun ce qui lui revient, mais encore de porter secours à nos frères indigents comme au Christ lui-même (57), qui, chose plus grave, ne craignent pas d’opprimer les travailleurs par esprit de lucre. Bien plus, il en est qui abusent de la religion elle-même, cherchant à couvrir de son nom leurs injustes exactions, pour écarter les réclamations pleinement justifiées de leurs ouvriers. Nous ne cesserons jamais de stigmatiser une pareille conduite ; ce sont ces hommes qui sont cause que l’Église, sans l’avoir en rien mérité, a pu avoir l’air et s’est vu accusée de prendre le parti des riches et de n’avoir aucun sentiment de pitié pour les besoins et les peines de ceux qui se trouvent déshérités de leur part de bien-être en cette vie.
136 Apparence fausse et accusation calomnieuse, toute l’histoire de l’Église en fournit la preuve ! L’encyclique même dont nous célébrons l’anniversaire est le témoignage le plus éclatant de la souveraine injustice avec laquelle ces calomnies et ces injures sont prodiguées à l’Église et à sa doctrine.
Invitation à revenir
137 Mais tant s’en faut que, Nous laissant arrêter par l’injure qui Nous est faite ou abattre par Notre douleur de père, Nous repoussions et rejetions ces malheureux enfants qui ont été trompés et entraînés si loin de la vérité .et du salut ; au contraire, avec toute l’ardeur, toute la sollicitude dont Nous sommes capable, Nous les invitons à rentrer dans le sein de l’Église. Puissent-ils écouter Notre voix ! Puissent-ils revenir là d’où ils sont partis, dans la maison paternelle, et rester fermes là où est leur vraie place, dans les rangs de ceux qui, fidèles aux avertissements de Léon XIII, solennellement renouvelés par Nous, s’efforceront de restaurer la société selon l’esprit de l’Église, fortement unis par h justice sociale et h charité sociale. Qu’ils en soient bien persuadés, même sur cette terre, ils ne pourront trouver nulle part un bonheur plus complet qu’auprès de Celui qui, riche, s’est fait pauvre pour nous enrichir par sa pauvreté (58), qui a été indigent et voué au travail dès sa jeunesse, qui appelle à lui tous ceux qui sont accablés par le travail et la peine, afin de les réconforter pleinement dans la charité de son Cœur (59) ; qui enfin, sans aucune acception de personne, demandera plus à qui aura reçu davantage (60) et rendra à chacun selon ses œuvres (61).
3. La réforme des mœurs
138 Mais, à considérer plus à fond, il apparaît avec évidence que cette restauration sociale tant désirée doit être précédée par une complète rénovation de cet esprit chrétien qu’ont malheureusement trop souvent perdu ceux qui s’occupent des questions économiques ; sinon, tous les efforts seraient vains, on construirait non sur le roc, mais sur un sable mouvant. (62)
139 Et certes, le regard que Nous venons de jeter sur le régime économique moderne, Vénérables Frères et très chers Fils, a montré qu’il souffrait de maux très profonds. Nous avons fait ensuite l’examen du communisme et du socialisme, et toutes leurs formes, même les plus mitigées, se sont révélées très éloignées de l’Évangile.
140 " C’est pourquoi, pour employer les paroles mêmes de Notre Prédécesseur, si la société humaine doit être guérie, elle ne le sera que par le retour à la vie et aux institutions du christianisme. " (63) Lui seul peut apporter un remède efficace à cette excessive préoccupation des choses périssables, origine de tous les vices. Lui seul, lorsque les hommes sont fascinés et complètement absorbés par les biens de ce monde qui passe, peut en détourner leurs regards et les élever vers le ciel. De ce remède, qui niera que la société ait aujourd’hui le plus grand besoin ?
Le plus grand désordre du présent régime économique : la ruine des âmes
141 La plupart des hommes, en effet, sont presque exclusivement frappés par les bouleversements temporels, les désastres et les calamités terrestres. Mais à regarder ces choses comme il convient, du point de vue chrétien, qu’est-ce que tout cela comparé à la ruine des âmes ? Car il est exact de dire que telles sont, actuellement, les conditions de la vie économique et sociale, qu’un nombre très considérable d’hommes y trouvent les plus grandes difficultés pour opérer l’œuvre, seule nécessaire, de leur salut éternel.
