Sermon de la communauté dominicaine de Santo Domingo
Prêché par le frère Antón Montesino, o.p.
Le 21 décembre 1511 (le 4me dimanche d’Avent, rite dominicain)
à Santo Domingo, La Española
(Bartolomé de Las Casas, Histoire des Indes, volume III
traduit par Jean-Pierre Clément et Jean-Marie Saint-Lu
[Paris : Seuil, 2002], pages 26-27)
Ego vox clamantis in deserto dirigite viam Domini (Jn 1,23)
- Le dimanche, à l’heure du prêche, le susdit fray Antón Montesino monta en chaire et prit pour sujet et fondement de son sermon, qu’il avait mis par écrit et fait signer par les autres : ‘Ego vox clamantis in deserto.’ Quand il eut fait son introduction et dit quelques mots relatifs au temps de l’avent, il commença à dénoncer la stérilité du désert des consciences des Espagnols de cette île et l’aveuglement dans lequel ils vivaient ; dans quel danger d’être damnés ils étaient, en ne voyant pas les gravissimes péchés dans lesquels, avec une telle insensibilité, ils étaient continuellement plongés et dans lesquels ils mouraient. Puis il revient sur son sujet, et dit :
« C’est pour vous apprendre cela que je suis monté ici, moi qui suis la voix du Christ dans le désert de cette île et c’est pourquoi il convient que vous entendiez cette voix, non avec une attention superficielle, mais avec un soin extrême et de tout votre cœur ; ce sera la voix la plus nouvelle que vous ayez jamais entendue, la plus sévère et la plus dure, la plus terrifiante et la plus effrayante que vous ayez jamais pensé entendre. »
- Il insista un long moment sur cette voix, avec des mots frappants et terribles, qui les faisaient trembler de tout leur corps, au point qu’il leur semblait se trouver déjà devant le tribunal divin. Apres avoir insisté grandement, donc sur cette voix, et d’une façon universelle, il leur en révéla la nature et la substance :
« Cette voix veut dire que vous êtes tous en état de péché mortel, dans lequel vous vivez et mourez, à cause de la cruauté et de la tyrannie dont vous faites preuve contre ces innocentes nations. Dites, de quel droit, et au nom de quelle justice tenez-vous ces Indiens dans une si cruelle et si horrible servitude ? De quelle autorité avez-vous fait si détestables guerres à des gens qui vivaient inoffensivement et pacifiquement dans leur pays, et que vous avez, par des morts et des massacres inouïs, anéantis en nombre infini ? Comment pouvez-vous les opprimer et les épuiser ainsi, sans leur donner à manger ni les soigner lorsqu’ils sont malades, à cause des travaux excessifs que vous leur imposez, et qui les font mourir, et il serait plus juste de dire que vous les tuez pour extraire et acquérir de l’or chaque jour ? Et quel souci avez-vous de les faire évangéliser, et qu’ils connaissent Dieu leur créateur, qu’ils soient baptisés, entendent la messe, et sanctifient les fêtes et les dimanches ? Ces gens ne sont-ils pas des hommes ? N’ont-ils pas une âme rationnelle ? N’êtes-vous pas obligés à les aimer comme vous-mêmes ? Ne comprenez-vous pas cela ? Ne le sentez-vous pas ? Comment pouvez-vous être plongés dans un si profond sommeil, dans une telle léthargie ? Soyez certains que dans l’état où vous êtes, vous ne pouvez pas être plus sauvés que les Maures ou les Turcs qui n’ont pas ou qui refusent la foi du Christ. »
- Finalement, il parla de telle façon de la voix qu’il avait d’abord fortement exaltée que auditoire en fut stupéfait, et que beaucoup en défaillaient presque ; certains sortirent de là plus endurcis encore, et d’autres en furent émus, mais aucun, à ce que je compris par la suite, n’en fut converti.

