Deuxième Partie

La doctrine de l’Église en matière économique et sociale
vendredi 16 septembre 2011
par mss

44 Mais avant d’aborder ces explications, Nous devons rappeler tout d’abord le principe, déjà mis en pleine lumière par Léon XIII, que Nous avons le droit et le devoir de Nous prononcer avec une souveraine autorité sur ces problèmes sociaux et économiques. (27)

45 Sans doute, c’est à l’éternelle félicité, et non pas à une prospérité passagère seulement, que l’Église a reçu la mission de conduire l’humanité ; et même " elle ne se reconnaît point le droit de s’immiscer sans raison dans la conduite des affaires temporelles " (28). À aucun prix toutefois elle ne peut abdiquer la charge que Dieu lui a confiée et qui lui fait une loi d’intervenir, non certes dans le domaine technique à l’égard duquel elle est dépourvue de moyens appropriés et de compétence, mais en tout ce .qui touche à la loi morale. En ces matières, en effet, le .dépôt de la vérité qui Nous est confié d’En-Haut et la très grave obligation qui Nous incombe de promulguer, d’interpréter et de prêcher, en dépit de tout, la loi morale, soumettent également à Notre suprême autorité l’ordre social et l’ordre économique.

46 Car s’il est vrai que la science économique et la discipline des mœurs relèvent, chacune dans sa sphère, de principes propres, il y aurait néanmoins erreur à affirmer que l’ordre économique et l’ordre moral sont si éloignés l’un de l’autre, si étrangers l’un à l’autre, que le premier ne dépend en aucune manière du second. Sans doute, les lois économiques, fondées sur la nature des choses et sur les aptitudes de l’âme et du corps humain, nous font connaître quelles fins, dans cet ordre, restent hors de la portée de l’activité humaine, quelles fins au contraire elle peut se proposer, ainsi que les moyens qui lui permettront de les réaliser ; de son côté, la raison déduit clairement de la nature des choses et de la nature individuelle et sociale de l’homme la fin suprême que le Créateur assigne à l’ordre économique tout entier.

47 Mais seule la loi morale Nous demande de poursuivre, dans les différents domaines entre lesquels se partage Notre activité, les fins particulières que Nous leur voyons imposées par la nature ou plutôt par Dieu, l’auteur même de la nature, et de les subordonner toutes, harmonieusement combinées, à la fin suprême et dernière qu’elle assigne à tous Nos efforts. Du fidèle accomplissement de cette loi, il résultera que tous les buts particuliers poursuivis dans le domaine économique, soit par les individus, soit par la société, s’harmoniseront parfaitement dans l’ordre universel des fins et Nous aideront efficacement à arriver comme par degrés au terme suprême de toutes choses, Dieu, qui est pour lui-même et pour nous le souverain et l’inépuisable Bien.

Du droit de propriété

48 Abordant le détail des questions que Nous Nous proposons de traiter, Nous commençons par le droit de propriété.

49 Vous n’ignorez pas, Vénérables Frères et très chers Fils, avec quelle énergie Notre Prédécesseur d’heureuse mémoire s’est fait le défenseur de la propriété privée contre les erreurs socialistes de son temps, et comment il a montré que son abolition, loin de servir les intérêts de la classe ouvrière, ne pourrait que les compromettre gravement. Des calomniateurs cependant font au Souverain Pontife et à l’Église l’intolérable injure de leur reprocher d’avoir pris, et de prendre encore, contre les prolétaires, le parti des riches ; d’autre part, tous les catholiques ne s’accordent pas sur le sens exact de la pensée de Léon XIII. Il Nous a dès lors paru opportun de venger contre ces fausses imputations la doctrine de l’encyclique, qui est celle de l’Église en cette matière, et de la défendre contre des interprétations erronées.

Son caractère individuel et social

50 Tenons avant tout pour assuré que ni Léon XIII, ni les théologiens dont l’Église inspire et contrôle l’enseignement, n’ont jamais nié ou contesté le double aspect, individuel et social, qui s’attache à la propriété selon qu’elle sert l’intérêt particulier ou regarde le bien commun ; tous, au contraire, ont unanimement soutenu que c’est de la nature et donc du Créateur que les hommes ont reçu le droit de propriété privée, tout à la fois pour que chacun puisse pourvoir à sa subsistance et à celle des siens, et pour que, grâce à cette institution, les biens mis par le Créateur à la disposition de l’humanité remplissent effectivement leur destination : ce qui ne peut être réalisé que par le maintien d’un ordre certain et bien réglé.

51 Il est donc un double écueil contre lequel il importe de se garder soigneusement. De même, en effet, que nier ou atténuer à l’excès l’aspect social et public du droit de propriété, c’est verser dans l’individualisme ou le côtoyer, de même à contester ou à voiler son aspect individuel, on tomberait infailliblement dans le collectivisme ou tout au moins on risquerait d’en partager l’erreur. Perdre de vue ces considérations, c’est s’exposer à donner dans l’écueil du modernisme moral, juridique et social qu’au début de Notre Pontificat Nous avons déjà dénoncé. (29) Que ceux-là surtout le sachent bien, que le désir d’innover entraîne à accuser injustement l’Église d’avoir laissé s’infiltrer dans l’enseignement des théologiens un concept païen de la propriété auquel il importerait d’en substituer un autre qu’ils ont l’étrange inconscience d’appeler le concept chrétien.

