Czesław Miłosz : un réaliste croyant

By Michael Sherwin, O.P.
dimanche 23 janvier 2005

Offrir une interprétation d’un poème et encore plus d’un poète est toujours hasardeux. Les périls sont tels que l’on doit toujours éviter des affirmations dogmatiques et se contenter d’avancer quelques hypothèses. Mais d’une chose je suis certain : Si Miłosz était assis ce soir au premier rang, il serait inquiet et même troublé en voyant un dominicain se présenter pour parler de ces poèmes. La source de cette inquiétude serait double. D’abord, il craindrait que j’essaie de le capturer, de le canoniser, pour l’exploiter au service d’un catholicisme triomphal dont il avait horreur. Mais, cette crainte passée, une autre subsisterait : que je sois un de ces prêtres désobéissants qui utilisent Miłosz pour attaquer l’enseignement moral de l’église. Et voila toute la complexité de notre poète. Un homme profondément attaché à sa liberté intellectuelle et morale, et au même temps un homme sentant profondément le besoin d’une institution proclamant avec autorité les vérités intellectuelles et morales de la vie Chrétienne. Bref, Miłosz était à la fois un réaliste et un croyant.

Que Miłosz fut un réaliste, vacciné de la naïveté qui souvent infecte les artistes, cela est bien compréhensible. Parce qu’il connut et le feu dévorant des Nazis et la froidure glaciale des communistes, il n’avait pas besoin d’être instruit sur ce qui est dans le cœur de l’homme. Il savait bien ce dont l’homme est capable. Mais ce qui peut nous fasciner en Miłosz c’est que malgré cette connaissance, il ne pouvait pas s’empêcher de croire, et de croire en un Dieu d’amour et de bonté. Cela créa une tension déchirante en lui. On le voit dans sa façon d’étudier la nature. Miłosz y découvre à la fois une beauté transcendante et un domaine de violence impitoyable. Ce mélange, si choquant pour les esprits sensibles comme le sien, a tellement troublé Miłosz qu’il était toujours tenté par le dualisme, tenté de voir Dieu comme responsable seulement du domaine spirituel, et de voir le monde matériel comme le produit d’un esprit mauvais. Mais, cette solution n’a jamais vraiment satisfait Miłosz. Je soupçonne que sa fidélité de poète à la belle complexité de chaque chose, une complexité qui maintient en union à la fois la joie et la tristesse au cœur de la création, ne lui laissait pas suivre la pente dualiste. Au lieu de cela, son regard de poète a rencontré le mystère, le mystère du Dieu qui soufre pour et avec sa création. Et c’est là qu’il a trouvé le vrai sens de sa vocation de poète : la compassion, mais une compassion de poète, c’est-à-dire, la vocation de garder dans son cœur et de chanter dans ces vers les joies et les tristesses de sa génération et des générations précédentes.

On trouve ces éléments dans les trois poèmes que j’ai choisis pour ce soir. Nous allons entendre dans le poème qu’il décrit comme une défense de l’honneur de son chat les traces de ses réflexions sur la nature où on découvre déjà l’idée qu’être présent dans le monde blessé droit être une espèce de crucifixion pour Dieu. Dans le poème intitulé « un alcoolique arrive à la porte du ciel » on trouve le reflet de ses luttes avec la foi face à la cruauté de ce monde. C’est là que Miłosz écrit une frase qui peut bien lui servir de devise : « ceux qui souffrent, souffriront toujours tout en glorifiant Ton Nom. » Et finalement, dans un de ces derniers poèmes, on aperçoit un poète parvenu à la maturité et qui a retrouvé la paix dans une certaine mesure. C’est avec ce poème que j’achèverai ma présentation de Miłosz.

(Faisant honneur à sa période californienne, je voudrait vous le lire dans la version anglaise que Miłosz lui même avait préparé. Comme indiqué dans le programme, le poème sera ensuit lu par M. Wandelère en version française.)

Late Ripeness

Not soon, as late as the approach of my ninetieth year,
I felt a door opening in me and I entered
the clarity of early morning.

One after another my former lives were departing,
like ships, together with their sorrow.

And the countries, cities, gardens, the bays of seas
assigned to my brush came closer,
ready now to be described better than they were before.

I was not separated from people,
grief and pity joined us.
We forget—I kept saying—that we are all children of the King.

For where we come from there is no division
into Yes and No, into is, was, and will be.

We were miserable, we used no more than a hundredth part
of the gift we received for our long journey.

Moments from yesterday and from centuries ago—
a sword blow, the painting of eyelashes before a mirror
of polished metal, a lethal musket shot, a caravel
staving its hull against a reef-they dwell in us,
waiting for a fulfillment.

I knew, always, that I would be a worker in the vineyard,
as are all men and women living at the same time,
whether they are aware of it or not.


* Late Ripeness is taken from Czesław Miłosz New and Collected Poems, 1931-2001 (New York : Ecco, 2001), 747.


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