Le regard théologique sur la personne humaine prend en compte sa fragilité et sa vulnérabilité. Héritière de la richesse d’une tradition et de pratiques séculaires d’accompagnement de l’homme malade, la théologie d’aujourd’hui veut se poser en dialogue critique avec les éthiques séculières de la santé.
La santé n’est pas un bien de consommation comme un autre. Elle ne consiste pas en quelque chose que l’être humain pourrait avoir ou ne pas avoir, mais elle concerne son être même dans toute sa profondeur. La santé, c’est « la force d’être homme » suivant une heureuse définition du théologien Karl Barth. Encore faut-il savoir ce que l’on entend par homme. En effet, il importe de pouvoir construire la notion de santé non pas sur une anthropologie idéale, mais sur une anthropologie informée par l’expérience de la vulnérabilité. Une telle anthropologie, pour dire l’homme, doit bien entendu tenir compte de sa visée ultime, de ce qu’il serait dans son plein accomplissement. Mais surtout, incarnée dans la chair, elle doit dire sa lutte jour après jour dans la précarité d’une existence marquée inévitablement par les blessures et les maladies.
Le Christ en croix, dignité et fragilité
Ce n’est qu’à partir d’une telle conception de
l’être humain que la personne malade peut être
rejointe et reconnue comme une personne à
part entière et non comme un membre débile
et anormal de la communauté humaine. La
théologie chrétienne contemple à son origine,
dans le Christ en croix, cette figure de
l’homme fragile et blessé. C’est pourquoi elle
peut en faire le symbole incontournable de
l’humanité. Cette « anthropologie de la dignité
dans la fragilité » oriente fondamentalement la
manière dont sont abordés des sujets brûlants
comme le rapport à la maladie d’Alzheimer,
l’accompagnement de la fin de vie, la relation
soignant-soigné ou la fonction sociale des systèmes
de santé.
Au-delà de l’intervention technique
Dans sa richesse métaphorique narrative, la
théologie chrétienne peut thématiser le rapport
à l’autre blessé et souffrant comme un
rapport de présence et de reconnaissance.
Importance de la présence parce que nous
vivons dans une culture où l’on a parfois exag
érément valorisé l’intervention technique.
Nous avons cru pouvoir mettre en elle tous
nos espoirs et en sommes ressortis inévitablement
déçus. On doit se rendre compte alors
que la guérison est d’une autre dimension que
la simple réparation de la machine biologique
mais qu’elle implique le réaménagement des
liens qui nous relient les uns aux autres.
Etre présent à autrui signifie croire en la possibilité qu’une relation s’établisse entre nous. Or toute relation interhumaine ne peut s’établir que dans la reconnaissance de ce qui nous est commun. La théologie insiste sur cette commune identité d’êtres créés à l’image de Dieu, mais aussi sur cette commune fragilité qui fait dire que face à la santé nous sommes tous à la fois en position de soignants et de soignés.
La santé : une réflexion universelle
Dans une approche théologique de l’éthique
de la santé, il ne s’agit pas principalement de se
placer dans l’optique du permis et du défendu.
On a fait ce reproche, quelques fois à juste
titre, à la morale catholique, mais la bioéthique
séculière qui se focalise sur l’analyse procédurale
de l’acte particulier n’y échappe pas. A travers
une réflexion sur une anthropologie cohérente,
ainsi qu’à partir d’une éthique des vertus,
il s’agit de s’interroger sur ce que le désir
de santé signifie fondamentalement pour l’être
humain, ainsi que pour la communauté politique.
Il ne devrait pas s’agir d’une lecture particulariste
valable pour la seule chapelle chrétienne,
mais une réflexion sur la nature universelle
de l’être humain. Dans ce sens, l’ouverture
aux autres réflexions anthropologiques est
fondamentale.