142 Constitué pasteur et gardien de ces innombrables brebis par le premier Pasteur qui les a rachetées de son sang, Nous ne pouvons sans une poignante émotion arrêter Nos regards sur leur immense détresse. C’est pourquoi, Nous souvenant de Notre charge pastorale, Nous ne cessons, avec une paternelle sollicitude, de chercher les moyens de leur venir en aide, recourant aussi aux efforts infatigables de ceux qu’y invite un devoir de justice et de charité. À quoi servira d’ailleurs aux hommes de gagner tout l’univers par une plus rationnelle exploitation de ses ressources, s’ils viennent à perdre leur âme (64) ? À quoi servira de leur inculquer les sûrs principes qui doivent gouverner leur activité économique, s’ils se laissent dévoyer par une cupidité sans frein et un égoïsme sordide ; si, connaissant la loi de Dieu, ils agissent tout à l’opposé de ses préceptes. (65)
Les causes du mal
143 La déchristianisation de la vie sociale et économique et sa conséquence, l’apostasie des masses laborieuses, résultent des affections désordonnées de l’âme, triste suite du péché originel qui, ayant détruit l’harmonieux équilibre des facultés, dispose les hommes à l’entraînement facile des passions mauvaises et les incite violemment à mettre les biens périssables de ce monde au-dessus des biens durables de l’ordre surnaturel. De là, cette soif insatiable des richesses et des biens temporels qui, de tout temps sans doute, a poussé l’homme à violer la loi de Dieu et à fouler aux pieds les droits du prochain, mais qui, dans le régime économique moderne, expose la fragilité humaine à tomber beaucoup plus fréquemment. L’instabilité de la situation économique et celle de l’organisme tout entier exigent de tous ceux qui y sont engagés la plus absorbante activité. Il en est résulté chez certains un tel endurcissement de la conscience que tous les moyens leur sont bons, qui permettent d’accroître leurs profits et de défendre contre les brusques retours de la fortune les biens si péniblement acquis ; les gains si faciles qu’offre à tous l’anarchie des marchés attirent aux fonctions de l’échange trop de gens dont le seul désir est de réaliser des bénéfices rapides par un travail insignifiant, et dont la spéculation effrénée fait monter et baisser incessamment tous les prix au gré de leur caprice et de leur avidité, déjouant par là les sages prévisions de la production. Les institutions juridiques destinées à favoriser la collaboration des capitaux en divisant et en limitant les risques, sont trop souvent devenues l’occasion des plus répréhensibles excès ; nous voyons, en effet, les responsabilités atténuées au point de ne plus toucher que médiocrement les âmes ; sous le couvert d’une désignation collective, se commettent les injustices et les fraudes les plus condamnables ; les hommes qui gouvernent ces groupements économiques trahissent, au mépris de leurs engagements, les droits de ceux qui leur ont confié l’administration de leur épargne. Il faut signaler enfin ces hommes trop habiles qui, sans s’inquiéter du résultat honnête et utile de leur activité, ne craignent pas d’exciter les mauvais instincts de la clientèle pour les exploiter au gré de leurs intérêts.
144 Une sûre discipline morale, fortement maintenue par l’autorité sociale, pouvait corriger ou même prévenir ces défaillances. Malheureusement, elle a manqué trop souvent. Le nouveau régime économique, faisant ses débuts au moment où le rationalisme se propageait et s’implanta, il en résulta une science économique séparée de la loi morale, et, par suite, libre cours fut laissé aux passions humaines.
145 Dès lors, un beaucoup plus grand nombre d’hommes, uniquement préoccupés d’accroître par tous les moyens leur fortune, ont mis leurs intérêts au-dessus de tout et ne se sont fait aucun scrupule, même des plus grands crimes contre le prochain. Ceux qui se sont les premiers engagés dans cette voie large qui mène à la perdition (66) ont aisément trouvé beaucoup d’imitateurs de leur iniquité, soit grâce à l’exemple de leur éclatant succès et à l’étalage insolent de leur vie fastueuse, soit en ridiculisant les répugnances des consciences plus délicates, soit encore en écrasant leurs concurrents plus scrupuleux.
