Développement moral et vie théologale selon le P. Thomas Philippe

par Philippe Becquart
vendredi 27 juin 2003
par mss

Développement moral et vie théologale
selon le P. Thomas Philippe

par Philippe Becquart

La vie du Père Thomas (1905-1993)

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Père Philippe
"Il n’est qu’un coeur..." (Marthe Robin)

- Le Père Thomas Philippe est né en 1905, dans le nord de la France, à Sisoing, au sein d’une famille bourgeoise. Son père est avocat, et du côté de sa maman, Elisabeth-Marie Dehau, on posséde un château. Donc, un milieu relativement fortuné. Son père et sa mère ont pensé à la vocation religieuse, puis, finalement se sont mariés. Ils ont eu douze enfants, dont sept se sont faits religieux ou prêtres. Donc, une famille profondément croyante et religieuse, comme il pouvait y en avoir à cette époque-là.

- Le Père Thomas dit que sa vocation est née à l’âge de cinq ans et n’a pas bougé depuis lors. Il dit qu’il a reçu à ce moment-là toutes les intuitions profondes qui ont comme formé son enseignement et sa vie de prêtre. Il a fait sa première communion le jour de la Fête-Dieu 1911 à l’âge de six ans, grâce au décret de Pie X sur la première communion. Celui-ci avait été publié deux années auparavant en 1909 et autorisait cette communion dès que l’enfant était capable de distinguer qu’il ne recevait pas un morceau de pain mais Jésus qui venait dans son coeur.

Ce que Pie X reconnaissait, c’est qu’une connaissance religieuse assez approfondie pouvait précéder une connaissance morale parfaite. Et non seulement ça, mais que le fait qu’on puisse avoir accès à la confession, au sacrement de pénitence, et à l’Eucharistie avant d’avoir atteint cette capacité morale parfaite, permettait à Jésus dans les sacrements de former lui-même la conscience morale du petit. Et c’est pour ça que c’est si important. Il est possible d’aimer beaucoup plus qu’on ne connaît. La grande difficulté dans notre relation avec Dieu, c’est qu’on veut connaître avant d’aimer. En fait, il faut accepter d’aimer plus qu’on ne connaît. Et il faut accepter de laisser la connaissance théologale précéder la connaissance morale.

Le mystère de cette vocation, acquise entre cinq et six ans, avant même l’âge de raison, grâce à une connaissance expérimentale réelle des trois Personnes divines et de Marie, est le fondement de la vie religieuse et mystique du Père Thomas et de sa réflexion théologique. Il s’appuyait sur sa propre découverte de la présence réelle dans l’Eucharistie, et du pardon de Jésus par le ministère du prêtre, qui ouvraient le coeur de ce petit enfant aux mystères de l’Église, du pape, de la vie consacrée et du sacerdoce.

- Le Père Thomas est quelqu’un qui a été formé de manière extrêmement rigoureuse. C’est un dominicain, il a fait son noviciat, sa philosophie et sa théologie bien sûr. Il a fait une thèse de théologie avant d’enseigner pendant vingt-deux ans la philosophie et la théologie au Saulchoir (Paris), à l’Angelicum (Rome). Il a été directeur des études ensuite au Saulchoir. Donc, c’était quelqu’un qui connaissait à fond la théologie et la philosophie de saint Thomas.

- Le Père Thomas a commencé l’Arche en 1964. La première chose qu’il a demandée, ce fut d’installer le Saint Sacrement, et puis il a appelé Jean Vanier. Il disait qu’à l’Arche, en fait, la première personne accueillie a été Jésus-Eucharistie. Le premier aménagement de local, ce fut pour Jésus-Eucharistie. L’Arche a commencé sa vocation par l’accueil de Jésus-Eucharistie.

Il avait commencé avant, dès 58-59 à Longueil-Annel à s’occuper d’un centre de jeunes marginaux, caractériels ou délinquants. Puis il est venu pour être aumônier de personnes handicapées mentales, et puis progressivement il a été de plus en plus attiré vers les personnes handicapées mentales et grabataires, et en particulier au sein de l’hôpital psychiatrique de Clermont dans l’Oise.

Le Père Thomas est vraiment une icône de la miséricorde. Plus sa vie s’est développée, plus il a été attiré attiré par la souffrance, attiré par la personne qui souffre seule, et attiré toujours par les plus grandes souffrances.

- Le Père Thomas a donc mené cette vie à Trosly pendant presque trente ans. Et puis, les deux dernières années, il est parti. Et il est allé auprès de son frère, le Père Marie-Dominique, qui a fondé les Frères de Saint Jean. Il a eu à vivre une expérience d’agonie, et à la vivre de la manière la plus ordinaire. Tout ce qu’il vivait était de la souffrance à l’état pur, et en même temps ce besoin toujours plus grand de l’Eucharistie. Il passait ses journées à prier devant le Saint Sacrement ; il avait besoin d’être là devant le Saint Sacrement.