Les devoirs de la propriété

52 Pour contenir dans de justes limites les controverses sur la propriété et les devoirs qui lui incombent, il faut poser tout d’abord le principe fondamental établi par Léon XIII, à savoir que le droit de propriété ne se confond pas avec son usage. (30) C’est en effet la justice qu’on appelle commutative qui prescrit le respect des divers domaines et interdit à quiconque d’envahir, en outrepassant les limites de son propre droit, celui d’autrui ; par contre, l’obligation qu’ont les propriétaires de ne faire jamais qu’un honnête usage de leurs biens ne s’impose pas à eux au nom de cette justice, mais au nom des autres vertus ; elle constitue par conséquent un devoir " dont on ne peut exiger l’accomplissement par des voies de justice. " (31) C’est donc à tort que certains prétendent renfermer dans des limites identiques le droit de propriété et son légitime usage ; il est plus faux encore d’affirmer que le droit de propriété est périmé et disparaît par l’abus qu’on en fait ou parce qu’on laisse sans usage les choses possédées.

53 Ils font par suite œuvre salutaire et louable ceux qui, sous réserve toujours de la concorde des esprits et de l’intégrité de la doctrine traditionnelle de l’Église, s’appliquent à mettre en lumière la nature des charges qui grèvent la propriété et à définir les limites que tracent, tant à ce droit même qu’à son exercice, les nécessités de la vie sociale. Mais en revanche, ceux-là se trompent gravement qui s’appliquent à réduire tellement le caractère individuel du droit de propriété, qu’ils en arrivent pratiquement à le lui enlever.

Les pouvoirs de l’Etat

54 Que les hommes, en cette matière, aient à tenir compte non seulement de leur avantage personnel, mais de l’intérêt de la communauté, cela résulte assurément du double aspect individuel et social que Nous avons reconnu à la propriété. À ceux qui gouvernent la société il appartient, quand la nécessité le réclame et que la loi naturelle ne le fait pas, de définir plus en détail cette obligation. L’autorité publique peut donc, s’inspirant des véritables nécessités du bien commun, déterminer, à la lumière de la loi naturelle et divine, l’usage que les propriétaires pourront ou ne pourront pas faire de leurs biens. Bien plus, Léon XIII enseignait très sagement que " Dieu a voulu abandonner la délimitation des propriétés à l’industrie humaine et aux institutions des peuples. " (32) Pas plus, en effet, qu’aucune autre institution de la vie sociale, le régime de la propriété n’est absolument immuable, et l’histoire en témoigne, ainsi que Nous l’avons Nous-même observé en une autre circonstance : " Combien de formes diverses la propriété a revêtues, depuis la forme primitive que lui ont donnée les peuples sauvages et qui de nos jours encore s’observe en certaines régions, en passant par celles qui ont prévalu à l’époque patriarcale, par celles qu’ont connues les divers régimes tyranniques (Nous donnons ici au mot sa signification classique), par les formes féodales, monarchiques, pour en venir enfin aux réalisations á variées de l’époque moderne ! " (33) Il est clair cependant que l’autorité publique n’a pas le droit de s’acquitter arbitrairement de cette fonction. Toujours, en effet, doivent rester intacts le droit naturel de propriété et celui de léguer ses biens par voie d’hérédité ; ce sont là des droits que cette autorité ne peut abolir, car l’homme est antérieur à l’État (34), et " la société domestique a sur la société civile une priorité logique et une priorité réelle. " (35) Voilà aussi pourquoi Léon XIII déclarait que l’État n’a pas le droit d’épuiser la propriété privée par un excès de charges et d’impôts : " Ce n’est pas des lois humaines, mais de la nature qu’émane le droit de propriété individuelle ; l’autorité publique ne peut donc l’abolir ; tout ce qu’elle peut, c’est en tempérer l’usage et le concilier avec le bien commun. " (36) Lorsqu’elle concilie ainsi le droit de propriété avec les exigences de l’intérêt général, l’autorité publique, loin de se montrer l’ennemie de ceux qui possèdent, leur rend un bienveillant service ; ce faisant, elle empêche en effet la propriété privée que, dans sa Providence, le Créateur a instituée pour l’utilité de la vie humaine, d’entraîner des maux intolérables et de préparer ainsi sa propre disparition. Loin d’opprimer la propriété, elle la défend ; loin de l’affaiblir, elle lui donne une nouvelle vigueur.

Les obligations touchant les revenus disponibles

55 L’homme n’est pas non plus autorisé à disposer au gré de son caprice de ses revenus disponibles, c’est-à-dire des revenus qui ne sont pas indispensables à l’entretien d’une existence convenable et digne de son rang. Bien au contraire, un très grave précepte enjoint aux riches de pratiquer l’aumône et d’exercer la bienfaisance et la magnificence, ainsi qu’il ressort du témoignage constant et explicite de la Sainte Écriture et des Pères de l’Église.

56 Des principes posés par le Docteur angélique, Nous déduisons sans peine que celui qui consacre les ressources plus larges dont il dispose à développer une industrie, source abondante de travail rémunérateur, pourvu toutefois que ce travail soit employé à produire des biens réellement utiles, pratique d’une manière remarquable et particulièrement appropriée aux besoins de notre temps l’exercice de la vertu de magnificence. (37)

Les titres qui justifient l’acquisition de la propriété

57 La tradition universelle, non moins que les enseignements de Notre Prédécesseur, font de l’occupation d’un bien sans maître et du travail qui transforme une matière, les titres originaires de la propriété. De fait, contrairement à certaines opinions, il n’y a aucune injustice à occuper un bien vacant qui n’appartient à personne. D’un autre côté, le travail que l’homme exécute en son propre nom et par lequel il confère à un objet une forme nouvelle ou un accroissement de valeur est le seul qui lui donne un droit sur le produit.