146 La démoralisation des cercles dirigeants de la vie économique devait, par une pente fatale, atteindre le monde ouvrier et l’entraîner dans la même ruine, d’autant plus qu’un très grand nombre de maîtres, sans souci des âmes et même totalement indifférents aux intérêts supérieurs de leurs employés, ne voyaient en eux que des instruments. On est effrayé quand on songe aux graves dangers que courent, dans les ateliers modernes, la moralité des travailleurs, celle des plus jeunes surtout, la pudeur des femmes et des jeunes filles ; quand on pense aux obstacles que souvent le régime actuel du travail, et surtout les conditions déplorables de l’habitation, apportent à la cohésion et à l’intimité de la vie familiale ; quand on se rappelle les difficultés si grandes et si nombreuses qui s’opposent à la sanctification des jours de fête ; quand on considère l’universel affaiblissement de ce vrai sens chrétien qui portait jadis si haut l’idéal même des simples et des ignorants, et qui a fait place à l’unique préoccupation du pain quotidien. Contrairement aux plans de la Providence, le travail destiné, même après le péché originel, au perfectionnement matériel et moral de l’homme, tend, dans ces conditions, à devenir un instrument de dépravation : la matière inerte sort ennoblie de l’atelier, tandis que les hommes s’y corrompent et s’y dégradent.
Remèdes
a) Rationalisation chretienne
147 À cette crise si douloureuse des âmes qui, tant qu’elle subsistera, frappera de stérilité tout effort de régénération sociale, il n’est de remède efficace que dans un franc et sincère retour à la doctrine de l’Évangile, aux préceptes de Celui qui a les paroles de la vie éternelle (67), ces paroles qui demeurent quand bien même le ciel et la terre viendraient à périr (68). Les experts en sciences sociales appellent à grands cris une rationalisation qui rétablira l’ordre dans la vie économique. Mais cet ordre que Nous réclamons avec insistance et dont Nous aidons de tout Notre pouvoir l’avènement, restera nécessairement incomplet aussi longtemps que toutes les formes de l’activité humaine ne conspireront pas harmonieusement à imiter et à réaliser, dans la mesure du possible, l’admirable unité du plan divin. Nous entendons parler ici de cet ordre parfait que ne se lasse pas de prêcher l’Église, et que réclame la droite raison elle-même, de cet ordre qui place en Dieu le terme premier et suprême de toute activité créée, et n’apprécie les biens de ce monde que comme de simples moyens dont il faut user dans la mesure où ils conduisent à cette fin. Loin de déprécier, comme moins conforme à la dignité humaine, l’exercice des professions lucratives, cette philosophie nous apprend au contraire à y voir la volonté saine du Créateur qui a placé l’homme sur la terre pour qu’il la travaille et la fasse servir à toutes ses nécessités. Il n’est donc pas interdit à ceux qui produisent d’accroître honnêtement leurs biens ; il est équitable, au contraire, que quiconque rend service à la société et l’enrichit profite, lui aussi, selon sa condition, de l’accroissement des biens communs, pourvu que, dans l’acquisition de la fortune, il respecte la loi de Dieu et les droits du prochain, et que, dans l’usage qu’il en fait, il obéisse aux règles de la foi et de la raison. Si tout le monde, partout et toujours, se conformait à ces règles de conduite, non seulement la production et l’acquisition des biens de ce monde, mais encore leur consommation, aujourd’hui si souvent désordonnée, seraient bientôt ramenées dans les limites de l’équité et d’une juste répartition ; à l’égoïsme sans frein, qui est la honte et le grand péché de notre siècle, la réalité des faits opposerait cette règle à la fois très douce et très forte de la modération chrétienne qui ordonne à l’homme de chercher avant tout le règne de Dieu et sa justice, dans la certitude que les biens temporels eux-mêmes lui seront donnés par surcroît, en vertu d’une promesse formelle de la libéralité divine. (69)
b) Le rôle de la charité