Durant les deux dernières années de sa vie, le Père Thomas fut amené à devenir lui-même le pauvre. A devenir lui-même le plus pauvre et à revivre toutes ces angoisses des pauvres et en particulier de ceux dont il s’était tellement occupé qu’il avait tellement aimés, qui étaient les pauvres de l’hôpital psychiatrique, de ceux qui ont ces angoisses terribles qui ne viennent pas seulement de souffrances extérieures mais qui viennent de ce que, de l’intérieur, on est comme déchiré, coupé en deux.

Il est mort tout simplement à un moment où il était tout seul, après avoir eu des moments très difficiles. Il est mort près de l’Eucharistie. Sa vie est comme enveloppée par l’Eucharistie. Elle est toute tournée vers les pauvres, comme ceux qui lui ont tout appris, qui lui ont fait refaire la théologie de saint Thomas complètement, la reprendre, à la lumière des pauvres. Il ne s’agit pas d’inventer une nouvelle théologie mais simplement de voir comment vivre la vie théologale, dans ce nouveau contexte de l’Église, où par le Sacré-Coeur, par les dogmes de Marie, il y a quelque chose de tout-à-fait nouveau qui est donné.

L’anthropologie théologique du Père Thomas : les âges de la vie

1. Une approche génétique de la vie humaine : les "deux âges d’or"
Au fond, la vie humaine est prise entre deux moments substantiels, au sens philosophique : la naissance et la mort. Ce sont les deux grands moments de la vie, les deux moments privilégiés.

  • La naissance précède le premier "âge d’or" qui est la toute petite enfance (et on verra plus tard pourquoi il appelle ça un "âge d’or") l’âge de la petitesse.
  • Puis le deuxième âge d’or est la vieillesse et le moment qui précède la mort.

Donc il y a dans la vie ces deux moments privilégiés, ces deux périodes essentielles qui jouent un très grand rôle dans sa compréhension de la personne humaine.

Ce sont les deux moments dans lesquels la grâce agit de manière très particulière, les deux moments aussi où la possibilité d’une véritable vie mystique, c’est-à-dire de cette vie cachée de relation directe avec les Personnes mêmes de la Sainte Trinité, est donnée de manière intense. Donc il y a donc ces deux grandes périodes, et puis entre les deux tout le déroulement de la vie.

2. L’intuition centrale du P. Thomas : la conscience d’amour La source substantielle de notre vie consciente
- Le Père Thomas insiste sur le fait qu’il y a dans la vie humaine un principe d’unité au-delà même des changements physiques, intellectuels ou affectifs qui l’accompagnent. C’est à ce principe interne, substantiel et premier, qu’il donne le nom de « conscience d’amour » :

« La conscience d’amour est la source unique substantielle et radicale, qui est à l’origine de toutes les attitudes d’amour différentes durant notre vie. Sous la motion de Dieu, il va y avoir des différences essentielles entre l’enfance et l’adolescence, puis l’âge adulte et la vieillesse, mais tout cela s’enracine et s’unifie dans la première conscience d’amour (...) C’est elle qui maintient l’unité substantielle de notre vie consciente à travers toutes les étapes de notre existence (...) La connaissance d’amour du tout petit enfant est la source substantielle de toute sa vie consciente et libre ».

Au plan psychologique, il y a des changements, que tout un courant de la psychanalyse a voulu expliquer par un jeu dialectique opposant forces de vie et forces de mort . Pourtant, la psychanalyse a su montrer également que la conscience humaine ne commence pas avec la conscience de raison (on en a pour preuve les angoisses du tout-petit qui peuvent avoir des répercussions sur toute la vie...). Ce qui distingue le nouveau-né de l’homme du petit animal, c’est que, chez le tout petit enfant, ce qui est premier c’est un amour qui ne relève ni de l’instinct de l’animal, ni des deux instincts de vie et de mort tels qu’ils sont décrits par Freud :

« L’homme diffère de l’animal par sa raison, qui vient compléter et censurer ses instincts de vivant. Mais plus profondément, il diffère de l’animal en tant que sa conscience, génétiquement, ne commence pas par des instincts. Il n’a pas d’abord une conscience instinctive, mais plus profondément chez lui que les instincts de vie, il y a un amour qui l’unit à la nature, au tout, par son élément substantiel, l’air, et qui l’unit aux autres hommes, par une union de substance à substance, de personne à personne ».