Capital et travail

58 Tout autre est le cas du travail loué à autrui et appliqué à la chose d’autrui. C’est à lui tout particulièrement que convient l’affirmation de Léon XIII, quand il regardait comme ’incontestable’ que " le travail manuel est la source unique d’où provient la richesse des nations. " (38) Ne constatons-nous pas en effet que ces biens immenses qui constituent la richesse des hommes sortent des mains des travailleurs, soit qu’elles fournissent seules tout le labeur, soit qu’elles s’aident d’instruments et de machines qui intensifient singulièrement l’efficacité de leur effort ? Personne n’ignore qu’aucune nation n’est jamais sortie de l’indigence et de la pauvreté pour atteindre à un degré plus élevé de prospérité, sinon par l’effort intense et combiné de tous ses membres, tant de ceux qui dirigent le travail que de ceux qui exécutent leurs ordres. Mais il n’est pas moins certain que tout cet effort fût resté stérile, qu’il n’eût même pu être tenté, si le Créateur de toutes choses n’avait pas d’abord, dans sa bonté, fourni les ressources de la nature, ses trésors et ses forces. Du reste, travailler n’est pas autre chose qu’appliquer les énergies de l’esprit et du corps aux biens de la nature ou se servir de ces derniers comme d’autant d’instruments appropriés. Or, la loi naturelle, c’est-à-dire la volonté divine manifestée par elle, exige que les ressources de la nature soient mises au service des besoins humains d’une manière parfaitement ordonnée, ce qui n’est possible que si l’on reconnaît à chaque chose un maître. D’où il résulte que, hors le cas où quelqu’un appliquerait son effort à un objet qui lui appartient, le travail de l’un et le capital de l’autre doivent s’associer entre eux, puisque l’un ne peut rien sans le concours de l’autre. Ainsi l’entendait bien Léon XIII quand il écrivait : Il ne peut y avoir de capital sans travail ni de travail sans capital. (39)

59 Il serait donc radicalement faux de voir, soit dans le seul capital, soit dans le seul travail, la cause unique de tout ce que produit leur effort combiné ; c’est bien injustement que l’une des parties, contestant à l’autre toute efficacité, en revendiquerait pour soi tout le fruit.

Prétentions injustifiées du capital

60 Certes, le capital a longtemps réussi à s’arroger des avantages excessifs. Il réclamait pour lui la totalité du produit et du bénéfice, laissant à peine à la classe des travailleurs de quoi refaire ses forces et se perpétuer. Une loi économique inéluctable, assurait-on, voulait que tout le capital s’accumulât entre les mains des riches ; la même loi condamnait les ouvriers à traîner la plus précaire des existences dans un perpétuel dénuement, la réalité, il est vrai, n’a pas toujours et partout exactement répondu à ces postulats du libéralisme manchesterien ; on ne peut toutefois nier que le régime économique et social n’ait incliné d’un mouvement constant dans le sens qu’ils préconisaient. Aussi, personne ne s’étonnera de la vive opposition que ces fausses maximes et ces postulats trompeurs ont rencontrée, même ailleurs que parmi ceux auxquels ils contestaient le droit naturel de s’élever à une plus satisfaisante condition de fortune.

Prétentions injustifiées des travailleurs

61 Aussi bien, aux ouvriers victimes de ces pratiques, sont venus se joindre des intellectuels qui, à leur tour, dressent à l’encontre de cette prétendue loi un principe moral qui n’est pas mieux fondé : tout le produit et tout le revenu, déduction faite de ce qu’exigent l’amortissement et la reconstitution du capital, appartiennent de plein droit aux travailleurs. Cette erreur est certes moins apparente que celle de certains socialistes qui prétendent attribuer à l’État ou, comme ils disent, socialiser tous les moyens de production ; elle n’en est que plus dangereuse et plus apte à surprendre la foi trop confiante des esprits mal avertis. C’est un séduisant poison ; beaucoup se sont empressés de l’absorber, que n’eût jamais réussi à égarer un socialisme franchement avoué.

Principe d’une juste répartition

62 Pour empêcher que ces fausses doctrines ne fermassent à jamais les voies de la justice et de la paix, des deux côtés, on avait besoin des très sages avertissements de Notre Prédécesseur : " Quoique divisée en propriétés privées, la terre ne laisse pas de servir à la commune utilité de tous. " (40) Nous venons Nous-même de rappeler ce principe : C’est pour que les choses créées puissent procurer cette utilité aux hommes, d’une manière sûre et bien ordonnée, que la nature a elle-même institué le partage des biens par le moyen de la propriété privée. Il importe de ne jamais perdre de vue ce principe, sous peine de s’égarer.

63 Or, ce n’est pas n’importe quel partage des biens et des richesses qui réalisera, aussi parfaitement du moins que le permettent les conditions humaines, l’exécution du plan divin. Les ressources que ne cessent d’accumuler les progrès de l’économie sociale doivent donc être réparties de telle manière entre les individus et les diverses classes de la société, que soit procurée cette utilité commune dont parle Léon XIII, ou, pour exprimer autrement la même pensée, que soit respecté le bien commun de la société tout entière. La justice sociale ne tolère pas qu’une classe empêche l’autre de participer à ces avantages. Elles pèchent donc toutes les deux également contre cette sainte loi - et la classe des riches quand, dégagée par sa fortune de toute sollicitude, elle estime parfaitement régulier et naturel un état de choses qui lui procure tous les avantages, sans rien laisser à l’ouvrier - et la classe des prolétaires quand, exaspérée par une situation qui blesse la justice, et trop exclusivement soucieuse de revendiquer les droits dont elle a pris conscience, elle réclame pour soi la totalité du produit qu’elle déclare sorti tout entier de ses mains ; quand elle prétend condamner et abolir, sans autre motif que leur nature même, toute propriété et tout revenu qui ne sont pas le fruit du travail, quelles que soient par ailleurs leur nature et la fonction qu’ils remplissent dans la société humaine. Observons à cet égard combien c’est hors de propos et sans fondement que certains en appellent ici au témoignage de l’Apôtre : " Si quelqu’un ne veut pas travailler, il ne doit pas manger non plus. " (41) L’Apôtre, en effet, condamne par ces paroles ceux qui se dérobent au travail qu’ils peuvent et doivent fournir ; il nous presse de mettre soigneusement à profit notre temps et nos forces d’esprit et de corps, et de ne pas nous rendre à charge d’autrui, alors qu’il nous est loisible de pourvoir nous-mêmes à nos propres nécessités. En aucune manière, il ne présente ici le travail comme l’unique titre à recevoir notre subsistance. (42)

64 Il importe donc d’attribuer à chacun ce qui lui revient et de ramener aux exigences du bien commun ou aux normes de la justice sociale la distribution des ressources de ce monde, dont le flagrant contraste entre une poignée de riches et une multitude d’indigents atteste de nos jours, aux yeux de l’homme de cœur, les graves dérèglements.

