Passages spirituels de Benedict GROESCHEL
Par Véronique Gay-Crosier
Introduction

- {Père Groeschel
La psychanalyse s’est trouvée formulée par FREUD qui était opposé à toute religion révélée et particulièrement au Christianisme. Par ailleurs, la psychologie contemporaine est agnostique dans ses principes et athée dans ses préjugés. Pourtant, il apparaît que de nombreux aspects de la psychologie thérapeutique doivent être utilisés pour des applications pratiques dans la direction spirituelle. Il est bon aussi de rappeler qu’il existe des saints canonisés qui ont lutté toute leur vie contre des cicatrices et des pathologies venant de l’enfance. Somme toute, pour l’auteur, il y a une relation évidente entre l’équilibre psychologique et la croissance spirituelle : grandir dans la sainteté devrait coïncider avec un meilleur ajustement à la réalité ; une authentique paix intérieure est signe de croissance spirituelle ET d’équilibre psychologique .
I. La théorie des 4 voix
Une personne devient spirituelle lorsqu’elle a décidé de répondre à l’appel de Dieu et s’efforce de faire de cet appel le centre de ses activités et de ses choix. L’appel devient pour elle un facteur d’intégration. Or, nous pouvons être classé en fonction de notre attente dans le parcours vers Dieu. Benedict parle des « 4 voix de Dieu », pour nous considérer en fonction de notre réponse subjective à Dieu ; en sachant que, pour la plupart, nous avons plutôt notre place dans une ou peut-être 2 catégories. La philosophie occidentale suggère en effet que l’homme connaît et cherche Dieu comme l’UN, le VRAI, le BIEN et le BEAU.
1. DIEU COMME L’UNIQUE. Il donne l’exemple de Sainte Catherine de GÊNES. Cette grande mystique laïque du 15ème siècle a pu concilier sa consécration totale à Dieu avec une affection profonde pour son mari, sa famille et ses amis, tant l’unité de son objet était puissante.
2. DIEU COMME LE VRAI. Une passion pour la vérité subsume souvent les autres passions. Saint Thomas est l’exemple de celui qui s’est senti appelé par Dieu en tant qu’Il est la Vérité même.
3. DIEU COMME LE BIEN. Ceux qui cherchent le bien sont souvent les plus attachants des êtres humains. Compatissants et sociables, ils souffrent beaucoup dans un monde blessé. Souvent manipulés, trompés et même trahis, St François était de ceux-là : il avait davantage la simplicité de la colombe que la prudence du serpent.
4. DIEU COMME LE BEAU. Les Grecs le savaient et PLATON nous l’a enseigné : nous ne trouvons la beauté inaltérable et infinie qu’en passant des beautés transitoires à la beauté essentielle. Le meilleur paradigme de ces chercheurs de la Beauté Divine est saint AUGUSTIN jeune, dans sa fameuse phrase, entre autres : « tard je vous ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je vous ai aimée. C’est que vous étiez au-dedans de moi, et moi, j’étais en dehors de moi ! »... Cependant, l’amoureux de la beauté divine risque sans cesse de se perdre dans une vague religiosité ou dans un hédonisme aveugle.
II. Comprendre le développement humain
Jusque très récemment encore, beaucoup de jeunes gens authentiquement religieux, spécialement ceux qui s’engageaient au séminaire ou dans la vie religieuse, entraient dans un moule, un système de référence psychologique statique et au fond peu créatif. Une approche plus créative du développement et de la croissance humaine est apparue dans la psychologie profane avec la publication de Childhood and society d’Erik ERIKSON (1950). Ce dernier a identifié 8 étapes de la croissance humaine et les conflits critiques de chacune de ces étapes. Empruntant les principes des théories de FREUD, ERIKSON affirme que les êtres humains sont dans un processus constant de devenir. Quand nous cessons de grandir, nous entrons dans un processus négatif de devenir, un DÉCLIN.
