Première Partie

Les fruits de l’Encyclique « Rerum novarum »
samedi 17 septembre 2011
par mss

17 Et pour aborder le premier des points que Nous Nous sommes fixés, Nous ne pouvons Nous empêcher, selon ce conseil de saint Ambroise " l’action de grâces est le premier de nos devoirs " (14), de faire tout d’abord monter vers Dieu d’abondantes actions de grâces pour les bienfaits si considérables apportés par l’encyclique de Léon XIII à l’Église et au genre humain. Si Nous voulions les passer en revue, même rapidement, c’est presque toute l’histoire sociale des quarante dernières années qu’il faudrait évoquer ici. Mais on peut facilement tout ramener à trois chefs, suivant les trois genres d’intervention souhaités par Notre Prédécesseur pour accomplir sa grande œuvre de restauration.

1. L’Œuvre de l’Église

18 En premier lieu, Léon XIII a lui-même nettement exposé ce qu’il faut attendre de l’Église : " C’est l’Église, dit-il, qui puise dans l’Évangile des doctrines capables, soit de mettre fin au conflit, soit au moins de l’adoucir, en lui enlevant tout ce qu’il a d’âpreté et d’aigreur, l’Église qui ne se contente pas d’éclairer l’esprit de ses enseignements, mais s’efforce encore de conformer à ceux-ci la vie et les mœurs de chacun, l’Église qui, par une foule d’institutions éminemment bienfaisantes, tend à améliorer le sort des prolétaires. " (15)

En matière doctrinale

19 Ces précieuses ressources, l’Église ne les a pas laissées inemployées, mais elle les a largement exploitées pour le bien commun de la paix tant souhaitée. Par leurs paroles, par leurs écrits, Léon XIII et ses successeurs ont continué à prêcher avec insistance la doctrine sociale et économique de l’encyclique Rerum novarum ; ils n’ont pas cessé d’en presser l’application et l’adaptation aux temps et aux circonstances, faisant toujours preuve d’une sollicitude particulière et toute paternelle envers les pauvres et les faibles dont, en fermes pasteurs, ils se sont fait les défenseurs (16). Avec autant de science et de zèle, de nombreux évêques ont interprété la même doctrine, l’ont éclairée de leurs commentaires, et adaptée aux situations des divers pays, suivant les décisions et la pensée du Saint-Siège (17).

20 Aussi n’est-il pas étonnant que, sous la direction du magistère ecclésiastique, de nombreux hommes de science, prêtres et laïcs, se soient attachés avec ardeur à développer, selon les besoin du temps, les disciplines économiques et sociales, se proposant avant tout d’appliquer à des besoins nouveaux les principes immuables de la doctrine de l’Église.

21 Ainsi s’est constituée, sous les auspices et dans la lumière de l’encyclique de Léon XIII, une science sociale catholique qui grandit et s’enrichit chaque jour grâce à l’incessant labeur des hommes d’élite que Nous avons appelés les auxiliaires de l’Église. Et cette science ne s’enferme pas dans d’obscurs travaux d’école ; elle se produit au grand jour et affronte la lutte, comme le prouve excellemment l’enseignement, si utile et si apprécié, institué dans les universités catholiques, les Académies et les Séminaires, les Congrès, ou " Semaines sociales ", tenus tant de fois avec de si beaux résultats, les cercles d’études, les excellentes publications de tout genre si opportunément répandues.

22 Là ne se bornent pas les services rendus par la Lettre de Léon XIII ; car ses leçons ont fini par pénétrer insensiblement ceux-là mêmes qui, privés du bienfait de l’unité catholique, ne reconnaissent pas l’autorité de l’Église.

23 Ainsi, les principes du catholicisme en matière sociale sont devenus peu à peu le patrimoine commun à l’humanité. Et Nous Nous félicitons de voir souvent les éternelles vérités proclamées par Notre Prédécesseur d’illustre mémoire, invoquées et défendues, non seulement dans la presse et les livres même non catholiques, mais au sein des parlements et devant les tribunaux.

24 Bien plus, après une épouvantable guerre, les hommes d’état des principales puissances ont cherché à consolider la paix par une réforme intégrale des conditions sociales ; parmi les normes données pour régler le travail des ouvriers selon la justice et l’équité, ils ont adopté un grand nombre de dispositions en tel accord avec les principes et les directives de Léon XIII qu’il semble qu’on les en ait expressément tirées. L’encyclique Rerum novarum fut sans aucun doute un document mémorable, et on peut lui appliquer en toute vérité la parole d’Isaïe : Il élèvera un étendard pour les nations (18).