Le relèvement du prolétariat

65 Tel est en effet le but que Notre Prédécesseur faisait un devoir de poursuivre : travailler au relèvement du prolétariat. Il convient d’urger d’autant plus cette obligation et d’y appuyer avec une plus pressante insistance, que l’on a trop souvent négligé sur ce point les directives de Notre Prédécesseur, soit qu’on les passât intentionnellement sous silence, soit qu’on jugeât la tâche irréalisable, alors cependant qu’elle peut être accomplie et qu’il n’est pas permis de s’y soustraire.

66 L’atténuation du paupérisme qui, au temps de Léon XIII, s’étalait encore dans toute son horreur, n’a cependant rien enlevé à la valeur et à l’opportunité de ces instructions. Sans aucun doute, la condition des ouvriers s’est sensiblement améliorée et ils jouissent à bien des égards d’un sort plus tolérable ; il en est ainsi surtout dans les pays plus prospères et plus policés où les ouvriers ne pourraient indistinctement passer tous pour accablés de misère et voués à une extrême indigence. Par ailleurs, toutefois, à mesure que l’industrie et la technique modernes envahissaient rapidement pour s’y installer, et les pays neufs, et les antiques civilisations de l’Extrême Orient, on voyait s’accroître aussi l’immense multitude des prolétaires indigents dont la détresse crie vers le ciel. À quoi s’ajoute encore la puissante armée des salariés ruraux réduits aux plus étroites conditions d’existence et privés " de toute perspective d’une participation à la propriété du sol " (43) et qui, s’il n’y est pourvu de façon efficace et appropriée, resteront à jamais confinés dans les rangs du prolétariat.

67 Le prolétariat et le paupérisme sont à coup sûr deux choses bien distinctes. Il n’en reste pas moins vrai que l’existence d’une immense multitude de prolétaires d’une part, et d’un petit nombre de riches pourvus d’énormes ressources d’autre part, atteste à l’évidence que les richesses créées en si grande abondance à notre époque d’industrialisme sont mal réparties et ne sont pas appliquées comme il conviendrait aux besoins des différentes classes.

Le relèvement du prolétariat par l’accession à la propriété

68 Il faut donc tout mettre en œuvre afin que, dans l’avenir du moins, la part des biens qui s’accumulent aux mains des capitalistes soit réduite à une plus équitable mesure et qu’il s’en répande une suffisante abondance parmi les ouvriers, non certes pour que ceux-ci relâchent leur labeur - l’homme est fait pour travailler comme l’oiseau pour voler - mais pour qu’ils accroissent par l’épargne un patrimoine qui, sagement administré, les mettra à même de faire face plus aisément et plus sûrement à leurs charges de famille. Ainsi, ils se délivreront de la vie d’incertitudes qui est le sort du prolétariat, ils seront armés contre les surprises du sort et ils emporteront, en quittant ce monde, la confiance d’avoir pourvu en une certaine mesure aux besoins de ceux qui leur survivent ici-bas.

69 Tout cela, Notre Prédécesseur l’a non seulement insinué, mais proclamé en termes clairs et explicites. Nous-même, Nous le répétons en cette Lettre avec une nouvelle insistance. Qu’on en soit bien convaincu, si l’on ne se décide enfin, chacun pour sa part, à le mettre sans délai à exécution, on n’arrivera pas à défendre efficacement l’ordre public, la paix et la tranquillité de la société contre l’assaut des forces révolutionnaires.

Le juste salaire

70 Cette exécution n’est possible toutefois que si les prolétaires sont mis en état de se constituer, par leur industrie et leur épargne, un modeste avoir, ainsi que Nous l’avons répété après Notre Prédécesseur. Mais sur quoi, sinon sur leurs salaires, pourront-ils, à force d’économie, prélever quelques ressources, ceux qui doivent demander au seul travail la subsistance et tout ce qui est nécessaire à la vie ? Venons-en donc à cette question du salaire que Léon XIII déclare d’une grande importance, expliquant ou développant, quand le besoin se fera sentir, son enseignement et ses directives. (44)

71 Commençons par relever la profonde erreur de ceux qui déclarent essentiellement injuste le contrat de louage de travail et prétendent qu’il faut lui substituer un contrat de société ; ce disant, ils font en effet gravement injure à Notre Prédécesseur, car l’encyclique Rerum novarum, non seulement admet la légitimité du salariat, mais s’attache longuement à le régler selon les normes de la justice.

72 Nous estimons cependant plus approprié aux conditions présentes de la vie sociale de tempérer quelque peu, dans la mesure du possible, le contrat de travail par des éléments empruntés au contrat de société. C’est ce que l’on a déjà commencé à faire sous des formes variées, non sans profit sensible pour les travailleurs et pour les possesseurs du capital. Ainsi, les ouvriers et employés ont été appelés à participer en quelque manière à la propriété de l’entreprise, à sa gestion ou aux profits qu’elle apporte.

