On a longtemps considéré Dave Brubeck comme un talentueux pianiste et compositeur de jazz. Son utilisation de techniques novatrices, comme les rythmes particuliers de son album pionnier Time out (1959), en fit une des étoiles dans ce qui devint connu comme ’West Coast cool jazz’. De fait, l’alchimie particulière de la musique que son quartette réalisait, en fit l’un des plus durables favoris des amateurs de jazz un peu partout. Mais il est moins connu, cependant, comme compositeur de musique religieuse. Depuis quarante ans, Brubeck a paisiblement rassemblé un corpus d’œuvres orchestrales d’une telle subtilité intellectuelle et une telle profondeur d’émotions que certains le considèrent déjà comme un compositeur américain du calibre de Charles Ives, Leonard Bernstein et Aaron Copland.
L’œuvre religieuse
Brubeck fut élevé dans une famille d’un protestantisme un peu vague. Même si sa mère était pratiquante, on oublia de baptiser Dave. Le cadre de son enfance fut celui d’un fils de propriétaire d’un ranch californien. Sa contemplation de la nature s’exprimait déjà par la musique. Son goût pour la musique classique, cependant, lui vint de ses expériences de fantassin dans la Troisième armée de Patton pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans un entretien récent, Brubeck a confié que c’est la guerre qui a ancré en lui la conviction que « quelque chose devait être fait par la musique pour renforcer la connaissance que l’homme pouvait avoir de Dieu ». Brubeck voulut d’abord écrire une cantate sur les dix Commandements. Mais, avec le temps, il préféra privilégier l’appel à aimer ses ennemis.
Iola Brubeck, qui a épousé Dave, il y a plus de soixante ans, a expliqué récemment que Brubeck désirait au début rassembler les thèmes de l’amour présents dans les grandes religions du monde. Cependant, « après avoir considéré certains de ces thèmes, il se rendit compte que ce qu’il souhaitait vraiment, c’était explorer son propre patrimoine : C’est ainsi qu’il commença à se fixer davantage sur le message chrétien ». Le premier résultat de cette étude fut l’oratorio The Light in the Wilderness (1968), qui est une méditation sur les tentations et les enseignements du Christ. Le cœur de cette œuvre est une réflexion sur le ’Grand Commandement’ de l’amour des ennemis. La réponse que donna Brubeck à la folie de la guerre, fut cette méditation musicale sur les mots provocateurs de Jésus : *aime tes ennemis, fais du bien à ceux qui te haïssent ». C’est là un thème permanent de l’œuvre de Brubeck. En vérité, pour être comprises, ses œuvres religieuses peuvent être considérées comme des essais d’expression musicale de l’amour de Dieu et des implications de cet amour pour la vie chrétienne.
Dans sa cantate de 1969, Gates of Justice, Brubeck considère la vraie dimension de la justice biblique. Brubeck s’est aussi soucié des problèmes de l’égalité raciale, Pendant les années 59, il a a régulièrement joué avec son quartette qui comprenait un Noir, à travers le Sud des Etats-Unis, refusant toute ségrégation. Alors que la violence faisait rage en Amérique entre Noirs et Juifs, Brubeck donna une réponse musicale en méditant sur les thèmes vétéro-testamentaires de la justice. Composé plusieurs mois après l’assassinat de Martin Luther King, la cantate incorpore à la fois les mots du leader noir et du prophète Isaïe. Ce qu’il emprunte à Martin Luther King, a pour but de rappeler aux auditeurs que « nous devons vivre ensemble comme des frères, ou mourir ensemble comme des idiots ». Et il utilise le prophète pour rappeler que la vraie justice est enracinée dans notre relation à Dieu.