C’est Carl JUNG le pionnier de cette théorie du devenir, mais Eric ERIKSON était plus abordable .
1. Les 1ères années jusqu’à 6 ans
L’enfant doit apprendre à avoir confiance, à devenir autonome et à développer l’initiative. Dans la négative, l’enfant sera en proie à un « blocage », à une « fixation » : une partie de sa vie psychologique restera « fixée » au niveau de l’enfance.
2 - 3. Enfance et pré-adolescence
L’enfant peut ensuite développer une créativité et une individualité qui, dans la vie adulte, s’épanouiront en générosité et en une attention altruiste pour la génération suivante.
4 - 5. L’adolescence et le début de la maturité
Dans nos sociétés d’abondance, l’adolescence se prolonge artificiellement jusqu’à la vingtaine. Avec le risque, bien sûr, que s’installent l’oisiveté, des tendances à l’auto-destruction et une certaine complaisance dans le plaisir et le mépris de soi ou la culpabilité. Le début et la fin de l’adolescence sont probablement des moments de sentiments très absolus à l’égard de la religion ; ils sont donc de la 1ère importance pour ceux qui s’intéressent au développement religieux. Les jeunes gens ont besoin d’être attirés dans des projets de partage, de soutien mutuel, et d’activités caritatives, observe Benedict.
L’intimité est aussi la grande tâche de l’entrée dans l’âge adulte. Or, un engouement romantique déraisonnable marque souvent les sujets. L’auteur pense qu’une personne s’engageant trop jeune dans le célibat risque fort de demeurer à un niveau de développement sexuel immature. Il pourra souffrir d’une préoccupation excessive de la sexualité, ou, à l’inverse, d’un refus puritain de celle-ci. En sachant que tous les êtres humains sont sujets à diverses pathologies : une personne qui bégaie, qui fume cigarette sur cigarette ou mange trop, devra tout mettre en son pouvoir pour parer à ces déséquilibres.
6. Le midi de la vie (50 ans)
La créativité ou la stagnation sont les alternatives cruciales qui s’offrent à ceux qui ont la cinquantaine. Psychologiquement, ces personnes bénéficient de trois traits fortement liés :
La force personnelle : le désir de la responsabilité et une capacité de prendre les situations en main créent des canaux à travers lesquels leur énergie se manifeste et peut se mettre au service du plus grand nombre.
L’attention : c’est le besoin d’être responsables des autres et que l’on ait besoin d’elles.
L’intériorité : cette nouvelle introversion recouvre ce que l’on appelle la « dépression de la cinquantaine ». D’autres la vivront comme un 1er réveil spirituel ; voire même une « renaissance ». Celui qui ne l’accepte pas souffrira de la calamité de l’adolescent attardé.
7 - 8. La maturité et la vieillesse
Cette nouvelle situation (LEVINSON), doit s’établir avec une sorte de sagesse profane parallèle à ce que saint IGNACE appelait « l’indifférence spirituelle ». Le sujet se trouve effectivement dans un état entre sagesse et désespoir, qui ressemble à l’état eschatologique entre le ciel et l’enfer, à savoir le Purgatoire. Sainte Catherine de GÊNES avait eu l’intuition géniale que le Purgatoire commence dès cette vie, et continue dans la suivante SI c’est nécessaire à l’ultime préparation de l’individu. Cette dernière purification détache de l’existence et suggère l’acceptation totale de la volonté divine dans toutes ses manifestations. L’expérience de l’inutilité et de l’échec se transforme peu à peu en humble prière.
III. Les 3 étapes de la vie spirituelle
Ensuite l’auteur parle du développement humain lors de la conversion, laquelle s’opère en 3 étapes : ce sont les 3 voies purgative, illuminative et unitive.