Dans le domaine des applications

25 Cependant, tandis que, grâce aux travaux d’ordre théorique, les principes de Léon XIII se répandaient dans les esprits, on en venait aussi à la pratique. Et d’abord, une active bonne volonté s’est employée avec zèle à relever cette classe d’hommes qui, immensément accrue par suite des progrès de l’industrie, n’avait cependant pas obtenu dans la communauté humaine une place équitable et se trouvait, de ce fait, abandonnée et presque méprisée. C’est des ouvriers que Nous parlons, de ces ouvriers dont aussitôt, malgré les autres soucis accablants de leur ministère, des membres des deux clergés, sous la conduite des évêques, se sont occupés avec grand fruit pour les âmes. Cet effort persévérant, qui visait à imprégner les ouvriers de l’esprit chrétien, contribua en outre à leur faire prendre conscience de leur véritable dignité, à les éclairer sur les droits et les devoirs de leur classe, à les rendre capables d’aller de l’avant dans la voie d’un juste progrès, et de devenir même les chefs de leurs compagnons.

26 De là vinrent aussi aux ouvriers des moyens d’existence plus abondants et moins incertains, car non seulement on commença, ainsi qu’y invitait le Pontife, à multiplier les œuvres de bienfaisance et de charité, mais on vit se fonder partout, de jour en jour plus nombreuses, suivant le vœu de l’Église, et souvent sous la conduite des prêtres, de nouvelles associations d’entraide et de secours mutuels groupant les ouvriers, les artisans, les agriculteurs, les salariés de tout genre.

2. L’action de l’Etat

27 Quant au rôle des pouvoirs publics, Léon XIII franchit avec audace les barrières dans lesquelles le libéralisme avait contenu leur intervention ; il ne craint pas d’enseigner que l’État n’est pas seulement le gardien de l’ordre et du droit, mais qu’il doit travailler énergiquement à ce que, par tout l’ensemble des lois et des institutions, " la constitution et l’administration de la société fassent fleurir naturellement la prospérité tant publique que privée. " (19) Sans doute, il doit laisser aux individus et aux familles une juste liberté d’action, à la condition pourtant que le bien commun soit sauvegardé et qu’on ne fasse d’injustice à personne. Il appartient aux gouvernants de protéger la communauté et les membres qui la composent ; toutefois, dans la protection des droits privés, ils doivent se préoccuper d’une manière spéciale des faibles et des indigents. " La famille des riches se fait comme un rempart de ses richesses et a moins besoin de la protection publique. La masse indigente, au contraire, sans richesses pour la mettre à couvert, compte surtout sur le patronage de l’État. Que l’État entoure donc de soins et d’une sollicitude particulière les salariés qui appartiennent à la multitude des pauvres. " (20)

28 Loin de Nous la pensée de méconnaître que, même avant Léon XIII, plus d’un gouvernement avait déjà pourvu aux nécessités les plus pressantes des ouvriers et réprouvé les abus les plus criants dont ils étaient victimes. Mais c’est seulement quand, de la Chaire de saint Pierre, la voix du Souverain Pontife eût retenti par tout l’univers, que les hommes d’état, prenant plus pleinement conscience de leur mission, s’appliquèrent à pratiquer une large politique sociale.

29 Car tandis que chancelaient les principes du libéralisme qui paralysaient depuis longtemps toute intervention efficace des pouvoirs publics, l’encyclique déterminait dans les masses elles-mêmes un puissant mouvement favorable à une politique plus franchement sociale ; elle assurait aux gouvernants le précieux appui des meilleurs catholiques qui furent souvent, dans les assemblées parlementaires, les promoteurs illustres de la législation nouvelle. Bien plus, c’est par des prêtres profondément pénétrés des doctrines de Léon XIII que plusieurs lois sociales récentes ont été proposées aux suffrages des parlements ; c’est par leurs soins vigilants qu’elles ont reçu leur pleine exécution.

30 De cet effort persévérant, un droit nouveau est né qu’ignorait complètement le siècle dernier, assurant aux ouvriers le respect des droits sacrés qu’ils tiennent de leur dignité d’hommes et de chrétiens. Les travailleurs, leur santé, leurs forces, leur famille, leur logement, l’atelier, les salaires, l’assurance contre les risques du travail, en un mot tout ce qui regarde la condition des ouvriers, des femmes spécialement et des enfants, voilà l’objet de ces lois protectrices.

