Dave Brubeck, rencontre du jazz et du classique

Article de La Liberté, vendredi 19 novembre 2004 par "MAP"
vendredi 19 novembre 2004
par mss

MUSIQUE RELIGIEUSE • Le grand pianiste américain sera dimanche à Fribourg pour jouer, pour la première fois en Suisse, une messe de sa composition, un oratorio et des morceaux jazz. Rencontre avec un artiste qui transcende les genres.

MARIE ALIX PLEINES
Jazzman et compositeur classique, musicien et théologien, humaniste et mystique, Dave Brubeck associe, avec l’aisance des grands, des qualités rarement conciliables pour le commun des mortels. Et le succès accompagne chacune de ses nombreuses « carrières », depuis les caves à jazz du San Francisco des années 40, où le jeune pianiste a débuté, jusqu’à l’aula de l’Université de Fribourg où le compositeur acclamé pour de nombreuses oeuvres liturgiques a reçu lundi dernier un doctorat honoris causa de la Faculté de théologie (voir La Liberté de mardi 16.11).

« Je me demande encore à quoi je dois cet honneur », s’étonne modestement le musicien, qui n’en est pourtant pas à sa première distinction. Déjà nommé « American Jazz Master » par le Fonds national américain des arts, il a aussi reçu du président Bill Clinton la « National Medal for the Arts ».

SUR LES BASES DU PASSÉ
C’est que ce Californien, né à Concorde en 1920, est littéralement de tous les combats. Soldat dans l’armée du général Patton en Europe pendant la Deuxième Guerre mondiale, puis fondateur du célèbre Dave Brubeck Quartet qui devint un des phares du « West Coast jazz », la nouvelle vague qui marqua l’évolution du jazz dans les années 50.

Mais le pianiste, que Darius Milhaud a initié aux subtilités de la théorie musicale, ne méprise pas les standards rigoureux de la formation classique. Bien au contraire. « Toutes les caractéristiques qui font du jazz la musique du monde contemporain, modulation polyphonique, technique d’improvisation, et même ce fameux « swing », se retrouvent chez les grands compositeurs classiques », dit-il.

« De Bach à Beethoven en passant par Mozart, sans oublier une kyrielle de musiciens baroques, l’improvisation a toujours été un art majeur. Le jazz actuel s’est véritablement construit une identité sur les bases du passé. Sur le plan technique, je ne fais pas de différence entre mes compositions profanes ou religieuses. Et la fugue parcourt à ce jour la plupart de mes partitions majeures. »

AU MILIEU DE LA NUIT
Tel Upon this Rock, une fugue de neuf minutes qui accueillit, en 1987, la visite du pape Jean-Paul II à San Fransciso. Ou encore les nombreux éléments fugués qui sous-tendent la partition que vient de compléter Dave Brubeck sur les dix commandements. Le jazz ou le classique titillent d’ailleurs au même titre l’imagination subconsciente du musicien, qui avoue être souvent sorti du lit au milieu de la nuit pour griffonner à la hâte un thème fugace.

« Si on attend le matin, l’inspiration est déjà évanouie », dit l’auteur de Blue Rondo à la Turk, de Take Five, de The Duke et autre Unsquare Dance. Ainsi le Notre Père de sa messe To Hope ! A Celebration, qu’il a composée en 1978 et jouera dimanche à Fribourg, bénéficie d’un de ces coups de génie nocturnes.

CONVERTI AU CATHOLICISME
Dave brubeck raconte : « Le magazine Our Sunday Visitor, qui m’avait persuadé de m’attaquer à la composition de cette messe, avait oublié de m’envoyer le texte de la prière universelle. N’étant pas de confession catholique à l’époque, j’ai pensé que cette omission était volontaire. Et lorsqu’on me rappela pour me demander de réparer dans l’urgence cet oubli, je refusai énergiquement, car je m’apprêtais à partir en vacances en famille. Durant la nuit suivante, j’ai rêvé de la prière dans son entier, choeurs et orchestration compris. C’est d’ailleurs une des expériences qui ont guidé ma conversion au catholicisme. » Une tendance au mysticisme qui n’est cependant pas née avec la composition d’oeuvres liturgiques. Profondément bouleversé par son passage militaire dans une Europe dévastée, Dave Brubeck avait décidé d’approfondir et de consolider par sa musique « la connaissance de Dieu par l’homme ». Il a milité pour la cause antiraciste, notamment dans ses collaborations avec Louis Armstrong, ou en composant l’oratorio Earth is our Mother sur un discours écologique et spirituel du Grand Chef indien Seattle. « Certains commandements sont à la base de toutes les grandes religions, philosophies ou systèmes de pensée. Le christianisme, le bouddhisme, ou même l’animisme des Indiens d’Amérique ont en commun de nombreux principes moraux », affirme le nouveau docteur en théologie.

« Je m’efforce de les méditer, de les clarifier, et de les populariser à travers ma musique. Ce message, qui se veut universel, est d’ailleurs perçu dans de nombreux pays, puisque ma messe a été chantée aussi bien à San Francisco qu’à Moscou (en 1997), et dans plusieurs capitales européennes. » MAP