« Les femmes musulmanes dans l’ombre du jihad : une armée de roses entre soutien visible et invisble à l’utopie jihadiste dans une conception féminine du fard al ayn »

M’étant toujours été interrogée sur le potentiel de violence contenu dans les traditions religieuses, mes études m’ont également amenée à considérer la question de la femme en islam, où j’ai notamment travaillé sur la notion de pudeur. En suivant la ligne de la religion comme « pourvoyeuse de sens », mon travail de fin d’études porte sur les attentes de fin d’un monde pour le 21 décembre 2012, dans lequel je m’intéresse particulièrement aux constructions d’un monde idéal dans les sphères de la religiosité parallèle. Lorsque j’ai choisi la voie doctorale, j’ai donc cherché à joindre mes principaux centres d’intérêt : la violence dans la religion, les femmes en islam, mais aussi la construction d’une utopie.

Très marquée par la question du martyre en contexte palestinien, j’ai tout d’abord voulu examiner de plus près les femmes shahida[1] afin de mieux saisir les motivations et les reconnaissances de ces bombes humaines féminines dans la société palestinienne actuelle. Mais c’est surtout lorsque je m’intéresse aux « veuves noires » de Tchétchénie qu’un autre enjeu, tout aussi délicat, me vient à l’esprit : les discours tenus sur les femmes qui se font exploser, palestiniennes ou tchétchènes, peinent à considérer la femme en tant qu’actrice de sa propre violence. Toujours victime avant tout (de manipulation, de chantage, d’abus de faiblesse, etc.), il semblerait ainsi difficile de concevoir non seulement que la femme auteure de violence meurtrière dans des contextes hautement politisés et teintés de religieux puisse être capable d’une radicalisation autonome – ou du moins, de suivre un processus de radicalisation semblable à ses homologues masculins – mais aussi et surtout de lui prêter une qualité de « sujet » à part entière, doté d’une conscience politique et morale.

Ce début de réflexion sur la violence des femmes m’amènera ensuite à vouloir travailler sur les trajectoires de vie de femmes musulmanes qui militent pour une cause politico-religieuse de façon radicale, tout en adoptant les normes qui les définiront en tant que « femmes » dans la tradition à laquelle elles se réfèrent. Si mon premier choix de sujet pour ma recherche devait se concentrer sur la place et l’importance symbolique de la Palestine dans les discours jihadistes, j’ai souhaité conserver cet ancrage pour exemplifier une cause religieusement définie qui encourage des comportements violents, tout en redéfinissant ses contours pour me focaliser sur son expression plus actuelle : l’engouement jihadiste pour la Syrie, un pays qui a son importance dans la réalisation de l’utopie[2] développée dans cette idéologie.

Ainsi, je cherche à traiter de l’engagement radical de femmes musulmanes qui militent activement notamment en Europe pour le jihadisme dans son expression syrienne, qu’elles soient sœurs, mères, épouses, veuves de combattants, ou simplement militantes dans certaines associations. Plus que des « bombes humaines », il sera question dans ma recherche des femmes « dans l’ombre » du jihad, des femmes qui le soutiennent sans pour autant se rendre nécessairement visibles dans la sphère publique, des femmes qui encouragent au martyre sans chercher à le devenir elles-mêmes, du moins par les mêmes moyens. Dans cette optique d’un « jihad intime », il s’agira de s’attarder particulièrement sur la notion de  fard al ayn[3] telle qu’elle est envisagée par et pour les femmes musulmanes dites radicalisées en contexte européen, afin de mieux comprendre l’étendue d’un phénomène qui ne semble se décliner qu’au masculin, mais dont la portée utopique concerne l’ensemble des croyants.



[1] « Martyre », féminin de shahid.

[2] Les travaux du Prof. F. Khosrokhavar sur le jihadisme m’ont rendue attentive à cette notion d’utopie traduite dans le jihadisme. Voir [Khosrokhavar 2009 ; 2011].

[3] « Obligation individuelle » , se référant à des obligations que doit accomplir chaque musulman. Les interprétations du fard al ayn varient, notamment dans le contexte du jihad. Ce terme s’oppose à celui de fard al-kifaya  ou « obligation collective », qui devrait appliquer à l’ensemble de la communauté musulmane, comme par exemple d’entrer en guerre. Ces deux notions seront travaillées dans cette recherche afin de mieux les rattacher à nos hypothèses. 


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