www.unifr.ch/spc/comm_press/97/cassin.html
Internet entre liberté et contrôleLe 12 décembre 97, des étudiants juristes simulent le procès «Kemizo» |
|
62/97 - 9 décembre 1997. Comment contrôler le contenu d'Internet sans faire obstacle à la liberté économique ou la liberté d'expression? La question occupe aujourd'hui des juristes dans le monde entier, et plus particulièrement depuis que les tribunaux constitutionnels français et américains ont sanctionné les premières tentatives législatives, jugées trop vagues et incisives. Plaidoirie finale et publique: vendredi 12 décembre 97, salle Laure Dupraz, Kinderstube, de 14h.30 à 17h.00 Documentation: |
|
Internet et liberté d'expression, c'est aussi le thème retenu pour la préparation des participants fribourgeois au Concours européen des droits de l'homme René Cassin. Afin que ses étudiants puissent affronter avec succès les équipes adverses dans cette compétition internationale, l'Université de Fribourg organise un concours interne. Et depuis quelques semaines, une vingtaine d'étudiants en droit analysent un cas pratique et se préparent à défendre, en plaidoirie finale le 12 décembre, des justiciables bien étranges: «John Kemizo, la SPR et la Fédération ermétique». John Kemizo et SPR contre la Fédération ermétique L'ingénieur John Kemizo travaille pour la Société pompilienne de Radiodiffusion (SPR), une entreprise de télécommunications active dans les domaines de la télévision et d'internet. Mais cette société et son employé connaissent bien des difficultés avec la Fédération ermétique, Etat membre du Conseil de l'Europe qui s'obstine à refuser la diffusion de l'Internet sur les canaux de télévision. John Kemizo a même fait un petit séjour à l'ombre des geôles ermétiques &endash; avant de parvenir à s'évader! Si ces personnages, pays et tribunaux sont fictifs, le problème juridique est quant à lui bien réel: celui de savoir si l'interdiction (totale ou partielle) de l'Internet est compatible avec le droit à la liberté d'expression. Pour l'heure, aucune jurisprudence décisive n'a été rendue sur le Continent européen. En revanche, la Commission européenne a récemment adopté une communication sur le contenu illégal et préjudiciable d'Internet, alors que la Cour suprème des Etats-Unis vient d'annuler le «Communications Decency Act» adopté par l'administration Clinton. Quant à la responsabilité des sociétés de communication, elle intéresse tout particulièrement les entreprises suisses depuis que les tribunaux vaudois ont condamné le directeur général des PTT dans la célèbre «affaire du 156». Après avoir rédigé un mémoire en justice, les étudiants représentant John Kemizo et consorts (les requérants) ou la Fédération ermétique (l'Etat défendeur) devront plaider leurs arguments devant la Cour (fictive) européenne des droits de l'homme. Organisé sur le modèle des «Moot Court» anglo-saxons, cet exercice a pour but de faire découvrir aux étudiants les aspects pratiques de la vie juridique. Infos: Prof. Nicolas Michel, Séminaire de droit international public et de droit européen (tél. 026/300 81 14), ou Matthieu Canevascini (tél. 026/300'81'13). Cas pratique1. La FEDERATION ERMETIQUE est un Etat membre du Conseil de l'Europe, qui a ratifié la Convention européenne des droits de l'homme (CEDH) et tous ses protocoles additionnels. Elle a également reconnu la compétence de la Commission et de la Cour européenne des droits de l'homme, conformément aux articles 25 et 48 CEDH. Contrairement à ce que son nom pourrait indiquer, la FEDERATION ERMETIQUE est un Etat unitaire. L'essentiel du pouvoir administratif est exercé par les organes centraux. La FEDERATION ERMETIQUE est membre de l'Union européenne. 2. John KEMIZO est ingénieur. Il travaille pour la SPR - SOCIETE POMPILIENNE DE RADIODIFFUSION -, dont le siège est en POMPILIE, un Etat voisin de la FEDERATION ERMETIQUE qui est également partie à la CEDH et membre de l'Union européenne. La SPR exerce ses activités dans le domaine des télécommunications et du multimédia. Elle est également propriétaire d'une cha"ne de télévision, nommée POMPIVISION, et exerce l'activité de fournisseur d'accés (access provider) à l'internet, sous la raison sociale de POMPILIE-ONLINE. 