- Ce qu’il y a de premier en nous et qui est la source unique de notre vie, c’est une conscience d’amour liée au mystère de notre naissance, de la naissance de notre cœur, présente dès la relation première vécue avec notre mère au cours de la vie fœtale :

« Nous savons maintenant l’importance de la conception et des neuf mois de l’embryon sur toute la vie de la personne. Le cœur du tout-petit s’éveille dès ce moment-là, dans cette intimité unique avec sa mère. La naissance du cœur et de la conscience d’amour précède et enveloppe la naissance des instincts de vie ».

Dès les premiers instants de la vie humaine, c’est donc la conscience d’amour qui unit le petit enfant avec sa maman, l’insère dans l’univers. Physiologiquement, le tout petit enfant semble naître d’une façon prématurée, quand on le compare à l’animal. Il est totalement dépendant de quelqu’un d’autre. C’est pourquoi, à l’origine de sa conscience, c’est bien l’amour et non l’instinct qui domine :

« Le petit de l’homme naît avant terme, tandis que le petit animal naît quand son corps est assez structuré et assez fort pour avoir immédiatement une vie stimulée par ses instincts. Dès ce tout premier âge, les instincts du petit animal peuvent mouvoir son corps et lui permettre de s’en servir d’une façon autonome et efficace. Le tout-petit de l’homme, lui, naît avec un corps d’une faiblesse extrême. Grâce à cette faiblesse, son corps, qui ne peut se mouvoir par lui-même, est d’une souplesse extraordinaire et rend ce petit être si chétif tout dépendant des autres, en sa vie physique même ».

Dans sa relation d’amour avec sa mère se crée une relation d’intériorité. Cette relation d’amour est ce qu’il y a de plus profond chez le petit enfant. Elle dépasse le simple point de vue subjectif, égoïste, qu’on peut avoir plus tard envers quelqu’un pour atteindre la personne profonde. C’est la conscience d’amour qui permet une communion entre les personnes, qui donne un contact direct entre elles, indépendamment de leurs qualités extérieures. Elle est le lieu-source de notre intériorité et de notre capacité à entrer en communion avec autrui.

- Le Père Thomas part donc de la contemplation du tout-petit. Comment est-il ? Montre-t-il une agressivité quelconque ? Par exemple, va-t-il boire au-delà de sa faim ou de sa soif ?

Il faut penser au petit bébé qui sort du ventre de sa maman, qui n’a jamais mangé, puisqu’il était nourri en quelque sorte de manière intra-veineuse. Il ne sait pas ce que c’est que la faim. Il naît, il va connaître la faim pour la première fois. C’est une sensation très désagréable, il va appeler au secours. Il est nourri, il trouve la paix, le calme, il est content. Et puis ça recommence. Alors, il ne comprend plus du tout, donc il pleure, il appelle à nouveau. Que se passe-t-il ? Il y a un processus très simple, très naturel qui est celui de la découverte de la confiance, qui est la base naturelle de la foi. Il découvre qu’il va pouvoir, simplement en appelant, satisfaire ce besoin qui le gêne, en entrant en même temps dans une communion.

Quand on regarde un bébé qui boit, il y a une impression de paix très profonde. Il n’a pas cette agressivité, il est dans une attitude d’accueil, fondamentalement. Que cherche-t-il à accueillir, que veut-il ? Il cherche à entrer dans la communion, il a besoin de communion. Il a besoin de recevoir au fond un amour, une affection qui va passer par le toucher, qui va passer par le son, progressivement par les sens. Il entre dans une communion avec sa maman, il en a besoin. Au fond il est dans cette relation, qui est fondamentalement la relation de l’amour.

Le tout-petit va vivre des moments de communion où il est pris par sa maman, où il est uni à elle, où elle lui donne, et puis il va y avoir les moments entre ces espaces de communion en quelque sorte, où il va falloir qu’il apprenne à vivre dans la confiance, en attendant le prochain moment de communion.

- La conscience d’amour permet de désigner le noyau de notre personne, ce qui demeure durant toute notre vie. Elle enveloppe et exprime l’affectivité la plus profonde de la personne humaine. Elle est la source de tous les aspects de la conscience. C’est de cette source que nous viennent toutes les affections, toutes les formes de la sensibilité supérieure ou spirituelle, ou encore notre agressivité en lien intime avec l’espérance, l’imagination ou la mémoire.

C’est encore dans cette conscience d’amour que s’enracinent la sexualité, la paternité, la fécondité, l’art (se prolonger par la génération physique ou s’immortaliser par ses œuvres), l’amitié (comme besoin de briser ses limites, de s’universaliser)... Tous ces appétits sont des désirs très profonds en l’homme, qui s’expriment de multiples façons, mais qui ne trouvent leur unité que dans une même source.

« De cet amour sortira aussi notre conscience de raison, sous le triple aspect de la conscience morale, de la conscience d’art, et de la conscience de raison ».