73 Léon XIII avait déjà opportunément observé que la détermination du juste taux du salaire ne se déduit pas d’une seule, mais de plusieurs considérations : " Pour fixer la juste mesure du salaire, écrivait-il, il y a de nombreux points de vue à considérer. " (45) Par là même, il condamnait la présomption de ceux qui soutiennent qu’on résout sans peine cette question très délicate à l’aide d’une formule ou d’une règle unique, d’ailleurs absolument fausse.

74 Ils se trompent, en effet, ceux qui adoptent sans hésiter l’opinion si courante selon laquelle la valeur du travail et de la rémunération qui lui est due équivaudrait exactement à celle des fruits qu’il procure, et qui en concluent que l’ouvrier est autorisé à revendiquer pour soi la totalité du produit de son labeur. Ce que Nous avons dit précédemment au sujet du capital et du travail suffit à prouver combien ce préjugé est mal fondé.

Caractère individuel et social du travail

75 Autant que la propriété, le travail, celui-là surtout qui se loue au service d’autrui, présente, à côté de son caractère personnel ou individuel, un aspect social qu’il convient de ne pas perdre de vue. La chose est claire : à moins, en effet, que la société ne soit constituée en un corps bien organisé, que l’ordre social et juridique ne protège l’exercice du travail, que les différentes professions, si étroitement solidaires, ne s’accordent et ne se complètent mutuellement, à moins surtout que l’intelligence, le capital et le travail ne s’unissent et ne se fondent en quelque sorte en un principe unique d’action, l’activité humaine est vouée à la stérilité. Il devient dès lors impossible d’estimer ce travail à sa juste valeur et de lui attribuer une exacte rémunération, si l’on néglige de prendre en considération son aspect à la fois individuel et social.

Trois points à considérer
1. La subsistance de l’ouvrier et de sa famille

76 De ce double caractère que la nature a imprimé au travail humain, résultent des conséquences très importantes pour le régime du salaire et la détermination de son taux.

77 Et tout d’abord, on doit payer à l’ouvrier un salaire qui lui permette de pourvoir à sa subsistance et à celle des siens (46) Assurément, les autres membres de la famille, chacun suivant ses forces, doivent contribuer à son entretien, ainsi qu’il en est, non seulement dans les familles d’agriculteurs, mais aussi chez un grand nombre d’artisans ou de petits commerçants. Mais il n’est aucunement permis d’abuser de l’âge des enfants ou de la faiblesse des femmes. C’est à la maison avant tout, ou dans les dépendances de la maison, et parmi les occupations domestiques, qu’est le travail des mères de famille. C’est donc par un abus néfaste et qu’il faut à tout prix faire disparaître, que les mères de famille, à cause de la modicité du salaire paternel, sont contraintes de chercher hors de la maison une occupation rémunératrice, négligeant les devoirs tout particuliers qui leur incombent avant tout : l’éducation des enfants.

78 On n’épargnera donc aucun effort en vue d’assurer aux pères de famille une rétribution suffisamment abondante pour faire face aux charges normales du ménage. Si l’état présent de la vie industrielle ne permet pas toujours de satisfaire à cette exigence, la justice sociale commande que l’on procède sans délai à des réformes qui garantiront à l’ouvrier adulte un salaire répondant à ces conditions. À cet égard, il convient de rendre un juste hommage à l’initiative de ceux qui, dans un très sage et très utile dessein, ont imaginé des formules diverses destinées, soit à proportionner la rémunération aux charges familiales, de telle manière que l’accroissement de celles-ci s’accompagne d’un relèvement parallèle du salaire, soit à pourvoir le cas échéant à des nécessités extraordinaires.

2. La situation de l’entreprise

79 Dans la détermination des salaires, on tiendra également compte des besoins de l’entreprise et de ceux qui l’assument. Il serait injuste d’exiger d’eux des salaires exagérés, qu’ils ne sauraient supporter sans courir à la ruine et entraîner les travailleurs avec eux dans le désastre. Assurément, si par son indolence, sa négligence, ou parce qu’elle n’a pas un suffisant souci du progrès économique et technique, l’entreprise réalise de moindres profits, elle ne peut se prévaloir de cette circonstance comme d’une raison légitime pour réduire le salaire des ouvriers. Mais si, d’autre part, les ressources lui manquent pour allouer à ses employés une équitable rémunération, soit qu’elle succombe elle-même sous le fardeau de charges injustifiées, soit qu’elle doive écouler ses produits à des prix injustement déprimés, ceux qui la réduisent à cette extrémité se rendent coupables d’une criante iniquité, car c’est par leur faute que les ouvriers sont privés de la rémunération qui leur est due, lorsque, sous l’empire de la nécessité, ils acceptent des salaires inférieurs à ce qu’ils étaient en droit de réclamer.

80 Que tous donc, les ouvriers comme les patrons, s’appliquent en parfaite union d’efforts et de vues à triompher de toutes les difficultés et à surmonter tous les obstacles ; que les pouvoirs publics ne leur ménagent pas, à cette fin salutaire, l’assistance d’une politique avisée ! Que si l’on ne réussit pas néanmoins à conjurer la crise, la question se posera de savoir s’il convient de maintenir l’entreprise ou s’il faut pourvoir de quelque autre manière à l’intérêt de la main d’œuvre. En cette occurrence, certainement très grave, il est nécessaire surtout que règnent entre les dirigeants et les employés une étroite union et une chrétienne entente des cœurs qui se traduisent en d’efficaces efforts.