3. En septembre 1995, la SPR a racheté à grands frais le réseau câblé ULVSNET, qui diffuse des programmes de télévision aussi bien en POMPILIE qu'en FEDERATION ERMETIQUE. L'un des objectifs stratégiques de la société est en effet de fusionner ses activités dans les domaines de la télévision et de l'internet. En particulier, le réseau câblé nouvellement acquis doit permettre d'améliorer de façon substantielle l'accés à l'internet pour les abonnés de POMPILIE-ONLINE. John KEMIZO est chargé de superviser ces modifications techniques qui nécessitent des investissements importants. 4. En POMPILIE, l'émission et la retransmission de programmes de télévision sont libres. La législation prévoit cependant que toute personne qui se sent lésée par une émission de télévision produite ou diffusée en POMPILIE peut recourir à l'AUTORITE POMPILIENNE DE SURVEILLANCE. Au sein de la FEDERATION ERMETIQUE, l'émission et la retransmission de programmes de télévision sont soumises à concession, ainsi que le prévoit la loi sur la radio et la télévision du 21 juin 1991 (voir annexe). Le réseau ULVSNET est au bénéfice d'une concession au sens des art. 39 et suivants de cette loi. En revanche, aucun texte légal ne réglemente expressément la fourniture d'accés à l'internet, aussi bien en POMPILIE qu'en FEDERATION ERMETIQUE. 5. Depuis le mois de mars 1996, la serveur POMPILIE-ONLINE héberge, parmi plusieurs centaines de sites web, les pages de la SOCIETE POMPILIENNE D'HISTOIRE. Ce site reproduit de trés nombreux documents historiques concernant l'attitude de la FEDERATION ERMETIQUE durant la deuxiéme guerre mondiale. Il contient également des photos, ainsi que des extraits de films et d'enregistrements sonores concernant le comportement de certains fonctionnaires. Le logo du site reprend le drapeau de la FEDERATION ERMETIQUE. Le gouvernement ermétique a vivement protesté contre l'ouverture de ce site auquel il reproche un manque total d'objectivité de méme que la falsification de certains documents. L'AUTORITE POMPILIENNE DE SURVEILLANCE, saisie sur requéte de l'ambassadeur ermétique, a constaté la fausseté de quelques documents. Elle a cependant refusé de sanctionner la SOCIETE POMPILIENNE D'HISTOIRE, au motif que le site web était "inconfortable mais conforme à l'esprit. " 6. Le 1er aoét 1996, la SPR a, sous la direction de John KEMIZO, accompli une avancée technologique trés importante: durant un mois " OPEN SCREEN", l'ensemble des abonnés du réseau ULVSNET ont eu gratuitement accés à l'internet à partir de leur téléviseur. L'opération a été trés largement médiatisée, à grand renfort de publicité. Elle a été trés appréciée en POMPILIE. En revanche, l'accueil de la population ermétique s'est révélé beaucoup plus réservé. L'opération a suscité une vive polémique sur le rôle de l'internet dans la dépravation des moeurs. 7. L'association POUR UNE JEUNESSE SANS PIXELS, dont le but est de préserver la jeunesse ermétique de l'influence néfaste du monde médiatique, s'est fortement mobilisée contre l'opération " OPEN SCREEN " mise en place par la SPR. Elle a notamment regretté que cette action publicitaire ait débuté un jour férié (le 1er août est la fête nationale de la FEDERATION ERMETIQUE) durant lequel de nombreux enfants regardent la télévision. La SPR a réagi à ces critiques en précisant que ses services techniques avaient mis au point un systéme de filtrage des sites internet. Les sites à contenu pornographique ou violent ne pouvaient étre vus sur les écrans de télévision, à moins qu'une page spéciale n'en limite l'accés aux personnes âgées de 18 ans révolus. 