A l’exception de ceux qui ont toujours vécu une vie de foi dans un climat très religieux, nous passons tous par un RÉVEIL : un catalyseur va susciter un engouement nouveau pour la foi. Je vous renvoie à l’expérience d’Ignace de LOYOLA à Manrèse, ou celle de saint François d’ASSISE à San Damiano. La religion influe non plus seulement sur nos intérêts mais aussi sur notre comportement moral ou nos convictions fondamentales.
Ce réveil peut se renouveler fréquemment, avant que nous ne l’acceptions finalement. Nous entrons alors dans la VOIE PURGATIVE, qui est un temps d’intégration de toutes nos facultés avec ce que nous croyons et acceptons comme étant dorénavant la réalité. Notre personnalité égocentrique entre en conflit avec le véritable enfant de Dieu qui apparaît progressivement. La 1ère ténèbre est cependant le passage obligé avant la 2ème étape. Comme cela arrive souvent dans les conversions, le temps de l’appel est aussi un temps de doute et de confusion : nous affrontons le 1er combat sérieux de notre vie spirituelle, il peut durer des mois ou des années, mais il prépare à une mort imminente : beaucoup de choses importantes seront considérées dorénavant comme des futilités.
Nous entrons alors dans la relative liberté de la VOIE ILLUMINATIVE. A peine a-t-on plus de force que les combats deviennent plus grands. Le passé avec tous ses échecs et ses doutes dissimulés, mais aussi le présent avec ses imperfections sont implacablement mis en lumière. L’amour de Dieu et les dons du Saint-Esprit nous rendent quasiment insupportables nos défauts et nos manquements. C’est la conscience des obstacles que l’on place sur la voie de l’amour de Dieu.
Soudain, l’âme se sent complètement seule, dans un échec complet, tout à fait perdue (St Jean DE LA CROIX). L’ego que l’on croyait mort revient comme un spectre. La chair, tranquille jusqu’alors s’écrie « il n’est pas trop tard, retourne en arrière ». La parabole de l’homme qui, de retour chez lui, trouve sa maison remplie de 7 démons, semble adaptée à cette situation (Lc 11, 24-26). Deux nuits obscures se succèdent : celle des sens et celle de l’esprit ; seuls les plus avancés parviennent à cet état. En tout cas, tout est perdu et s’en est allé. Seule reste la volonté humaine dépouillée, sans support, sans fard, sans consolidation ni récompense. Dieu parle dans le silence. L’UNION avec Dieu a commencé. De nombreux saints ont recouru à l’analogie de l’amour de l’homme et de la femme comme symbole de cette voie qui n’a rien de spectaculaire.
IV. Compréhension psychologique
1. LA PURIFICATION. 1ÈRE PHASE : L’INTEGRATION MORALE
La psychologie moderne estime que personne n’est jamais vraiment responsable de quoi que ce soit ; elle a aboutit à des systèmes moraux qui fixent toute leur attention sur la situation individuelle. FREUD était par ailleurs profondément convaincu que les êtres humains sont totalement et obstinément esclaves du plaisir. Rien n’est plus faux. Dans cette 1ère phase, le péché devient de plus en plus détestable, en même temps que la liberté - et donc celle de pécher - grandit. C’est l’adaptation à l’Absolu. Dans le christianisme, le développement de l’individu vers la conformité avec l’Etre Absolu s’accomplit uniquement par la grâce du Fils de Dieu et en suivant Ses enseignements. Or, la tendance à séparer l’expérience religieuse de la rectitude de vie représente, à son paroxysme, une vieille et dangereuse tradition de gnosticisme. En réalité, la question morale comporte 2 parties : l’acceptation de normes morales objectives chrétiennes, et donc la lutte incessante contre les mécanismes de défenses les plus communs et les plus insidieux que sont la rationalisation et l’intellectualisation. C’est l’Evangile de St Jean qui met le plus vigoureusement en lien la loi morale et la vie spirituelle avec le message incessant : Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements (Jn 14, 15). Bien sûr, la réussite sera largement tributaire de notre capacité à intégrer le péché dans une dynamique édificatrice de la croissance spirituelle.