3. Les exigences du bien commun

81 On s’inspirera enfin, dans la fixation du taux des salaires, des nécessités de l’économie générale. Nous avons dit plus haut combien il importe à l’intérêt commun que les travailleurs et employés puissent, une fois couvertes les dépenses indispensables, mettre en réserve une partie de leurs salaires afin de se constituer ainsi une modeste fortune. Mais il est un autre aspect de la question, à peine moins important, qu’on ne peut, de nos jours moins que jamais, passer sous silence. Nous voulons parler de la nécessité d’offrir à ceux qui peuvent et veulent travailler la possibilité d’employer leurs forces. Or, cette possibilité dépend dans une large mesure du taux des salaires qui multiplie les occasions du travail, tant qu’il reste contenu dans de raisonnables limites, et les réduit au contraire dès qu’il s’en écarte. Nul n’ignore, en effet, qu’un niveau ou trop bas ou exagérément élevé des salaires engendre également le chômage. Ce mal, qui sévit tout particulièrement sous Notre Pontificat et afflige un très grand nombre de travailleurs, les plonge dans la misère et les expose à mille tentations ; il consume la prospérité des nations et compromet par tout l’univers l’ordre public, la paix et la tranquillité. À comprimer ou hausser indûment les salaires, dans des vues d’intérêt personnel qui ne tiendraient nul compte de ce que réclame le bien général, on s’écarterait assurément de la justice sociale. Celle-ci demande au contraire que tous les efforts et toutes les volontés conspirent à réaliser, autant qu’il se peut faire, une politique des salaires qui offre au plus grand nombre possible de travailleurs le moyen de louer leurs services et de se procurer ainsi tous les éléments d’une honnête subsistance.

82 Au même résultat contribuera encore un raisonnable rapport entre les diffères catégories de salaires et, ce qui s’y rattache étroitement, un raisonnable rapport entre les prix auxquels se vendent les produits des diverses branches de l’activité économique, telles que l’agriculture, l’industrie, d’autres encore. Où cette harmonieuse proportion se réalisera, ces différentes activités s’uniront et se combineront en un seul organisme et, comme les parties du corps, se prêteront un mutuel et bienfaisant concours. L’organisme économique et social sera sainement constitué et atteindra sa fin, alors seulement qu’il procurera à tous et à chacun de ses membres tous les biens que les ressources de la nature et de l’industrie, ainsi que l’organisation vraiment sociale de la vie économique, ont le moyen de leur procurer. Ces biens doivent être assez abondants pour satisfaire aux besoins d’une honnête subsistance et pour élever les hommes à ce degré d’aisance et de culture, qui, pourvu qu’on en use sagement, ne met pas d’obstacle à la vertu, mais en facilite au contraire singulièrement l’exercice. (47)

La restauration de l’ordre social

83 Ce que Nous avons dit jusqu’à présent de l’équitable répartition des biens et du juste salaire regarde surtout les individus et ne touche qu’indirectement cet ordre social que Léon XIII, Notre Prédécesseur, s’est appliqué avec tant de sollicitude à restaurer selon les principes de la saine philosophie et à organiser plus parfaitement suivant les sublimes préceptes de la loi évangélique.

84 Toutefois, pour affermir ce qu’il a lui-même si heureusement commencé, pour mener à bien la tâche qui reste à accomplir et pour en faire retirer à la famille humaine de plus amples et de plus heureux fruits, deux choses surtout sont nécessaires : la réforme des institutions et la réforme des mœurs.

85 Parlant de la réforme des institutions, c’est tout naturellement l’État qui vient à l’esprit. Non certes qu’il faille fonder sur son intervention tout espoir de salut ! Mais depuis que l’individualisme a réussi à briser, à étouffer presque cet intense mouvement de vie sociale qui s’épanouissait jadis en une riche et harmonieuse floraison de groupements les plus divers, il ne reste plus guère en présence que les individus et l’État. Cette déformation du régime social ne laisse pas de nuire sérieusement à l’État sur qui retombent dès lors toutes les fonctions que n’exercent plus les groupements disparus, et qui se voit accablé sous une quantité à peu près infinie de charges et de responsabilités.

86 Il est vrai sans doute, et l’histoire en fournit d’abondants témoignages, que, par suite de l’évolution des conditions sociales, bien des choses que l’on demandait jadis à des associations de moindre envergure ne peuvent plus désormais être accomplies que par de puissantes collectivités. Il n’en reste pas moins indiscutable qu’on ne saurait ni changer ni ébranler ce principe si grave de philosophie sociale : de même qu’on ne peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s’acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d’une manière très dommageable l’ordre social, que de retirer aux groupements d’ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d’un rang plus élevé, les fonctions qu’ils sont en mesure de remplir eux-mêmes.

87 L’objet naturel de toute intervention en matière sociale est d’aider les membres du corps social, et non pas de les détruire ni de les absorber.

88 Que l’autorité publique abandonne donc aux groupements de rang inférieur le soin des affaires de moindre importance où se disperserait à l’excès son effort ; elle pourra dès lors assurer plus librement, plus puissamment, plus efficacement les fonctions qui n’appartiennent qu’à elle, parce qu’elle seule peut les remplir ; diriger, surveiller, stimuler, contenir, selon que le comportent les circonstances ou l’exige la nécessité. Que les gouvernants en soient donc bien persuadés : plus parfaitement sera réalisé l’ordre hiérarchique des divers groupements, selon ce principe de la fonction supplétive de toute collectivité, plus grandes seront l’autorité et la puissance sociale, plus heureux et plus prospère l’état des affaires publiques.

Collaboration des divers corps professionnels

89 L’objectif que doivent avant tout se proposer l’État et l’élite des citoyens, ce à quoi ils doivent appliquer tout d’abord leur effort, c’est de mettre un terme au conflit qui divise les classes et de provoquer et encourager une cordiale collaboration des professions.