Brubeck développe des thèmes semblables dans sa cantate de 1971, Truth is Fallen. Ecrite pendant la période du plus profond engagement des Etats-Unis au Vietnam et en réponse aux tueries par les milices aux Universités de Kent State et Jackson State, l’œuvre est une méditation sur la lamentation d’Isaïe : « Nul n’accuse à juste titre, nul ne plaide de bonne foi...on repousse le jugement, on tient éloignée la justice » (59, 4,14). Le morceau exprime puissamment ce qui se passe lorsqu’une société embrasse une culture de mensonge. Dans La Fiesta de la Posada (1975). Brubeck évolue vers le thème plus joyeux de Noël. Fondée sur le dialogue de la tradition latino-américaine de Noël de ’las posadas’ (auberges), ce choral festif est un des airs favoris que chantent chaque année les chœurs d’église et les chorales professionnelles dans tous les Etats-Unis.
La messe de la conversion
Brubeck est parvenu à un tournant de son évolution religieuse quand il accepta la commande d’une messe pour le magazine Our Sunday Visitor. Brubeck ne voulait pas l’entreprendre. N’étant pas catholique, il en sentait pas de taille à le faire. Pourtant, comme il l’a expliqué, le directeur du journal ne voulut pas se contenter de cette réponse. « Pendant deux années, il me poursuivit... je lui donnais ce genre de coups de pied que vous envoyez à un chien dont vous ne voulez pas qu’il vienne vous mordre les mollets, mais il n’arrêtait pas de revenir ». Finalement Brubeck accepta mais à une condition. « je dis à Ed que j’écrirais trois pièces et que je voulais qu’il demande au meilleur des experts catholiques pour les regarder et dire si cela convenait ». Murray choisit Soeur Theophane Hytrek. Ce fut un choix inspiré. » Elle était avec un groupe de musiciens dans le Milwaukee. La réponse arriva : dites à Dave de continuer sans changer une note ». Et c’est ainsi que Brubeck continua. Il a décrit le travail de composition comme profondément émouvant pour lui. *Les mots de la messe ont un tel poids qu’ils ne peuvent pas ne pas vous toucher ». Ils le touchèrent de fait car le résultat de To Hope ! A Celebration (1979) est renversant. Comme l’explique le critique musical Richard Ginell dans la notice du CD : « comme n’importe quel compositeur classique le ferait, Brubeck réagit au texte, par les textures musicales et des images qui épousent le sens et le rythme des mots et peuvent être interprétés à différents niveaux ».
Il y avait, cependant un problème. Le ’Notre Père’ n’avait pas été inscrit dans la commande de la Messe. Quand le P. Ron Brassard entendit la Messe achevée, il remarqua l’oubli et pressa Brubeck d’en écrire la musique. La réponse de Brubeck fut catégorique : il était fatigué et allait partir en vacances avec sa famille. De plus, la Messe était entièrement composée ; y ajouter quelque chose détruirait l’harmonie de l’ensemble. Pourtant quelque chose troublait le musicien. Pendant la deuxième nuit de ses vacances, il composa, en rêve, tout le Pater. « J’ai sauté de mon lit et je le mis par écrit, parce que savait qu’il convenait par sa simplicité et je ne voulais qu’il m’échappe... c’était très simple : j’entendais le chœur et l’orchestration, et tout... » L’expérience eut un effet si profond chez Brubeck qu’il devint catholique. C’était cette nuit-là qu’il se dit à lui-même : « Si c’est comme ça, je crois que j’entrerais dans l’Eglise ».
L’enregistrement de la Messe (CD Telarc, 1996) dans son exécution par le quartette de Brubeck et le chœur et l’orchestre de la Cathédrale nationale de Washington, atteste de la frappante beauté de l’œuvre. Cette puissance spirituelle de cette Messe est peut-être encore plus ressentie dans le documentaire que Daniel Wilson (DVD Lance, 2002) a tourné sur son exécution à Moscou. Ce réalisateur renommé suit Brubeck et Russell Gloyd, le chef d’orchestre qui fut si fidèle pour conduire les compositions orchestrales de Brubeck. Il filme la préparation de l’orchestre national russe et le chœur d’Etat Yurlov qui devaient présenter la Messe dans la salle Bolshoi du Conservatoire de Moscou. Au-delà même de capter la joie qui se révèle sur les visages des auditeurs, Wilson arrive à montrer l’effet spirituel qui se produit chez les musiciens eux-mêmes. Non seulement les mots de la Messe permettent aux chanteurs de donner une force à leurs désirs spirituels, comme c’est évidemment le cas dans la méditation d’Isaïe 55, interprétée par Maria Maskhulia, cantatrice moscovite d’origine géorgienne, mais ils deviennent source de contemplation pour eux. Ainsi, commentant le refrain biblique : Mon espoir est en toi, Seigneur, tu es ma force et mon rempart » que Brubeck insère comme chant de communion, le baryton russe, Jan Kratov, a confié que ces mots se sont gravés dans son cœur et y resteront longtemps.