8. Dans une conférence de presse du 1er septembre 1996, l'association POUR UNE JEUNESSE SANS PIXELS a contesté les explications données par la SPR. Elle a fait valoir que le systéme de filtrage mis en place ne fonctionnait pas, ce que les responsables de la SPR auraient parfaitement su. Ce systéme n'aurait constitué qu'un alibi. Par ailleurs, l'association a rappelé que son but était l'interdiction totale de l'internet, instrument d'asservissement du peuple à l'électronique. Enfin, elle a annoncé qu'une plainte avait été déposée contre les dirigeants de la SPR pour mise en danger de la vie ou de la santé d'autrui, représentation de la violence, violation de domicile, mise en danger du développement de mineurs, pornographie, omission d'installer des appareils protecteurs, provocation au crime et à la violence, entreprises menées de l'étranger, atteinte aux emblémes, propagande subversive au sens des art. 127 et suivants, 135, 186, 187 et suivants, 230, 259, 266bis, 270, 275bis du Code pénal ermétique (voir annexe). 9. Parallélement à la démarche de l'association POUR UNE JEUNESSE SANS PIXELS, le ministére des transports, des communications et de l'énergie a, le 1er octobre 1996, porté plainte contre la SPR pour violation de la loi sur la radio et la télévision. Cette décision a provoqué une vive émotion en POMPILIE. Plusieurs députés sont intervenus pour que le gouvernement agisse contre la FEDERATION ERMETIQUE par la voie de la procédure en manquement (art. 170 du traité instituant la Communauté européenne) ou saisisse la COUR INTERNATIONALE DE JUSTICE. 10. Le 20 février 1997, John KEMIZO s'est rendu en FEDERATION ERMETIQUE pour assister, à titre privé, au championnat d'Europe de curling. Un jour plus tard, alors qu'il regagnait son hôtel, aprés avoir fété une victoire de l'équipe de POMIPILIE, il a été interpellé par la gendarmerie et conduit aussitôt devant le juge d'instruction de VILLELIBRE, capitale de la FEDERATION ERMETIQUE. Ce dernier l'a informé, en langue pompilienne, des deux plaintes qui avaient été déposées contre la SPR et ses organes et a prononcé sa mise en détention. John KEMIZO a vainement protesté contre cette décision. 11. En réaction à l'arrestation de John KEMIZO, le gouvernement pompilien a saisi la COMMISSION EUROPENNE en vue de l'introduction d'un recours en manquement devant la COUR DE JUSTICE DES COMMUNAUTES EUROPEENNES. La POMPILIE reproche à la FEDERATION ERMETIQUE la violation des art. 59 et suivants du Traité instituant la Communauté européenne ainsi que celle de la Directive 89/552/CEE du Conseil, du 3 octobre 1989, visant à la coordination de certaines dispositions législatives, réglementaires et administratives des Etats membres relatives à l'exercice d'activités de radiodiffusion télévisuelles. Dans un communiqué, le gouvernement de la FEDERATION ERMETIQUE s'est élevé contre cette démarche et a fait valoir que la législation ermétique était parfaitement conforme au droit communautaire. Il a par ailleurs regretté le laxisme dont fait preuve le gouvernement pompilien dans la surveillance des sociétés de télécommunications. 12. Le 30 mai 1997, John KEMIZO a été condamné à une peine de six mois de prison ferme par le TRIBUNAL DES PEINES de VILLELIBRE. Les juges ont retenu que le prévenu avait pris une part prépondérante dans la définition de la stratégie de diffusion de la SPR en général et dans l'organisation de la période " OPEN SCREEN" en particulier. Ils ont reconnu qu'un systéme de contrôle avait été mis en place mais ont noté, d'une part, que celui-ci était insuffisant pour assurer une protection efficace car les mineurs qui le souhaitaient pouvaient néanmoins accéder aux sites " interdits ", et, d'autre part, que le systéme n'avait pas correctement fonctionné. En conséquence, le Tribunal a fait application des art. 135 et 197 du Code pénal ermétique. Les juges ont également relevé que la population ermétique avait, grâce à la journée " OPEN SCREEN " pu avoir accés à de nombreux documents injurieux concernant le comportement de certains fonctionnaires ermétiques durant la deuxiéme guerre mondiale et que ces documents portaient indément un embléme dérivé du drapeau ermétique. En conséquence, ils ont également fait application de l'art. 270 du Code pénal. En revanche, les juges ont considéré que la plupart des infractions mentionnées dans la plainte déposée par l'association POUR UNE JEUNESSE SANS PIXELS étaient fantaisistes et ont condamné cette derniére aux frais de la cause. Tant John KEMIZO que l'association POUR UNE JEUNESSE SANS PIXELS se sont immédiatement pourvus en cassation contre ce jugement. 