- La conscience d’amour est aussi la source de la foi et de l’espérance naturelles :

« La conscience d’espérance, puis la conscience de foi naissent de cette conscience d’amour, alors qu’elle est encore actuelle chez l’enfant tout petit, c’est-à-dire avant l’éveil du ’moi’. Ces deux consciences d’espérance et de foi viennent comme élargir et orienter la conscience d’amour en deux directions nouvelles. Celle de la vie : celle des gestes, du faire, quand l’enfant commence à jouer, à se servir de ses mains ; et celle de la lumière : quand le tout petit enfant commence à parler, c’est-à-dire celle des noms, des appellations, et à partir de là de la connaissance ».

Conscience d’union par rapport aux autres et conscience de confiance (conscience de foi et d’espérance) s’enracinent dans notre conscience d’amour et sont deux choses distinctes. Elles naissent avant le " moi ", et se retrouvent au niveau des trois vertus théologales. L’union à Dieu se réalise au niveau de la conscience d’amour comme actualisation de la présence, alors que la conscience de confiance permet de maintenir l’union lorsque la présence n’est plus là. Cette distinction est aussi vraie au plan naturel, où la " présence-absence " peut se vivre, sans trop d’angoisse pour le petit enfant, à travers des petits signes très importants comme l’expression du nom, les gestes qui maintiennent la confiance et continuent l’union d’amour.

- Le P. Thomas a beaucoup scruté cette "conscience d’amour". Il lui semblait qu’elle indiquait l’existence chez le tout-petit enfant - ce sera important lorsqu’il vivra avec les personnes handicapées - d’une sensibilité profonde, de capacités radicales que seul l’Esprit-Saint pouvait activer directement, pour se donner en personne. Il existe au plus profond de cette sensibilité, des capacités d’union à Dieu, qui peuvent être activées directement par l’Esprit-Saint. A cause de cela, le petit enfant est capable d’une vie mystique réelle, c’est-à-dire d’une vie cachée, de relation d’amour avec Jésus, avec son Père, avec l’Esprit-Saint, avec Marie. C’est une vie d’échange d’amour, de coeur à coeur.

Plus tard, il découvrira à l’Arche que la personne handicapée profonde, celle qui n’est pas capable de parler, celle qui n’est capable de s’exprimer d’aucune manière, peut elle aussi mener une réelle vie mystique avec les Personnes divines. A la fin de sa vie il dira même que cette personne est notre maître dans la relation avec Dieu, qu’elle peut avoir une vie mystique beaucoup plus profonde que n’importe qui d’entre nous.

- Cette certitude est à la base de sa théologie mystique de la conscience d’amour. Il considérait que cette conscience du coeur - et c’est ce qu’il y a de plus profond dans la conscience humaine - est une conscience d’amour naturel, qui vient directement de Dieu, et échappe donc comme telle aux investigations psychologiques de l’adulte. Il y a au plus profond de nous un "je", qui n’est pas un "moi", un "je" qui ne se connaît que lorsqu’il accepte tout simplement de se laisser aimer par Dieu.

Conscience du coeur, donc, qui fait l’unité de notre vie, de la naissance à la mort. Le P. Thomas partait de la contemplation du tout petit enfant, avant même qu’il puisse marcher, et avant qu’il commence à acquérir ce qu’il appelle une conscience de vivant indépendant, avec un moi autonome. C’est-à-dire lorsqu’il est mû par des instincts, par une agressivité, qui apparaissent dès que l’enfant peut marcher, vers un an et demi à peu près. Et il pensait que c’est à ce stade là que Freud a considéré le petit enfant, quand il parle du petit enfant qui a cette libido et cette source de désirs et de convoitises, qui va devenir la source de tout son inconscient.

Ce que Freud a considéré, c’est le petit enfant qui a déjà acquis son moi. Mais si on contemple un tout-petit, dans son attitude vis-à-vis de sa maman, celui-ci est très différent d’un petit animal. Il a une attitude qui est une attitude d’acceptation. Il reçoit. Il n’est naturellement ni glouton ni gourmand. Il ne semble pas être dirigé par des désirs, des convoitises ou des caprices. Il y a chez le tout-petit qui boit le lait maternel une paix qui est le reflet de l’amour. On sent bien que ce n’est pas une conscience d’instinct qui domine chez lui, mais une conscience de confiance et d’amour. Le tout-petit ne montre pas d’agressivité. Chez lui il n’y a pas de colère à proprement dit, mais il y a des angoisses. Ou bien il éprouve la paix de l’amour, ou bien il connaît l’angoisse de ne pas pouvoir recevoir cet amour.