148 Mais pour assurer pleinement ces réformes, il faut compter avant tout sur la loi de charité qui est le lien de la perfection. (70) Combien se trompent les réformateurs imprudents qui, satisfaits de faire observer la justice commutative, repoussent avec hauteur le concours de la charité ! Certes, l’exercice de la charité ne peut être considéré comme tenant lieu des devoirs de justice qu’on se refuserait à accomplir. Mais quand bien même chacun ici-bas aurait obtenu tout ce à quoi il a droit, un champ bien large resterait encore ouvert à la charité. La justice seule, même scrupuleusement pratiquée, peut bien faire disparaître les causes des conflits sociaux ; elle n’opère pas, par sa propre vertu, le rapprochement des volontés et l’union des cœurs. Or, toutes les institutions destinées à favoriser la paix et l’entraide parmi les hommes, si bien conçues qu’elles paraissent, reçoivent leur solidité surtout du lien spirituel qui unit les membres entre eux. Quand ce lien fait défaut, une fréquente expérience montre que les meilleures formules restent sans résultat. Une vraie collaboration de tous en vue du bien commun ne s’établira donc que lorsque tous auront l’intime conviction d’être les membres d’une grande famille et les enfants d’un même Père céleste, de ne former même dans le Christ qu’un seul corps dont ils sont réciproquement les membres (71) en sorte que si l’un souffre, tous souffrent avec lui (72). Alors les riches et les dirigeants, trop longtemps indifférents au sort de leurs frères moins fortunés, leur donneront des preuves d’une charité effective, accueilleront avec une bienveillance sympathique leurs justes revendications, excuseront et pardonneront à l’occasion leurs erreurs et leurs fautes. De leur côté, les travailleurs déposeront sincèrement les sentiments de haine et d’envie que les fauteurs de la lutte des classes exploitent avec tant d’habileté, ils accepteront sans rancœur la place que la divine Providence leur a assignée ; ou plutôt ils en feront grand cas, comprenant que tous, en accomplissant leur tâche, ils collaborent utilement et honorablement au bien commun et qu’ils suivent de plus près les traces de Celui qui, étant Dieu, a voulu parmi les hommes être un ouvrier et être regardé comme un fils d’ouvrier.
La tâche est difficle
149 C’est donc de ce nouveau rayonnement de l’esprit évangélique sur le monde, esprit de modération chrétienne et d’universelle charité, que sortiront, Nous en avons la ferme confiance, cette restauration pleinement chrétienne de la société, objet de tant de désirs, et " la paix du Christ dans le règne du Christ ", restauration et paix auxquelles, dès le début de Notre Pontificat, Nous avons fermement résolu de consacrer tous Nos soins et Notre pastorale sollicitude. (73) Et vous, Vénérables Frères, qui gouvernez avec Nous (74), par la volonté de l’Esprit Saint, l’Église de Dieu, vous collaborez à cette œuvre primordiale, en ce moment la plus nécessaire, avec une ardeur et un zèle dignes de toutes louanges. Recevez donc des éloges bien mérités, ainsi que tous ces vaillants auxiliaires, prêtres et laïcs, que Nous voyons avec joie prendre chaque jour leur part de cette grande tâche, Nos chers Fils dévoués à l’Action catholique qui, généreusement, se consacrent avec Nous à la solution des problèmes sociaux, dans la mesure où l’Église, de par son institution divine, a le droit et le devoir de s’en occuper. Nous les exhortons tous instamment dans le Seigneur à ne pas épargner leur peine, à ne se laisser vaincre par aucune difficulté, mais à montrer chaque jour un nouveau courage et de nouvelles forces. (75) Certes, c’est une œuvre ardue que Nous leur proposons, Nous le savons : dans toutes les classes de la société et en haut et en bas, il y a bien des obstacles à vaincre. Cependant, qu’ils ne perdent pas confiance. S’exposer à d’âpres combats, c’est le propre des chrétiens ; accomplir des tâches difficiles, c’est le fait de ceux qui, en bons soldats du Christ, le suivent de plus près. (76)
150 Aussi, comptant uniquement sur le tout-puissant concours de Celui qui a voulu ouvrir à tous les hommes les voies du salut (77), efforçons-nous d’aider autant que nous pouvons les pauvres âmes éloignées de Dieu, de les dégager des soins temporels qui les absorbent à l’excès, et enseignons-leur à tendre avec confiance vers les biens éternels. On peut espérer obtenir ce résultat plus aisément qu’il ne semblerait de prime abord. Car si les hommes les plus déchus gardent au fond d’eux-mêmes, comme un feu couvant sous la cendre, d’admirables ressources spirituelles qui sont le témoignage non équivoque d’âmes naturellement chrétiennes, combien plus n’en doit-il pas rester dans les cœurs de ceux, si nombreux, qui ont erré plutôt par ignorance ou par l’effet des circonstances extérieures !