13. Le 4 juin 1997, le TRIBUNAL DES PERSONNES MORALES de VILLELIBRE a condamné la SPR à une amende de 1'000'000.-- d'écus pour violation des art. 70 et 72 de la loi sur la radio et la télévision. Les juges ont considéré que la diffusion de l'internet sur un réseau câblé de télévision était soumis à l'octroi d'une concession en vertu des art. 39 et suivants de la loi et que la concession accordée au réseau ULVSNET ne l'autorisait pas à diffuser des programmes transmis par voie non hertzienne, hormis des informations météorologiques et des signaux techniques. En conséquence, l'utilisation d'un réseau câblé de télévision pour donner accés à l'internet a enfreint l'art. 70 al. 2 lit. c de la loi. Au surplus, les juges ont relevé que, lorsqu'il est diffusé sur un réseau câblé de télévision, l'internet constitue un programme échappant à toute souveraineté nationale au sens de l'art. 72 de la loi. La SPR s'est immédiatement pourvue en cassation contre le jugement. 14. Le 20 juin 1997, John KEMIZO a fait la connaissance d'un détenu surnommé BEYBAR LE BARBU. Il lui a promis une forte récompense s'il trouvait le moyen de tromper la surveillance des gardiens. Aprés avoir réussi à soudoyer un gendarme, BEYBAR et John KEMIZO sont parvenus à s'évader durant la messe dominicale. Aprés avoir volé une voiture, John KEMIZO est parvenu à retourner clandestinement en POMPILIE. Pour ce faire, il a dû forcer le poste de douane du sinueux col du MONT-LACET. John KEMIZO a été blessé mais les douaniers ermétiques ne sont pas parvenus à l'empécher de franchir la frontiére. 15. Le 28 juin 1997, la SPR a déposé une demande de suspension de la procédure auprés de la COUR FEDERALE. Elle a invoqué le fait que la COUR SUPREME DES ETATS-UNIS devrait prochainement se prononcer au sujet d'une affaire similaire et que la COMMISSION EUROPENNE préparait un important rapport concernant l'application de la directive 89/552/CEE " Télévision sans frontiéres ". Surtout, la SPR a estimé qu'il était souhaitable que la COUR FEDERALE attende l'arrét de la COUR DE JUSTICE DES COMMUNAUTES EUROPENNES sur l'action en manquement intentée par la POMPILIE. 16. Le 31 août 1997, la COUR FEDERALE, autorité judiciaire supréme de la FEDERATION ERMETIQUE, a déclaré irrecevable le recours en cassation pénale déposé par John KEMIZO au motif que le recourant aurait dé se constituer prisonnier au plus tard à la veille de l'audience de la Cour. Les juges ont par ailleurs relevé que, méme s'il avait été recevable, le pourvoi aurait dé étre rejeté car le jugement du 30 mai 1997 était fondé. La Cour a également rejeté le pourvoi déposé par l'association POUR UNE JEUNESSE SANS PIXELS. Elle a cependant réduit de moitié le montant des frais de justice. 17. Le 16 septembre 1997, la COUR FEDERALE a rejeté le recours en cassation pénale déposé par la SPR. Par la méme occasion, elle a repoussé la demande de suspension de la procédure au motif que la COMMISSION EUROPEENNE avait d'ores et déjà eu l'occasion d'exprimer son avis au sujet du contenu préjudiciable de l'internet. Par ailleurs, la Cour a relevé que l'opinion de la COUR SUPREME DES ETATS-UNIS n'était en aucune façon relevante pour la solution du litige.
Internet et la liberté d'expressionQuelques documents récents
Le présent corrigé est destiné aux membres des jurys des plaidoiries et de la finale. Il ne constitue qu'un résumé des problèmes juridiques que semble poser l'état de fait. Bien évidemment, le corrigé ne lie pas les membres des jurys. Par ailleurs, pour ne pas fausser l'appréciation, ce document a été écrit par rapport au seul cas pratique et non sur la base des mémoires rédigés par les étudiants. Il est cependant tout à fait possible que ceux-ci aient abordé certains problèmes sous un angle différent.
|
|
Communiqué de presse 9 décembre 97 |
|
Philippe Trinchan, Press@unifr.ch