31 Si ces dispositions ne sont pas toujours et partout en parfaite conformité avec les règles fixées par Léon XIII, il est cependant indéniable qu’on y perçoit souvent l’écho de l’encyclique Rerum novarum, à laquelle on peut dès lors pour une grande part attribuer les améliorations déjà apportées à la condition des ouvriers.

3. L’action des intéressés eux-mêmes

32 Le sage Pontife montrait enfin que les patrons et les ouvriers eux-mêmes pouvaient singulièrement aider à la solution de la question sociale " par toutes les œuvres propres à soulager l’indigence et à opérer un rapprochement entre les deux classes. " (21) Entre ces œuvres, la première place revient, à son avis, aux associations, soit composées seulement d’ouvriers, soit réunissant à la fois ouvriers et patrons. Le Pontife s’attarde longuement à en faire l’éloge et à les recommander et, en des pages magistrales, il en explique la nature, la raison d’être, l’opportunité, les droits, les devoirs, les principes régulateurs.

33 Cet enseignement, certes, venait à un moment des plus opportuns. Car, en plus d’un pays à cette époque, les pouvoirs publics, imbus de libéralisme, témoignaient peu de sympathie pour ces groupements ouvriers et même les combattaient ouvertement. Ils reconnaissaient volontiers et appuyaient des associations analogues fondées dans d’autres classes ; mais par une injustice criante, ils déniaient le droit naturel d’association à ceux-là qui en avaient le plus grand besoin pour se défendre contre l’exploitation des plus forts. Même dans certains milieux catholiques, les efforts des ouvriers vers ce genre d’organisation étaient vus de mauvais œil, comme d’inspiration socialiste ou révolutionnaire.

Les associations ouvrières

34 Les directives si autorisées de Léon XIII eurent le grand mérite de briser ces oppositions et de désarmer ces méfiances. Elles ont encore un plus beau titre de gloire, c’est d’avoir encouragé les travailleurs chrétiens dans la voie des organisations professionnelles, de leur avoir montré la marche à suivre, et d’avoir retenu sur le chemin du devoir plus d’un ouvrier violemment tenté de donner son nom à ces organisations socialistes qui se prétendaient effrontément seule protection et unique secours des humbles et des opprimés.

35 En ce qui concerne la création de ces associations, l’encyclique Rerum novarum observait fort à propos " qu’on doit organiser et gouverner les groupements professionnels de façon qu’ils fournissent à chacun de leurs membres les moyens propres à lui faire atteindre, par la voie la plus commode et la plus courte, le but qui est proposé et qui consiste dans l’accroissement le plus grand possible, pour chacun, des biens du corps, de l’esprit et de la famille " ; il est clair cependant " qu’il faut avoir en vue le perfectionnement .moral et religieux comme l’objet principal ; c’est surtout cette fin qui doit régler toute l’économie de ces sociétés. " (22) En effet, " la religion ainsi constituée comme fondement de toutes les lois sociales, il n’est pas difficile de déterminer les relations mutuelles à établir entre les membres pour obtenir la paix et la prospérité de la société. " (23)

36 À fonder de telles associations, partout, prêtres et laïcs se sont consacrés nombreux, avec un zèle digne d’éloges, désireux de réaliser intégralement la pensée de Léon XIII. Ainsi, ces associations formèrent-elles des ouvriers foncièrement chrétiens, sachant allier harmonieusement l’exercice diligent de leur profession avec de solides principes religieux, capables de défendre efficacement leurs droits et leurs intérêts temporels, avec une fermeté qui n’exclut ni le respect de la justice, ni le désir sincère de collaborer avec les autres classes au renouvellement chrétien de la société.

37 Les idées et les directives de Léon XIII ont été réalisées de diverses manières, selon les lieux et les circonstances. En certaines régions, une seule et même association se proposa d’atteindre tous les buts assignés par le Pontife. Ailleurs, on préféra recourir, selon qu’y invitait la situation, en quelque sorte à une division du travail, laissant à des groupements spéciaux le soin de défendre sur le marché du travail les droits et les justes intérêts des associés, à d’autres la mission d’organiser l’entraide dans les questions économiques, tandis que d’autres enfin se consacraient tout entiers aux seuls besoins religieux et moraux de leurs membres ou à d’autres tâches du même ordre.