151 D’ailleurs, des signes pleins de promesses d’une rénovation sociale apparaissent dans les organisations ouvrières, parmi lesquelles Nous apercevons, à la grande joie de Notre âme, des phalanges serrées de jeunes travailleurs chrétiens qui se lèvent à l’appel de la grâce divine et nourrissent la noble ambition de reconquérir au Christ l’âme de leurs frères. Nous voyons avec un égal plaisir les dirigeants des organisations ouvrières qui, oublieux de leurs intérêts et soucieux d’abord du bien de leurs compagnons, s’efforcent d’accorder leurs justes revendications avec la prospérité de la profession, et ne se laissent détourner de ce généreux dessein par aucun obstacle, par aucune défiance. Et parmi les jeunes gens que leur talent ou leur fortune appelle à prendre bientôt une place distinguée dans les classes supérieures de la société, on en voit un grand nombre qui étudient avec un plus vif intérêt les problèmes sociaux et donnent la joyeuse espérance qu’ils se voueront tout entiers à la rénovation sociale.
La méthode à suivre
152 Les circonstances, Vénérables Frères, nous tracent donc clairement la voie dans laquelle nous devons nous engager. Comme à d’autres époques de l’histoire de l’Église, nous affrontons un monde retombé en grande partie dans le paganisme. Pour ramener au Christ ces diverses classes d’hommes qui l’ont renié, il faut avant tout recruter et former dans leur sein même des auxiliaires de l’Église qui comprennent leur mentalité, leurs aspirations, qui sachent parler à leurs cœurs dans un esprit de fraternelle charité. Les premiers apôtres, les apôtres immédiats des ouvriers seront des ouvriers, les apôtres du monde industriel et commerçant seront des industriels et des commerçants.
153 Ces apôtres laïques du monde ouvrier ou patronal, c’est avant tout à vous, Vénérables Frères, et à votre clergé, qu’il revient de les rechercher avec soin, de les choisir avec prudence, de les former et de les instruire. Une tâche très délicate s’impose dès lors aux prêtres. Que tous ceux qui grandissent pour le service de l’Église s’y préparent par une sérieuse étude des principes qui régissent la chose sociale. Mais ceux que vous désignerez plus particulièrement pour ce ministère devront posséder un sens très délicat de la justice, savoir s’opposer avec une constante fermeté aux revendications exagérées et aux injustices, d’où qu’elles viennent, se distinguer par leur sage modération éloignée de toute exagération ; qu’ils soient par dessus tout intimement pénétrés de la charité du Christ qui, seule, peut soumettre avec force et suavité les volontés et les cœurs aux lois de la justice et de l’équité. C’est dans cette voie qui, plus d’une fois déjà, a conduit au succès, qu’il faut, n’en doutons pas, nous engager courageusement.
154 Quant à Nos chers Fils qui sont choisis pour une si grande tâche, Nous les exhortons vivement dans le Seigneur à se donner tout entiers à la formation des hommes qui leur sont confiés, mettant en œuvre, pour remplir cet office sacerdotal et apostolique au premier chef, toutes les ressources d’une formation chrétienne : éducation de la jeunesse, associations chrétiennes, cercles d’études selon les enseignements de la foi. Surtout, qu’ils apprécient et qu’ils emploient pour le bien de leurs disciples ce précieux instrument de rénovation individuelle et sociale que sont, Nous l’avons dit déjà dans Notre encyclique Mens Nostra (78), les Exercices spirituels. Ces Exercices, Nous les avons déclarés très utiles pour tous les laïcs, pour les ouvriers eux-mêmes, et Nous les avons, à ce titre, vivement recommandés. Dans cette école de l’esprit se forment au feu de l’amour du Cœur de Jésus, non seulement d’excellents chrétiens, mais de vrais apôtres pour les états de vie. De là, ils sortiront, comme jadis les Apôtres du Cénacle, forts dans leur foi, constants devant toutes les persécutions, uniquement soucieux de travailler à répandre le règne du Christ.