Le tout-petit est dominé par une conscience qui se forme dans l’union avec sa maman. Il a besoin de cette union avec elle, et donc il va découvrir et se découvrir non pas dans une relation d’opposition, en se différenciant un "moi" par rapport à la personne en face, mais dans une relation de communion. C’est en se découvrant aimé qu’il prend conscience de lui-même. Il se découvre uniquement dans la relation d’union. Il a besoin de manière vitale de l’union avec la personne qui s’occupe de lui et qui l’aime, pour se développer. Et donc le tout petit enfant est fondamentalement un "je", quelqu’un qui n’est pas tourné sur lui-même mais qui reçoit et qui se donne en recevant.

Les capacités passives de l’amour
Le Père Thomas fait appel à une notion, qui l’avait toujours frappé chez St Thomas d’Aquin, qui place l’amour comme la toute première des passions, en le distinguant bien du désir et de la jouissance . St Thomas d’Aquin montre qu’il y a une passion unique (l’amour), qui est à l’origine de ce qu’il appelle avec Aristote le concupiscible et l’irascible, ce qu’on appèlerait maintenant l’affectivité profonde et l’agressivité. Cet amour est quelque chose de profond, de radical, à l’origine de tout. Et c’est donc à l’amour comme première passion que le Père Thomas rattache la notion de conscience du coeur. Il dit : la conscience du coeur est cette capacité naturelle qui va unir le petit à sa maman.

Le Père Thomas insiste sur le fait que ni la psychologie ni la psychanalyse ne peuvent avoir accès à cette source profonde. Il voit dans l’invitation de Jésus à redevenir comme des petits enfants un appel à revenir à cette conscience du coeur, comme ce qu’il y a de plus profond en nous. En quelque sorte, Jésus nous rappelle à la source.

C’est dans l’expérience mystique, telle qu’elle est décrite par S. Jean de la Croix que P. Thomas voit la justification de l’existence d’une conscience d’amour. Par elle, il peut y avoir ce que S. Jean de la Croix appelle un toucher divin de substance à substance, une action directe de l’Esprit-Saint sur la personne, qui permet une véritable expérience de Dieu. Mais cela suppose que toute notre raison soit ligaturée et notre imagination suspendue, que l’Esprit-Saint puisse ligaturer le "moi", celui qui s’est développé de manière excessive et qui a enveloppé toute cette conscience du coeur.

Le premier mouvement de la conscience du coeur est donc une motion d’amour. Dieu nous attire à lui, et par là même unifie toutes nos facultés. Il unit le petit enfant à sa maman, il l’insère dans l’univers comme une partie dans un ensemble. Cette motion intérieure inspiratrice unifie l’intelligence, la volonté, le sens du toucher, en une attitude d’amour et de communion.

Alors dans cette conscience du coeur, s’enracinent la foi et l’espérance, et c’est ce qui va permettre l’unité de la vie de l’homme, tout au long de son développement, qui l’amène de la conception, ce premier moment substantiel, à la mort. La foi et l’espérance s’enracinent donc immédiatement dans l’amour.

La naissance du moi
Dans un deuxième temps, le tout-petit va commencer à avoir cette conscience de vivant indépendant. Il devient capable de se déplacer, d’avoir des désirs autonomes, une capacité de bouger, d’agir. Il forme un "moi", de façon réflexive, par opposition au "je", et ce moi va refouler en profondeur sa conscience d’amour.

Le deuxième stade du développement moral, c’est l’émergence de ce moi, qu’il faut comprendre dans le sens d’une super-structure, non pas d’une absence d’identité, puisqu’il garde le je, mais une espèce de super-structure qui va se créer, que l’enfant va se créer pour se protéger contre tout ce qui peut heurter sa sensibilité profonde.

Cette super-structure risque de se durcir et de se rigidifier. C’est au moment où le moi risquerait de dépasser l’affectivité profonde dans la conscience de l’enfant, que le sens de la conscience morale semble naître, en général vers l’âge de sept ans. Cette conscience du bien et du mal apparaît alors principalement sous l’aspect de l’obéissance. Ce n’est pas l’obéissance au sens de Kant, le dieu-gendarme, mais c’est une obéissance d’amour, sous le signe de la foi. Dieu donne à l’enfant la conscience morale pour pouvoir éviter de le laisser s’enfermer par ce moi, et pouvoir continuer à avancer.

Donc, il y a comme une super-structure qui se forme au-dessus de la conscience d’amour et qui fait que la personne a une grande difficulté ensuite à avoir une communication directe, y compris avec les Personnes divines. Cela explique tout ce travail très profond de l’Esprit-Saint qu’on voit chez les mystiques, travail qui consiste à détruire la super-structure, non pas de la personne mais de ce "moi" agressif qui s’est formé au-dessus de la conscience d’amour, et qui empêche d’avoir cette relation directe, ouverte, entre le Coeur de Jésus et celui du petit.