38 Cette seconde méthode a prévalu là surtout où, soit la législation, soit certaines pratiques de la vie économique, soit la déplorable division des esprits et des cœurs, si profonde dans la société moderne, soit encore l’urgente nécessité d’opposer un front unique à la poussée des ennemis de l’ordre, empêchaient de fonder des syndicats nettement catholiques. Dans de telles conjonctures, les ouvriers catholiques se voient pratiquement contraints de donner leurs noms à des syndicats neutres, où cependant l’on respecte la justice et l’équité, et où pleine liberté est laissée aux fidèles d’obéir à leur conscience et à la voix de l’Église. Il appartient aux évêques, s’ils reconnaissent que ces associations sont imposées par les circonstances et ne présentent pas de danger pour la religion, d’approuver que les ouvriers catholiques y donnent leur adhésion, observant toutefois à cet égard les règles et les précautions recommandées par Notre Prédécesseur de sainte mémoire, Pie X. Entre ces précautions, la première et la plus importante est que, toujours, à côté de ces syndicats, existeront alors d’autres associations qui s’emploient à donner à leurs membres une sérieuse formation religieuse et morale, afin qu’à leur tour ils infusent aux organisations syndicales le bon esprit qui doit animer toute leur activité. Ainsi, il arrivera que ces groupements exerceront une influence qui dépasse même le cercle de leurs membres. (24)

39 C’est donc bien grâce à l’encyclique de Léon XIII que partout ces syndicats ouvriers se sont développés, au point que leurs effectifs, s’ils sont malheureusement encore inférieurs à ceux des associations socialistes et communistes, rassemblent pourtant déjà, à l’intérieur des divers pays comme dans les Congrès internationaux, une masse imposante d’affiliés capables de soutenir vigoureusement les droits et les légitimes revendications des travailleurs chrétiens et même de pousser à l’application des principes chrétiens en matière sociale.

Les associations au sein des autres classes

40 De plus, les enseignements si sages et les directives si nettes de Léon XIII sur le droit naturel d’association ont commencé à trouver leur application pour d’autres groupements que les groupements d’ouvriers. Sa Lettre n’est pas sans avoir contribué beaucoup à l’apparition et au développement, de jour en jour plus manifeste, d’utiles associations parmi les agriculteurs et dans les classes moyennes, et d’autres institutions du même genre où la poursuite des intérêts économiques s’unit heureusement à une tâche éducatrice.

Les associations patronales

41 On n’en peut dire autant, il est vrai, des associations que Notre Prédécesseur désirait si vivement voir se former entre patrons et chefs d’industrie ; Nous regrettons beaucoup qu’elles soient si rares. Sans doute, ce n’est point seulement par la faute des hommes, car des difficultés fort grandes y font obstacle ; Nous les Connaissons et Nous les apprécions à leur juste valeur. Nous n’en avons pas moins le ferme espoir que ces obstacles disparaîtront bientôt et Nous saluons avec grande joie et du fond du cœur les essais heureusement tentés sur ce point et dont les résultats déjà notables promettent pour l’avenir des fruits plus grands encore. (25)

Conclusion : Rerum novarum est la grande charte des travailleurs

42 Tous ces bienfaits dus à l’encyclique de Léon XIII, Nous les avons esquissés plutôt que décrits ; ils attestent avec éclat, par leur nombre et leur importance, que l’immortel document n’était pas seulement l’expression d’un idéal social magnifique, mais irréel. Bien au contraire, Notre Prédécesseur a puisé dans l’Évangile, vivante source de vie, une doctrine capable, sinon de faire cesser tout de suite, du moins d’atténuer beaucoup la lutte mortelle qui déchire l’humanité. Que la bonne semence, largement jetée il y a quarante ans, soit tombée pour une part dans une bonne terre, Nous en avons pour gage les fruits consolants qu’avec le secours de Dieu en ont recueillis l’Église du Christ et le genre humain tout entier. Aussi peut-on dire que l’encyclique de Léon XIII s’est révélée, avec le temps, la grande charte qui doit être le fondement de toute activité chrétienne en matière sociale. Qui ferait peu de cas de cette encyclique et de sa commémoration solennelle montrerait qu’il méprise ce qu’il ignore, ou ne comprend pas ce qu’il connaît à moitié, ou, s’il comprend, mérite de se voir jeter à la face son injustice et son ingratitude.

43 Mais avec le temps aussi, des doutes se sont élevés sur la légitime interprétation de plusieurs passages de l’encyclique ou sur les conséquences qu’il fallait en tirer, ce qui a été l’occasion entre les catholiques eux-mêmes de controverses parfois assez vives ; comme par ailleurs les besoins de notre époque et les changements survenus dans la situation générale demandent une application plus exacte des enseignements de Léon XIII, ou même exigent des compléments, Nous sommes heureux de saisir cette occasion, selon Notre charge apostolique qui Nous fait débiteur de tous (26) pour répondre, dans la mesure du possible, à ces doutes et aux questions qui se posent actuellement.


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