Le documentaire de Wilson révèle aussi le rôle que Russell Gloyd joue pour la meilleure connaissance des pièces orchestrales de Brubeck. C’est lui en effet qui dirige l’exécution des morceaux récents pour des enregistrements produits grâce à son aide. C’est le cas des récentes séances d’enregistrement aux Abbey Road Studios de Londres. Le quartette de Brubeck, un orchestre et un choeur travaillèrent sur l’oratorio de Pâques Beloved Son (1978) et sa Méditation eucharistique Pange Lingua Variations (1983).
Russell Gloyd s’est montré récemment très enthousiaste quant au succès du Pange Lingua : « on a fait revenir l’abbaye à Abbey Road ! ». Commandées par le diocèse de Sacramento, la capitale de la Californie, nommée ainsi en l’honneur du Saint-Sacrement, les Pange Lingua Variations, sont un dialogue entre les versets latins de Thomas d’Aquin et leur traduction anglaise, que soutient la musique de Brubeck. Gloyd explique que « musicalement ce que fait Brubeck représente l’esprit de chacune des variations, se rapportant aussi à l’histoire du chant », Dans une conversation avec son biographe, Brubeck ajoute que c’est un essai de condenser, en quelques minutes, deux mille ans de l’histoire d’une hymne ancienne. Le résultat est d’une grande beauté. L’harmonie entre la musique de Brubeck et la poésie du texte anglais, adaptée par Iola Brubeck à partir de différentes traductions, est particulièrement remarquable.
Le rôle de Iola
Le travail que Iola Brubeck a accompli pour le Pange Lingua n’est qu’un exemple de son rôle dans l’éclosion des œuvres religieuses de son mari. Elle est, selon lui, le ’cerveau’ de l’entreprise. Plus concrètement, elle est la voix lyrique de Brubeck. Formée en littérature et en art dramatique, Iola est une parolière de talent. Sa première grande collaboration a commencé avec le ’musical’, The Real Ambassadors (1962) qui s’attaquait courageusement et de manière créative à l’injustice raciale. Iola écrivit le livret et les paroles pour la partition de Brubeck. L’idée était de donner à Louis Armstrong, jouant son propre personnage, qui était présenté comme un des ’vrais ambassadeurs des Etats-Unis’, l’occasion d’aborder musicalement des problèmes auxquels les Américains avaient de la difficulté à se confronter. Si le concept était simple, il n’était pas facile à mettre sur pied, Les paroles écrites par Iola donnèrent à l’entreprise cette voix qui était nécessaire. Dans un entretien à la télévision publique avec Hedrick Smith, Iola a expliqué comment s’est faite sa collaboration avec Dave pour un morceau explicitement religieux, Light in the Wilderness : « Je ne sais pas comment cela s’est fait, mais j’ai commencé à regarder dans la Bible pour y trouver ce que je pensais qu’il voulait dire ».