2. LA PURIFICATION : TRANSITION VERS LA 2ème PHASE
L’anxiété diminue grâce à la conscience grandissante de la possibilité d’un sens transcendant de la vie : le voyageur sent les 1ers vents de la liberté des enfants de Dieu ; le péchés et les compulsions s’éloignent, la paix commence à régner à l’intérieur. L’intégration morale reste fragile, mais les chutes sont plus rares ; donc aussi plus douloureuses. Nous apprenons que nous ne pouvons pas suivre le Christ en vérité par nos propres forces : la Grâce apparaît comme la force vitale de notre vie spirituelle.
3. LA PURIFICATION. 2ÈME PHASE : FOI ADULTE ET CONFIANCE
Renonçant à nos mécanismes de défense - filtres à travers lesquels nous percevons la réalité -, nous parvenons à affronter 2 tâches intrinsèquement liées : le dépassement de la religiosité juvénile et des spéculations religieuses de l’adolescence. Il s’agit de dépasser respectivement :
le FANATISME, dont la foi est alimentée par la peur ;
le SCEPTICISME CHRONIQUE qui recherche sans cesse des spéculations plus raffinées.
Alors la foi deviendra adulte : en donnant à la grâce divine de s’imposer. C’est la Grâce, qui dépasse le processus habituel de la connaissance par la révélation et l’illumination personnelle, c’est donc elle qui permet à l’individu de croire ; de croire quand il n’y a aucun espoir et d’obtenir la force d’espérer aussi de la seule source d’où elle puisse venir : la puissance de l’Esprit Saint. KIERKEGAARD avait remarqué que nos défenses psychiques intérieures ne pouvaient être décapées que sous l’effet de la TENEBRE SPIRITUELLE. Celle-ci est trop souvent associée exclusivement à l’aridité spirituelle ou à quelque autre état intérieur. Or, cet état psychologique très inconfortable peut être précipité par des causes extérieures, comme un très grand chagrin ou un traumatisme conduisant à la dépression. Quand elle provient de l’intérieur - de conflits intérieurs -, c’est véritablement un écroulement de notre système de défenses ; une sorte d’effondrement affectif et psychologique. Celui qui rêve doit se réveiller, et plus le sommeil de l’homme est profond, plus son réveil doit être énergique ... c’est la voix intérieure de l’éternité qui exige qu’on l’entende, et pour se faire entendre elle utilise la voix puissante de l’affliction, précisait KIERKEGAARD. La souveraineté de Dieu, on ne l’apprend que dans l’obscurité en prenant conscience de son impuissance radicale. Nous ne pouvons tout simplement rien faire par nous-mêmes. Nous sommes confrontés pour la 1ère fois de notre vie à la possibilité d’une humilité authentique. Car, a moins que nous, cette personne au triple amour-propre - amour de nos appétits et conforts physiques, amour de nos possessions, amour de notre place, de notre rang et de notre reconnaissance - à moins que ce noyau dur et résistant ne soit enterré pour pourrir en étant mangé par le germe de la vie nouvelle, il n’y a aucun espoir (Gerald HEARD).
Après, cependant, vient la délivrance de Dieu. Les causes d’obscurité peuvent demeurer et les larmes ne s’être point taries. Il n’empêche qu’une nouvelle lumière calme et apaisante se lève dans notre être intérieur. Il se peut aussi que nous reculions, nous rendant compte qu’en vivant un détachement et un abandon authentiques, il nous faudra renoncer à nos ambitions caressées, à nos biens temporels et spirituels, ainsi qu’à une bonne dose d’indépendance. On préfère ne pas s’engager. Soit. Mais nous aurons à traverser maintes fois l’obscurité avant d’accepter, enfin, inéluctablement, de nous rendre.