90 La politique sociale mettra donc tous ses soins à reconstituer les corps professionnels. Jusqu’à présent, en effet, la société reste plongée dans un état violent, partant instable et chancelant, puisqu’elle se fonde sur des classes que des appétits contradictoires mettent en conflit et qui, de ce chef, inclinent trop facilement à la haine et à la guerre. En effet, bien que le travail, ainsi que l’exposait nettement Notre Prédécesseur dans son encyclique, ne soit pas une simple marchandise (48), qu’il faille reconnaître en lui la dignité humaine de l’ouvrier et qu’on ne puisse pas l’échanger comme une denrée quelconque, de nos jours, sur le marché du travail, l’offre et la demande opposent les parties en deux classes, comme en deux camps ; le débat qui s’ouvre transforme le marché en un champ clos où les deux armées se livrent un combat acharné. À ce grave désordre qui mène la société à la ruine, tout le monde le comprend, il est urgent de porter un prompt remède. Mais on ne saurait arriver à une guérison parfaite que si, à ces classes opposées, on substitue des organes bien constitués, des ’ordres’ ou des ’professions’ qui groupent les hommes, non pas d’après la position qu’ils occupent sur le marché du travail, mais d’après les différentes branches de l’activité sociale auxquelles ils se rattachent. De même, en effet, que ceux que rapprochent des relations de voisinage en viennent à constituer des cités, ainsi la nature incline les membres d’un même métier ou d’une même profession, quelle qu’elle soit, à créer des groupements corporatifs, si bien que beaucoup considèrent de tels groupements comme des organes sinon essentiels, du moins naturels dans la société.

91 L’ordre résultant, comme l’explique si bien saint Thomas (49), de l’unité d’objets divers harmonieusement disposés, le corps social ne sera vraiment ordonné que si une véritable unité relie solidement entre eux tous les membres qui le constituent. Or, ce principe d’union trouve - et pour chaque profession, dans la production des biens ou la prestation des services que vise l’activité combinée des patrons et des ouvriers qui la constituent - et pour l’ensemble des professions, dans le bien commun auquel elles doivent toutes et chacune pour sa part tendre par la coordination de leurs efforts. Cette union sera d’autant plus forte et plus efficace que les individus et les professions elles-mêmes s’appliqueront plus fidèlement à exercer leur spécialité et à y exceller.

92 De ce qui précède, on conclura sans peine qu’au sein de ces groupements corporatifs, la primauté appartient incontestablement aux intérêts communs de la profession ; entre tous, le plus important est de veiller à ce que l’activité collective s’oriente toujours vers le bien commun de la société. Pour ce qui est des questions dans lesquelles les intérêts particuliers, soit des employeurs, soit des employés, sont en jeu de façon spéciale, au point que l’une des parties doive prévenir les abus que l’autre ferait de sa supériorité, chacune des deux pourra délibérer séparément sur ces objets et prendre les décisions que comporte la matière.

93 Il est à peine besoin de le rappeler ici, ce que Léon XIII a enseigné, au sujet des formes de gouvernement, vaut également, toute proportion gardée, pour les groupements corporatifs des diverses professions, et doit leur être appliqué : les hommes sont libres d’adopter telle forme d’organisation qu’ils préfèrent, pourvu seulement qu’il soit tenu compte des exigences de la justice et du bien commun. (50)

94 Mais comme les habitants d’une cité ont coutume de créer aux fins les plus diverses des associations auxquelles il est loisible à chacun de donner ou de refuser son nom, ainsi les personnes qui exercent la même profession gardent la faculté de s’associer librement en vue de certains objets qui, d’une manière quelconque, se rapportent à cette profession. Comme ces libres associations ont été clairement et exactement décrites par Notre illustre Prédécesseur, il suffira d’insister sur un point : l’homme est libre, non seulement de créer de pareilles sociétés d’ordre et de droit privé, mais encore de leur " donner les statuts et règlements qui paraissent les plus appropriés au but poursuivi. " (51) La même faculté doit être reconnue pour les associations dont l’objet déborde le cadre propre des diverses professions. Puissent les libres associations qui fleurissent déjà et portent de si heureux fruits se donner pour tâche, en pleine conformité avec les principes de la philosophie sociale chrétienne, de frayer la voie à ces organismes meilleurs, à ces groupements corporatifs dont Nous avons parlé, et d’arriver, chacune dans la mesure de ses moyens, à en procurer la réalisation.

Restauration d’un principe directeur de la vie économique

95 Une autre chose encore reste à faire, qui se rattache étroitement à tout ce qui précède. De même qu’on ne saurait fonder l’unité du corps social sur l’opposition des classes, ainsi on ne peut attendre du libre jeu de la concurrence l’avènement d’un régime économique bien ordonné. C’est en effet de cette illusion, comme d’une source contaminée, que sont sorties toutes les erreurs de la science économique individualiste. Cette science, supprimant par oubli ou ignorance le caractère social et moral de la vie économique, pensait que les pouvoirs publics doivent abandonner celle-ci, affranchie de toute contrainte, à ses propres réactions, la liberté du marché et de la concurrence lui fournissant un principe directif plus sûr que l’intervention de n’importe quelle intelligence créée. Sans doute, contenue dans de justes limites, la libre concurrence est chose légitime et utile ; jamais pourtant elle ne saurait servir de norme régulatrice à la vie économique. Les faits l’ont surabondamment prouvé depuis qu’on a mis en pratique les postulats d’un néfaste individualisme. Il est donc absolument nécessaire de replacer la vie économique sous la loi d’un principe directeur juste et efficace. La dictature économique qui a succédé aujourd’hui à la libre concurrence ne saurait assurément remplir cette fonction ; elle le peut d’autant moins que, immodérée et violente de sa nature, elle a besoin pour se rendre utile aux hommes d’un frein énergique et d’une sage direction qu’elle ne trouve pas en elle-même. C’est donc à des principes supérieurs et plus nobles qu’il faut demander de gouverner avec une sévère intégrité ces puissances économiques, c’est-à-dire à la justice et à la charité sociales. Cette justice doit donc pénétrer complètement les institutions mêmes et la vie tout entière des peuples ; son efficacité vraiment opérante doit surtout se manifester par la création d’un ordre juridique et social qui informe en quelque sorte toute la vie économique. Quant à la charité sociale, elle doit être l’âme de cet ordre que les pouvoirs publics doivent s’employer à protéger et à défendre efficacement ; tâche dont ils s’acquitteront plus facilement s’ils veulent bien se libérer des attributions qui, Nous l’avons déjà dit, ne sont pas de leur domaine propre.

