Dans la première partie du 20ème siècle, le philosophe juif allemand Martin Buber a écrit un livre qui a marqué la pensée de toute une génération. Il a révélé la profondeur de la relation entre amis, la richesse de la source spirituelle présente dans toute relation intime. Il a intitulé son livre « Je et Tu », et sa méthode a consisté à analyser la nature des deux relations, Je-Tu et Je-Cela. Il a différencié la dimension psychologique inhérente à une relation purement objective et instrumentale, de celle qui existe dans la relation intime et spirituelle découlant de la réciprocité d’une amitié profonde et mutuelle.
Ce soir, je pense à Martin Buber parce que l’exposition de notre artiste aujourd’hui, Martin Lam, représente une explication graphique de la relation fondamentale Je-Tu. Permettez-moi de citer un paragraphe du livre de Buber pour éclaircir le sens de ce que je propose ici :
« Je m’accomplis au contact du Tu, je deviens Je en disant Tu. Toute vie véritable est rencontre. La relation avec le Tu est immédiate. Entre le Je et le Tu ne s’interpose aucun jeu de concepts, aucun schéma et aucune image préalable ; et la mémoire elle-même se transforme quand elle passe brusquement du morcellement des détails à la totalité. Entre le Je et le Tu il n’y a ni buts, ni appétit, ni anticipation ; et les aspirations elles-mêmes changent quand elles passent de l’image rêvée à l’image apparue. Tout moyen est obstacle. Quand tous les moyens sont abolis, alors seulement se produit la rencontre ».
Ainsi, pendant 365 jours, l’artiste, Martin Lam, a répété son exercice de rencontre avec le même sujet humain. Nous voyons ce soir le résultat : La vie d’une jeune vietnamienne qui transparaît à travers tous les changements physiques, psychologiques, émotionnels et spirituels d’une année entière. De la part de l’artiste, c’est un geste d’une révérence suprême. C’est également une espèce de litanie graphique - la répétition d’un mouvement qui émane du cœur de l’artiste pour aller à la rencontre d’une autre personne. C’est une litanie prononcée non pas par les lèvres de l’artiste, mais par ses yeux et ses mains.
Ce geste de révérence litanique me fait penser à l’appel de l’aveugle de l’Evangile de Luc, « Maître, fais que je voie de nouveau » ; ou le cri des deux aveugles de Matthieu 20, « Maître, fais que nos yeux puissent voir ». Miserere mei, miserere nobis. L’artiste, semble-t-il, a prié jour après jour avec son crayon, « Maître, fait que je te voie dans ce visage, à travers l’énigme de cette vie-mystérieuse et cependant si limpide ».
Ce long rituel de 365 jours constitue un geste de paix et de pacification. Il constitue un acte d’humilité inouï de la part de l’artiste, qui a cherché à saisir le cœur, à se mettre en présence, à vraiment rencontrer l’âme de cette jeune personne qui nous regarde. C’est le visage de quelqu’un qui grandit, qui mûrit, presque imperceptiblement, dans le processus de se rendre petit à petit présente au monde. On devine tous les différents registres jouant dans l’esprit de cette jeune personne : on détecte la timidité, mais aussi l’amitié ; on voit la peur parfois, mais aussi une confiance croissante ; on note sa pudeur, mais aussi son humour ; on découvre des moments d’inquiétude et des moments de recueillement.
Et toujours... ce regard. Toujours cet engagement les yeux dans les yeux, ce regard qui s’interroge, qui questionne, qui guette, qui s’éloigne, qui souffre, qui se repose, et même qui parfois s’amuse. Et tout au long de ces jours, par le mouvement et l’action de son crayon, Martin Lam prie, « Que je te voie, Seigneur ».
Comme la citation de Martin Buber nous le démontre, chaque rencontre réelle nous appelle à être présent. La question de la « présence réelle » est une interpellation fréquente de la religion populaire actuelle. Est-ce que Dieu est réellement présent dans les espèces sacramentales de l’Eucharistie ? Comment le savoir ? Très souvent à notre époque, devant une telle interpellation populaire, la première question à poser est celle-ci : Sommes-nous réellement présents à la parole de Dieu, à l’assemblée des fidèles réunis dans l’Esprit de leur baptême, ou aux rites sacrés qui sont médiateurs de l’action sacramentale de Dieu au milieu de son peuple ? Aller à la rencontre du Christ dans l’Eucharistie est devenir vulnérable devant le mystère du totus Christus...le Ressuscité qui n’existe plus sans tous ses membres vivants. Il n’y a pas d’Eucharistie sans le totus Christus. La litanie graphique de Martin Lam, qui prie image par image, « Que je te voie, Seigneur », se traduit pour nous en un mouvement qui nous aide à voir la dimension cachée, la dimension divine de notre prochain - de cette jeune fille - de tout homme et de toute femme.
Finalement le regard de cette jeune fille nous interroge. Si nous osons symboliquement partager cette année avec elle, en cheminant dans les sentiers d’images tracées par l’artiste, nous la laissons nous poser cette question : « Mais qui êtes-vous ? ». Oui, qui suis-je ? Pour nous, qui sommes venus regarder et apprécier cette exposition de Martin Lam, nous est demandée une réponse artistique à cette interpellation. Pouvons-nous maintenant regarder avec des yeux nouveaux, nous dépouiller de nos prétentions égoïstes afin d’oser nous présenter face à face aux autres ? Tout probablement, résoudre cette question ne se traduira pas en images de beauté comme dans l’œuvre artistique de Martin Lam. Mais notre vie sera peut-être une vie changée, plus riche, plus ouverte. Comme l’a dit le philosophe Nietzsche, « vivre bien, c’est une œuvre d’art ».
Je confie le dernier mot au philosophe Buber :
« Voici l’éternel origine de l’art : une forme se présente à l’âme et demande à être fixée dans une œuvre. Cette forme n’est pas le produit de son âme, c’est une apparition du dehors qui se présente à cette âme et lui demande la force efficiente. Il s’agit là d’un acte essentiel de l’homme ; s’il l’accomplit, s’il dit de tout son être le mot fondamental Je-Tu à la forme qui lui apparaît, alors la force efficiente ruisselle, l’œuvre naît. ».