4. SECONDE ÉTAPE : LA VOIE ILLUMINATIVE
Cette expérience est universelle, mais on la comprend mieux dans la tradition chrétienne. Thomas MERTON en donne une excellente description : nous nous éveillons ... à la compréhension de l’immensité et de la majesté de Dieu ... à une perception plus intime et plus merveilleuse du Seigneur, directement et personnellement, présent au fond de notre être ... Appelez cela foi, ou (à un stade plus avancé) illumination contemplative, appelez cela le sens de Dieu ou même l’union mystique : ce sont divers aspects et niveaux de la même sorte de compréhension : l’éveil d’une conscience nouvelle de ce que nous sommes dans le Christ.... C’est un état prolongé dans lequel il devient plus facile de prier, d’abandonner ce qui est superflu ou qui entrave notre avancée, et d’œuvrer davantage pour le Royaume de Dieu. Il devient plus aisé d’accomplir le bien. C’est aussi alors que nous sommes susceptibles d’en agacer un grand nombre. Outre la jalousie, nous aurons à souffrir de ce qu’en échange de notre liberté nouvelle, nous affrontons des possibilités de péché et de trahison de Dieu que nous n’avions encore jamais connues. Par ailleurs, nous percevons intuitivement la présence de Dieu dans le monde matériel. Ce n’est pas du panthéisme mais du PANANTHEISME. C’est aussi la résolution psychologique des contraires . Enfin, nous éprouvons un amour violent, plein de ferveur, nouveau. . Nous laissons si bien œuvrer les vertus infuses - de l’espérance, de la foi et de la charité - en nous que nous parvenons à aimer nos ennemis et à supporter la critique, l’incompréhension et l’isolement. Fritz KUNKEL, un psychiatre américain décrit joliment la situation : Nous vivons dans une prison que nous appelons notre château ; un soldat étranger vient nous en libérer en perçant les portes et détruisant les murs - et nous luttons contre lui avec les dernières forces de notre ego brisé, le traitant de bandit, de canaille et de démon, jusqu’à ce que nous soyons exténués, terrassés et désarmés. Alors, regardant le vainqueur avec une objectivité indifférente, nous le reconnaissons : saint Michel, avec un sourire, rengaine son épée.
Beaucoup penseront que c’est la fin du voyage ; mais c’est une erreur vieille comme le monde. Nous ne sommes pas au bout de nos peines. Un autre auteur spirituel subtil - FÉNÉLON - donne la description suivante du côté sombre de la voie illuminative : Quand la lumière augmente, nous nous apercevons que nous sommes pires que nous le pensions. Nous sommes stupéfaits de notre aveuglement passé alors que jaillit des profondeurs de notre cœur toute une masse de pensées honteuses, comme des reptiles dégoûtants sortant en rampant d’une caverne cachée ... Mais nous ne devrions être ni stupéfaits ni découragés. Nous ne sommes pas pires qu’auparavant (rassurant...) ; au contraire, nous sommes meilleurs ... Considérez bien, pour votre aise, que nous commençons seulement à percevoir notre maladie quand la cure commence. Tant qu’il n’y a aucune signe de cure, nous sommes inconscients de la profondeur de notre maladie ; nous sommes la proie d’une illusion.
Les plus grands dangers de la voie illuminative sont :
- L’avidité spirituelle : nous oublions ou minimisons les autres responsabilités ;
- L’autosuffisance : marquée par une tendance au pharisaïsme ;
- La conviction d’une mission particulière : l’illusion la plus dangereuse est l’idée d’un appel spécial. Ce complexe messianique suggère à ceux qui manquent d’expérience et de lecture qu’ils sont des êtres exceptionnels.