155 Et assurément, c’est maintenant surtout qu’on a besoin de ces vaillants soldats du Christ qui, de toutes leurs forces, travaillent à préserver la famille humaine de l’effroyable ruine qui la frapperait si le mépris des doctrines de l’Évangile laissait triompher un ordre de choses qui foule aux pieds les lois de la nature, non moins que celles de Dieu. L’Église du Christ, bâtie sur la pierre inébranlable, n’a rien à craindre pour elle-même, sachant bien que les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. (79) Elle a même la preuve, par l’expérience de tant de siècles, qu’elle sort toujours des plus violentes tempêtes plus forte et glorieuse de nouveaux triomphes. Mais son cœur de Mère ne peut pas ne pas s’émouvoir devant les maux sans nombre dont ces tempêtes accableraient des milliers d’hommes, et par-dessus tout devant les dommages spirituels très graves qui en résulteraient et qui amèneraient la mine de tant d’âmes rachetées par le sang du Christ.
156 Tout doit donc être tenté pour détourner de la société humaine des maux si grands : là doivent tendre nos travaux, là tous nos efforts, là nos prières assidues et ferventes. Car avec le secours de la grâce divine, nous avons en nos mains le sort de la famille humaine.
157 Ne permettons pas, Vénérables Frères et chers Fils, que les enfants de ce siècle paraissent être plus habiles entre eux que nous qui, par la divine bonté, sommes enfants de la lumière. (80) Nous les voyons en effet avec une étonnante sagacité, se choisir des adeptes pleins d’activité et les former à répandre leurs erreurs de jour en jour plus largement, dans toutes les classes, sur tous les points du globe. Toutes les fois que leur lutte contre l’Église du Christ veut se faire plus violente, nous les voyons, renonçant à leurs querelles intestines, faire front avec une concorde parfaite et poursuivre leur dessein dans une complète unité de toutes leurs forces.
Que tous s’unissent et coopèrent étroitement
158 Combien d’œuvres magnifiques entreprend de toutes parts le zèle infatigable des catholiques, soit pour le bien social et économique, soit en matière scolaire et religieuse, il n’est personne qui l’ignore. Mais il n’est pas rare que l’action de ce travail admirable devienne moins efficace par suite d’une excessive dispersion des forces. Qu’ils s’unissent donc, tous les hommes de bonne volonté qui, sous la direction des pasteurs de l’Église, veulent combattre ce bon et pacifique combat du Christ ; que, sous la conduite de l’Église et à la lumière de ses enseignements, chacun selon son talent, ses forces, sa condition, tous s’efforcent d’apporter quelque contribution à l’œuvre de restauration sociale chrétienne que Léon XIII a inaugurée par son immortelle Lettre Rerum novarum ; n’ayant en vue ni eux-mêmes, ni leurs avantages personnels, mais les intérêts de Jésus-Christ (81), ne cherchant pas à faire prévaloir à tout prix leurs propres idées, mais prêts à les abandonner, si excellentes soient-elles, dès que semble le demander un bien commun plus considérable : en sorte que, en tout et sur tout, règne le Christ, domine le Christ, à qui soient honneur, gloire et puissance dans tous les siècles ! (82)
159 Pour qu’il en soit ainsi, à vous tous, Vénérables Frères et chers Fils, à vous tous qui êtes membres de la grande famille catholique confiée à Nos soins, mais avec une particulière affection de Notre cœur, à vous, ouvriers et autres travailleurs des métiers manuels que la divine Providence Nous a plus fortement recommandés, ainsi qu’aux patrons chrétiens, Nous accordons paternellement la Bénédiction apostolique.
Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 15 mai 1931, l’an X de Notre Pontificat.
PIE XI, PAPE.