Si vous considérez un petit enfant de un ou deux ans, il est clair qu’il a déjà une autonomie, une volonté de s’approprier, de faire des choses, il a déjà un certain moi formé qui va un peu dans tous les sens, et qui n’est pas à l’écoute de l’autre. Il a ce moi curieux qui cherche à s’approprier les choses.

Une conscience tiraillée entre l’affectivité profonde et l’apparition du " moi ".

« Dieu, dans notre nature humaine, a tout disposé naturellement pour que la première attitude consciente du tout-petit enfant soit bien un premier amour, un amour naturel pour sa mère. Depuis la faute d’Adam, ce premier amour naturel, extrêmement pur dans sa substance, est extrêmement faible et imparfait dans son mode. Mais le tout-petit de l’homme pécheur, qui a en lui la faute originelle, ne demeurera pas dans cette première attitude en laquelle il a été placé dès le début de sa vie par la Providence. Son corps porte en lui les virtualités d’une hérédité entachée de péchés, qui bien vite s’expliciteront et le pousseront à quitter cette attitude d’amour ».

Les déceptions liées au détachement progressif de la mère, au milieu familial et à l’éducation, aux forces contraires que l’enfant sent surgir et combattre en lui, contribuent à l’apparition d’un " moi ", constitutif du sujet conscient, qui cherche à tout ramener à lui, à se vouloir comme centre et fin de toutes choses.

Père Thomas relève ainsi que « le premier amour de l’enfant pour sa mère perd peu à peu l’absolu de sa confiance, de son abandon. En réaction de défense à ses angoisses, le moi alors apparaît et prend la place de l’amour ».

Cependant, et contrairement à ce que dit Freud, il y a chez l’enfant une persistance de ce premier amour, qui, même s’il est refoulé de la conscience, continue à opérer au niveau des affections les plus profondes. Il permet à l’enfant de pouvoir vivre dans son milieu familial ou social, dans sa relation avec ses parents ou avec ses maîtres, sous le mode naturel de l’espérance et de la foi. Jusqu’à l’âge de raison, au temps où l’enfant devient capable de choisir sa propre fin, ce premier amour reste plus présent, même sous un mode très passif, que les forces d’agressivité et de domination liées au "moi immédiat, impatient et agressif ". Il lui permet aussi de rester très orienté vers Dieu, sa fin ultime, et de trouver humblement sa place dans son milieu naturel, familial ou communautaire.

Il y a, en effet, peu à peu, chez l’enfant, l’émergence d’une conscience tiraillée entre son affectivité profonde soutenue par sa foi et son espérance, et ce "moi" agressif, qui naît en même temps que sa capacité à se déplacer et le développement de son imagination. Celle-ci provoque en lui une certaine méfiance et une attitude d’agressivité. C’est le temps de la volonté d’indépendance ou de la prise de conscience, même très rudimentaire, de son existence en tant que différent de l’autre. Là s’affrontent une aspiration profonde au bien et un "moi" accapareur, jouisseur et dominateur :

« Le moi, en apparaissant, établit comme une division dans notre conscience : nous avons en même temps des affections, des aspirations très profondes, et des impulsions de notre moi vivant, qui cherche son intérêt, qui a peur qu’on l’oublie, qui ramène tout à lui... C’est à ce moment-là que notre conscience d’amour est comme refoulée ; elle n’est plus au plan immédiat de notre conscience, à moins que les dons du Saint-Esprit n’interviennent. C’est à ce moment-là que la foi et l’espérance, qui sont nées avec l’amour, vont avoir à se développer avec tout le sens de la communauté pour empêcher notre moi du vivant d’être trop fort ».

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Père Philippe
peu de temps avant sa mort

La conscience de l’enfant n’a donc plus la simplicité de celle du tout petit, du nouveau né. Elle est tiraillée entre son " moi " et son affectivité profonde. L’aporie majeure de l’anthropologie freudienne est justement dans le fait de ne considérer l’homme qu’à ce stade de la dualité, en occultant le soubassement intime à l’être même de toute personne humaine.

Il reste chez chaque homme, une affectivité profonde, liée directement à la conscience d’amour, et qui, bien que refoulée sous le seuil de la conscience immédiate, continue à s’élargir et à s’approfondir sous l’inspiration de Dieu, grâce à une espérance et à une foi naturelle et surnaturelle.

Foi naturelle en la famille, la patrie, en une tradition, en tout ce que la piété naturelle nous donne. L’affectivité profonde implique donc à la fois des aspirations profondes, mais aussi un soutien extérieur venant du milieu naturel et des communautés familiales, sociales... Tout cela est constitutif d’une sensibilité spirituelle, qui est le propre et la perfection de l’espèce humaine dont l’agir est moral à un double titre, en tant qu’être de raison, mais une raison et un être toujours en lien avec un amour premier et originel.