St Jean DE LA CROIX énumère encore 5 autres périls :
- L’orgueil : la tentation la plus forte à ce moment ;
- La sensualité, qui peut encore provoquer des chutes morales graves ;
- L’avarice spirituelle : on peut « tomber amoureux » pour la 1ère fois ou d’une nouvelle manière, puisque l’on ne refoule plus rien ;
- La paresse spirituelle et la tiédeur enfin. Progressivement, on décroche, on perd de notre enthousiasme, quitte parfois même à abandonner complètement la vie spirituelle. Souvent, nous devenons méfiants vis-à-vis de notre intérêt spirituel antérieur ; c’est le cynisme, la moquerie ou la déprime à l’évocation de ces doux souvenirs. Cela s’observe souvent chez les jeunes clercs, chez ceux qui ont récemment coupé avec des relations à fortes charge affective ou chez ceux qui refusent de renoncer à certaines satisfactions personnelles. Les remèdes ? Consulter fréquemment un sage confesseur, la ferveur dans la prière et l’accomplissement de ses devoirs d’état. Les actes de volonté mettront en échec ces états d’âme (TANQUEREY).
Ignace de LOYOLA nous avertit enfin que si nous ne discernons pas l’esprit qui nous motive, nous courons le risque de la paranoïa spirituelle. Par exemple, un bon esprit travaille avec douceur, tandis qu’un mauvais esprit est violent. Les signes du mauvais esprit sont les suivants : les actes de vertus ostentatoires, le mépris des petites choses, un désir de se sanctifier d’une façon extraordinaire, la fausse humilité, une plainte et un mécontentement permanent dissimulent un refus de souffrir quoi que ce soit avec patience (TANQUEREY). L’amertume, le relâchement ou la médiocrité doivent nous avertir que nous devrions revoir tout le processus de décision afin de voir où le mal s’est glissé. Cela en sachant que la réussite n’a jamais été un signe de la volonté de Dieu : « Dieu nous appelle à la fidélité et non pas au succès », disait Mère Térésa de CALCUTTA. Enfin, la décision a de fortes chances de venir de Dieu si nous avons la grâce de lutter sans amertume face aux difficultés et aux frustrations. Nos motifs ne seront jamais parfaitement purs et nous devons laisser Dieu nous purifier par Son feu.
5. TROISIÈME ÉTAPE : LA VOIE UNITIVE
Les personnes qui entrent dans la voie unitive peuvent se reconnaître aux traits suivants : elles ont une grande pureté de cœur, elles ne tombent pas dans le moindre péché délibéré - même si elles ne sont pas à l’abri d’une rechute -, elles maîtrisent leur comportement avec peu, voire pas d’effort. C’est l’homme spirituel qui, selon la définition de St THOMAS, est incliné à agir, non pas principalement par le mouvement de sa propre volonté, mais par l’instinct du St Esprit...
C’est la voie de la contemplation qui est, selon Thomas MERTON, la plus haute expression de la vie intellectuelle et spirituelle de l’homme...C’est un émerveillement spirituel. Cependant, contemplation n’est pas vision, car elle voit « sans voir » et connaît « sans connaître ». C’est une profondeur de foi plus grande, une connaissance trop profonde pour les images, les paroles ou même les concepts précis. C’est un don religieux transcendant. Nous ne pouvons l’acquérir seuls, par des efforts intellectuels, ou en perfectionnant nos talents naturels...C’est un don de Dieu qui, dans sa Miséricorde, complète en nous le travail mystérieux et caché de la création en éclairant nos esprits et nos cœurs... La contemplation, c’est la compréhension, et même, en un certain sens, l’ « expérience », de ce que croient obscurément tous les chrétiens : ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi (Ga 2, 20).
1. La simple union avec Dieu dans la prière de contemplation. Progressivement, on passera de la contemplation acquise à la contemplation infuse, qui peuvent se comprendre dans leur différence à travers l’analogie avec l’activité et la passivité.