La production religieuse récente
D’autres pièces de musique religieuse sont aussi à noter. Telles sont The Voice of the Holy Spirit : Tongue sof Fire (1985), qui se concluent avec la phrase d’Ephesiens 6,13 : « Soyez forts dans le Seigneur », ou A Lenten Triptych (1988), ou In Praise of Mary, sur la Vierge. Il y a aussi Joy in the Morning (1990), méditation des Psaumes invitatoires, sur l’expérience du musicien après son opération cardiaque. Il a aussi écrit Upon this Rock, qui est une combinaison d’une fugue et d’un choral, en l’honneur de Jean Paul II. Là encore, l’inspiration lui en est venue en rêve. Brubeck avait reçu la commande, pour la venue du Pape à San Francisco, d’écrire une méditation qui devait durer neuf minutes sur la parole du Christ à Pierre : « sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise ». Brubeck avait d’abord refusé. Comme pour le Notre Père, il eut un rêve, d’abord pour la fugue. »Je ne veux pas dire que j’ai rêvé la composition de toute la fugue, mais une fois que j’avais le thème, je pouvais développer la réponse et le contre thème et je sus que je pouvais le faire ». Brubeck décrit ce morceau comme la meilleure chose qu’il ait jamais écrite. Il faut espérer que Brubeck, qui a maintenant 83 ans, se maintienne sans sa robuste santé et puisse enregistrer aussi ces morceaux récents.
L’improvisation et l’utilisation des formes baroques
Certains critiques ont de la peine à comprendre les pièces orchestrales de Brubeck. Les amateurs de jazz semblent déconvenues à cause de la présence de l’orchestre tandis que ceux qu’attire la musique classique sont déconcertés par celle d’un quartette de jazz. Ce qui est le plus difficile à admettre pour ces derniers, c’est l’usage de l’improvisation à l’intérieur d’un cadre classique. Pourtant cette improvisation que les compositeurs baroques appellent ’ornementation’ possède toute une histoire dans la musique occidentale.
Comme Russell Gloyd l’explique très bien, l’improvisation faisait partie intégrale de l’exécution de la musique baroque, spécialement chez Bach qui en use largement. Gloyd déclare donc qu’en ce qui concerne l’improvisation dans la musique liturgique, il n’y a rien de nouveau en cela, sauf que, à la différence du temps de Bach, nous avons la possibilité maintenant de l’enregistrer, Le maître que Brubeck eut à Mills College dans les années 40, Darius Milhaud, était très conscient des ressemblances entre les formes baroques et le jazz. « Milhaud nous faisait étudier sans relâche les chorals de Bach, son contrepoint et ses fugues. Et quand on en venait à la composition, on était entièrement libre ». De fait, comme Brubeck l’explique à Marian McPartland dans le programme de la radio publique, Piano Jazz (CD The Jazz Alliance, 1993), Milhaud, dans ses classes de composition, invitait les musiciens de jazz à écrire des fugues et des contrepoints pour leurs instruments. Il était donc naturel que Brubeck s’attache à développer les affinités entre la musique de jazz et la composition orchestrale.
Brubeck, Philippe Néri et la joie d’une liberté maîtrisée
L’attrait de Brubeck pour la forme de l’oratorio, issu de saint Philippe Néri et de son Oratoire, manifeste qu’un rapprochement peut être fait entre sa compréhension de l’improvisation et la spiritualité de l’Oratoire. Philippe Néri était connu de ses contemporains pour son caractère imprévisible. Le Saint Esprit semblait l’avoir doté de la liberté d’agir d’une manière inattendue et même extravagante.
Cependant Philippe vivait cette liberté à l’intérieur d’une extrême discipline de prière et d’oubli de lui-même. Brubeck note que cette relation entre discipline et liberté est aussi présente dans le jazz. C’est même, selon lui, ce en quoi consiste l’attrait que le jazz suscite partout dans le monde.
Dans un entretien avec Vladimir Posner, qui se trouve dans le documentaire de Wilson, Brubeck estime que le jazz « possède quelque chose que vous devez avoir maîtrisé : la liberté au sein d’une immense discipline ». Cette liberté disciplinée de l’improvisation est peut-être la meilleure expression musicale de l’amour que Brubeck essaye de faire partager. Dans une récente interview, Brubeck revient par quatre fois sur la vocation chrétienne à aimer ses ennemis. En exprimant ce thème musicalement, Brubeck en revient aux racines chrétiennes à la fois du jazz et de la musique classique. Il est donc bien vrai qu’en faisant appel à la vitalité de ces racines, Brubeck fait revenir le jazz à l’église.