Le mode de connaissance du "moi" est celui de l’opposition alors que la connaissance véritable se fait par connaturalité. C’est elle qui nous fait découvrirles choses et les personnes en tant qu’ellessontenharmonieavecnous,etenlienimmédiatavec notreaffectivitéprofonde.Lesdeux sont très présentes en nous, d’où ce mélange, dans notre être et nos relations, d’attitudes de véritable amour, d’accueil, et d’agressivité, de contradiction :

« Il y a donc en l’homme ces deux types de connaissances spontanées, et on peut dire comme instinctives. L’une est issue de l’amour, c’est cette connaissance par connaturalité et qui, par définition, suit notre nature ; l’autre qui est dans le sens opposé à la connaturalité et qui est développée par la rivalité, la jalousie... Car c’est un fait terrible qui n’existe pas pour l’animal : chez l’homme, s’il y a l’amour, il peut y avoir aussi la haine ».

Le Père Thomas note, cependant, que chez l’enfant, c’est la connaissance par connaturalité qui domine. On retrouve déjà chez lui ces deux tendances de l’affectivité profonde et du " moi " agressif, mais la sensibilité spirituelle de l’enfant demeure sous le signe de la lumière, qui est enveloppée par la paix, car il sent qu’il est encore très faible et donc peu capable de révolte.

L’enfant, d’abord, imite ses parents, ses maîtres. Il reste un être de foi et d’espérance. Et comme la conscience de foi et d’espérance s’enracine dans la conscience d’amour elle-même, avant la naissance du " moi ", la foi et l’espérance sont plus profondes que la critique et l’opposition.

L’âge de raison : la conscience morale.
L’apparition de la conscience de raison se fait sous l’aspect de la conscience morale, lorsque l’enfant atteint à peu près l’âge de sept ans. Elle se manifeste concrètement sous le mode de l’obéissance ou de la désobéissance.

La conscience morale « s’éveille chez l’homme, avant son adolescence, quand il est encore enfant. C’est très important de le voir, parce que l’erreur est de réduire très facilement l’éveil de la conscience morale à une étape de l’adolescence, comme si cela venait après la puberté en méconnaissant tout le fondement de la conscience d’amour et par là en se faisant une conception fausse de la morale ».

Elle naît au moment où les forces d’opposition du " moi " tentent de supplanter l’affectivité profonde. Elle correspond à une voix intérieure et personnelle, qui se manifeste du plus profond de la personne. Sa source est en lien direct avec la conscience d’amour, bien que sa démonstration la plus sensible soit sous le signe d’une défense ou d’un commandement, mais venant de l’intérieur et non pas d’une autorité extérieure, que serait celle des parents ou de la société.

Alors même que ses parents ou ses maîtres sont absents, l’enfant sent intérieurement qu’il faut obéir, que quelque chose l’arrête quand il voudrait se laisser aller à ses tendances instinctives de jouissance, d’indépendance. Face à ces impulsions et aux attraits des instincts, l’enfant ressent donc l’attraction d’une voix qui le place en harmonie profonde avec la conscience d’amour. S’il lui obéit, il en éprouve une paix nouvelle, une liberté intérieure : " Paix profonde, liberté intérieure, qui donnent à l’enfant sa première conscience d’être une personne libre ".

Le Père Thomas Philippe constate que l’enfant trouve en Dieu, dès lors qu’il a reçu de ses parents une première éducation religieuse, l’origine de ce commandement intérieur qui le pousse à vouloir un certain bien indépendamment même de la connaissance que ses parents ou ses éducateurs pourront en avoir. L’enfant fait l’expérience de ce qu’on lui a dit au plan de la foi et de la religion. Tout naturellement, il attribue cette voix de la conscience à Dieu et loin de la recevoir d’un extérieur normatif et censeur, il l’intériorise au plan de son expérience religieuse première. L’enfant établit alors un rapport vraiment personnel, immédiat avec Dieu :

« Il sent qu’il doit obéir à Dieu avant d’obéir aux hommes. (...) Par une inférence immédiate, il rattache à Dieu cette voix de la conscience. Dieu se manifeste de l’intérieur, sous un signe d’autorité, mais d’une autorité qui apparaît comme essentiellement bienveillante, parce que les sacrifices demandés sont minimes et ont une récompense qui dépasse infiniment l’effort produit : la paix intérieure et la découverte pour l’enfant qu’il est une personne. Alors, si l’enfant a été élevé dans un milieu religieux, s’il a déjà naturellement une foi et une espérance affective, enracinées dans une conscience d’amour, cette conscience morale vient approfondir sa foi et son espérance, et lui donne une religion personnelle et intérieure ».