Généralement sèche et aride, cette expérience est nommée à juste titre la Nuit obscure des Sens. Elle trouve sa meilleure description chez St Jean DE LA CROIX . Le feu matériel, appliqué au bois, commence tout d’abord par le dessécher ; il en expulse l’humidité et lui fait pleurer toute sa sève. Aussitôt, il commence par le rendre peu à peu noir, obscur, vilain ; il lui fait répandre même une mauvaise odeur ; il le dessèche insensiblement ; il en tire et manifeste tous les éléments grossiers et cachés qui sont opposés à l’action du feu. Finalement, quand il commence à l’enflammer à l’extérieur et à l’échauffer, il le transforme en lui-même et le rend aussi brillant que le feu. En cet état le bois n’a plus l’action ni les propriétés du bois ; il n’en conserve que la quantité et la pesanteur qui est plus grande que celle du feu . De fait, l’individu cherche désespérément à plaire à Dieu, mais il a l’impression de revenir en arrière et de n’avoir jamais rien fait. Il est incapable de méditer et de se recueillir. Des tentations terribles contre la foi, l’espérance, la chasteté et la patience sont prévisibles. Mais il faut traverser cette période pour trouver en soi-même la nature divine. Suit un temps de douce quiétude, l’union complète avec Dieu. Toutes les facultés de la personne sont tenues dans une joyeuse fascination par la conscience de la présence de Dieu (4ème demeure du Château intérieur de Sainte Thérèse).
2. On entre alors dans la 2ème phase de la contemplation. C’est l’’union parfaite, extatique avec Dieu : l’harmonie parfaite entre la volonté et l’esprit humains et les projets de Dieu. Voici ce qu’en dit Sainte Catherine de GÊNES : l’esprit ... est hors d’état de prendre goût à quelque chose que ce soit, temporelle ou spirituelle, ni par la volonté, ni par l’entendement, ni par la mémoire... Il ne lui reste d’autre soutien que Dieu (Traité du Purgatoire, chap.17). N’ayant plus besoin d’appuis et d’approbations de la part des hommes, ces personnes sont douces, paisibles et très effacées.
3. L’extase accompagne parfois, selon les mystiques les plus avancés, ce grand calme et cette union. Conduit à ce niveau de ravissement, nous devons pratiquer un détachement spécial pour pouvoir rester dans la vallée de larmes. Le Château intérieur de Thérèse d’AVILA et L’itinéraire de l’esprit vers Dieu de BONAVENTURE peuvent aider à comprendre ces états.
Puis, nous sommes pris d’assaut par la plus redoutable de toutes les épreuves qu’un être humain puisse connaître : la nuit obscure de l’Esprit. St Jean DE LA CROIX est le meilleur guide pour étudier la nuit ultime, dont le but est la purification. Cette ténèbre est une réaction à l’imperfection et au désir d’absolu. L’ego s’effrite. C’est l’épreuve incarnée par les paroles du Crucifié, « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné » (Mt 27). Il en résultera une paix totale et un repos de toutes les puissances de la psyché, tant sensorielles que spirituelles. La voie a été préparée pour l’ultime expérience possible en cette vie terrestre : un état tellement magnifique que ceux qui l’ont expérimenté affirment que c’est le commencement de la vision de Dieu.
4. L’union transformante. Ou mariage spirituel. On ne peut que l’accepter et en aucun cas la susciter par soi-même. On la décrit habituellement dans les termes d’une vision de la Trinité, de l’union de tout désir et de toute résolution, une harmonie complète de l’individu avec Dieu. C’est l’équilibre parfait entre les besoins psychologiques et leur satisfaction.
Conclusion
1. Lorsque les tensions et les défis augmentent avec le progrès spirituel, la régression est toujours possible. « Plus tu montes haut, plus le diable monte », dit un vieil adage irlandais.
2. La perfection n’est pas une réalité statique, un « pays de lait et de miel » où il faut arriver. Ce n’est pas quelque chose qui arrive d’un seul coup et que l’on devrait préserver artificiellement et à tout prix par une discipline répressive. C’est le travail de toute une vie et de la grâce. Patience et longueur de temps : Dieu, au sortir de cette progression, se trouvera installé chez nous comme chez Lui. Il n’aura plus besoin de manifester sa présence, puisqu’Il irradiera véritablement à travers nous.