96 Il convient aussi que les diverses nations, si étroitement solidaires et interdépendantes dans l’ordre économique, mettent en commun leurs réflexions et leurs efforts pour hâter, à la faveur d’engagements et d’institutions sagement conçus, l’avènement d’une bienfaisante et heureuse collaboration économique internationale.

97 Si donc l’on reconstitue, comme il a été dit, les diverses parties de l’organisme social, si l’on restitue à l’activité économique son principe régulateur, alors se vérifiera en quelque manière du corps social ce que l’Apôtre disait du corps mystique du Christ : Tout le corps, coordonné et uni par les liens des membres qui se prêtent un mutuel secours et dont chacun opère selon sa mesure d’activité, grandit et se perfectionne dans la charité. (52)

98 Récemment, ainsi que nul ne l’ignore, a été inaugurée une organisation syndicale et coopérative d’un genre particulier. L’objet même de Notre encyclique Nous fait un devoir de la mentionner et de lui consacrer quelques réflexions opportunes.

99 L’État accorde au syndicat une reconnaissance légale qui n’est pas sans conférer à ce dernier un caractère de monopole, en tant que seul le syndicat reconnu peut représenter respectivement les ouvriers et les patrons, que seul il est autorisé à conclure les contrats ou conventions collectives de travail. L’affiliation au syndicat est facultative, et c’est dans ce sens seulement que l’on peut qualifier de libre cette organisation syndicale, vu que la cotisation syndicale et d’autres contributions spéciales sont obligatoires pour tous ceux qui appartiennent à une catégorie déterminée, ouvriers aussi bien que patrons, comme sont aussi obligatoires les conventions collectives de travail conclues par le syndicat légal. Il est vrai qu’il a été officiellement déclaré que le syndicat légal n’exclut pas l’existence d’associations professionnelles de fait.

100 Les corporations sont constituées par les représentants des syndicats ouvriers et patronaux d’une même profession ou d’un même métier et, ainsi que de vrais et propres organes ou institutions d’État, dirigent et coordonnent l’activité des syndicats dans toutes les matières d’intérêt commun.

101 Grève et lock-out sont interdits ; si les parties ne peuvent se mettre d’accord, c’est l’autorité qui intervient.

102 Point n’est besoin de beaucoup de réflexion pour découvrir les avantages de l’institution, si sommairement que Nous l’ayons décrite : collaboration pacifique des classes, éviction de l’action et des organisations socialistes, influence modératrice d’une magistrature spéciale.

103 Mais pour ne rien omettre en une matière si importante, tenant compte des principes généraux ci-dessus invoqués et de ce que Nous ajouterons à l’instant, Nous devons dire cependant qu’à Notre connaissance il ne manque pas de personnes qui redoutent que l’État ne se substitue à l’initiative privée, au lieu de se limiter à une aide ou à une assistance nécessaire et suffisante. On craint que la nouvelle organisation syndicale et corporative ne revête un caractère exagérément bureaucratique et politique, et que, nonobstant les avantages généraux déjà mentionnés, elle ne risque d’être mise au service de fins politiques particulières, plutôt que de contribuer à l’avènement d’un meilleur équilibre social.

104 Nous pensons que, pour atteindre ce dernier et très noble objectif et procurer par là le bien réel et durable de la collectivité, il est besoin d’abord et par-dessus tout de la bénédiction de Dieu et ensuite de la collaboration de toutes les bonnes volontés. Nous croyons en outre, par une conséquence nécessaire, que cet objectif sera d’autant plus sûrement atteint que plus large sera la contribution des compétences techniques, professionnelles et sociales, et, plus encore, des principes catholiques et de leur pratique, de la part, non pas de l’Action catholique (qui n’entend pas déployer une activité strictement syndicale ou politique), mais de la part de ceux de Nos fils que l’Action catholique aura parfaitement pénétrés de ces principes et préparés à s’en faire les apôtres sous la conduite et le magistère de l’Église, de cette Église qui, même dans le domaine particulier dont Nous venons de parler, comme d’ailleurs partout où s’agitent et se règlent des questions morales, ne peut oublier ou négliger le mandat de garder et d’enseigner que Dieu lui a conféré.

105 Mais tout ce que Nous avons enseigné sur la restauration et l’achèvement de l’ordre social ne s’obtiendra jamais sans une réforme des mœurs. L’histoire Nous en fournit un très convaincant témoignage. Il a existé en effet un ordre social qui, sans être en tous points parfait, répondait cependant, autant que le permettaient les circonstances et les exigences de temps, aux préceptes de la droite raison. Si cet ordre a depuis longtemps disparu, ce n’est certes pas qu’il n’ait pu évoluer et se développer pour s’accommoder à ce que réclamaient des circonstances et des nécessités nouvelles. La faute en fut bien plutôt aux hommes, soit que leur égoïsme endurci ait refusé d’ouvrir, comme il eût fallu, les cadres de leur organisation à la multitude croissante qui demandait à y pénétrer, soit que, séduits par l’attrait d’une fausse liberté ou victimes d’autres erreurs, ils se soient montrés impatients de tout joug et aient voulu s’affranchir de toute autorité.

106 Il Nous reste donc à faire comparaître le régime économique actuel et le socialisme, son accusateur acharné ; à porter publiquement sur eux un jugement équitable, puis, ayant cherché la cause profonde de tant de maux, à indiquer le remède primordial et le plus indispensable : la réforme des mœurs.


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