La conscience de foi et d’espérance de l’enfant, dès lors, ne s’enracine plus uniquement dans sa conscience d’amour. Elle trouve un nouveau fondement dans l’autorité de Dieu, son autorité essentiellement bienveillante. La conscience morale trouve toute sa plénitude quand on a bien accompli l’acte d’obéissance vis-à-vis de Dieu et qu’il y a cette espèce de joie, de paix et de liberté intérieure, qui vient de ce qu’on a surmonté l’épreuve, et qui permet à l’enfant de se découvrir comme :

« une petite personne vivante, libre par rapport à ses impulsions, ses instincts ou les autres. (...) Avec sa nouvelle conscience morale, le tout petit enfant découvre le Bien et découvre Dieu sous l’aspect de la bienveillance, qui est quelque chose de nouveau par rapport à l’amour. L’amour ne consiste pas seulement à vivre en communion, à avoir foi et confiance, mais aussi à faire ce que Dieu désire. Et faire la volonté de Dieu apparaît dans le prolongement de l’amour ».

Une telle attitude suppose une intériorisation de la religion, une réelle indépendance de l’enfant, qui, dans son agir, va au-delà du simple plaisir qu’il veut donner à ses parents pour des raisons de piété naturelle se rattachant à l’affectivité profonde. L’obéissance commandée par la raison et la conscience morale n’est pas d’abord liée à la crainte, mais elle est fondée au contraire sur l’amour, orientée par la volonté, éclairée par la raison.

Plus tard, l’adolescent dépassera cette morale de l’obéissance en l’orientant vers une morale de l’honneur, de la générosité, appelant des modèles correspondant à sa sensibilité spirituelle. Chez l’homme adulte enfin, il y aura coïncidence entre le sens moral et le sens social, civique, le sens de la justice, c’est-à-dire avec la conscience que la vie en société exige des lois qu’il faut respecter.

Il faudrait mettre en évidence, plus précisément, quelques-uns des caractères liés à l’éveil de la conscience morale. L’enfant découvre, en effet, le sens du bien, de la vérité, du pêché,de l’obéissance et de l’autorité...

Nous pouvons conclure au terme de cette description génétique de la conscience humaine, base de l’anthropologie spirituelle du Père Thomas, que « la conscience de raison, qui apparaît avec la conscience morale, est toujours retenue comme la caractéristique de l’homme. Mais la conscience humaine commence bien avant, chez le tout petit enfant, dont le comportement est très différent de celui du petit animal. Il y a à la racine de la conscience humaine, à sa source une conscience d’amour, qui est bien plus profondément la caractéristique de l’homme que la conscience morale ».

Conclusion

La découverte d’un fondement chez l’homme : la conscience d’amour. Le thème de la conscience d’amour est l’intuition profonde qui unifie toute l’anthropologie du Père Thomas. Elle est présente à chaque étape des " âges de la vie ", elle est à la base de l’ensemble de sa réflexion théologique et mystique.

La conscience d’amour est un terme original qui trouve sa source tout autant dans la psychologie rationnelle traditionnelle, principalement celle d’Aristote et de saint Thomas, que dans la psychanalyse contemporaine. Cette notion est l’expression d’une longue observation de la personne humaine à l’école de la compassion, c’est-à-dire de la souffrance partagée avec les plus pauvres.

Mais cela ne suffirait pas encore à découvrir la conscience d’amour, car celle-ci, comme Dieu ou l’âme humaine, reste invisible, cachée au regard du spécialiste en sciences humaines. C’est une réalité refoulée sous le seuil de la conscience, dont on ne peut pas avoir l’expérience immédiate, à moins que Dieu ne nous la donne dans une grâce mystique spéciale.

Père Thomas nous fait découvrir la conscience d’amour non comme un concept nouveau mais comme la réalité la plus profonde de l’homme. Elle est l’expérience première de l’homme et paradoxalement la plus cachée. Tout au long de sa vie, il ne pourra qu’en découvrir les traces sans jamais la saisir vraiment.

Elle est ultimement une découverte sur l’homme mais qui n’est pleinement accessible que par la contemplation du mystère d’amour qui lie l’homme à Dieu, révélant à l’homme qui il est :

« C’est le cœur de l’homme qui constitue le secret de sa personne, dans sa source radicale et dans son sommet dernier. C’est aussi le cœur qui assure une continuité vitale, spécifiquement humaine parce que consciente et libre, au développement de la vie humaine en ses différents âges (enfance, adolescence, âge mûr, vieillesse) : une continuité radicale qui passe par des seuils différents et multiples ».

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Père Philippe

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