La définition de la féminité par l’image est une des notions saillantes
amenées à l’histoire de l’art par les études genres. Dans la culture
visuelle de la seconde moitié du XIXe siècle et à la Belle Époque, un
impact à la fois rhétorique et détonant peut être attribué aux représentations
de la femme de Giovanni Boldini. L’auteure de cet article propose une
étude picturale fouillée qui permet de retracer la vision de la femme
selon ce peintre de tout premier plan.
par Anita Petrovski
Actif à Paris entre 1872 et 1931, année de sa mort, Boldini était considéré
par ses contemporains comme un faiseur d’images: “ le portraitiste le
plus fort et le plus libre de la femme du monde ” . Ses tableaux, caractérisés
par leur format monumental et leur style enlevé, furent le point de
mire lors de manifestations telles que le Salon parisien, l’Exposition
Universelle et la Biennale de Venise. Ils fixent le stéréotype d’une
femme surnaturelle au niveau de l’apparence comme de son rayonnement
social. Ils préfigurent déjà certains motifs iconographiques de la star
et du mannequin: l’aura, le déhanchement, le lustrage de la chair et
de la robe du soir, le sex-appeal. Au-delà de cette esthétique dont
on connaît aujourd’hui la fortune médiatique, Boldini joua un rôle “d’insigne
démon de la peinture ” , de découvreur de la nature féminine. Ses peintures
de la femme en mouvement témoignent d’une recherche artistique novatrice;
elles dénotent aussi des comportements non conventionnels et suggèrent
une libération du corps dans l’espace.
Deux leçons de musique
Le morceau à quatre mains (fig. 1), également intitulé La
future épouse de Paul Helleu, fut probablement peint avant le 28
juillet 1886, date à laquelle P. Helleu, artiste et compagnon de bohème
de Boldini, épousait la parisienne Alice Guérin.

La composition, traitée en plan rapproché, privilégie le défilement
oblique du clavier ainsi qu’une atmosphère d’intimité. Les exécutantes
sont saisies de profil, assises côte à côte, déchiffrant avec attention
la partition. Le parallélisme de leur pose souligne l’analyse physionomique
effectuée par Boldini. La “ future épouse ” se distingue par la délicatesse
de son visage et une poitrine ravissante, émergeant dans la blancheur
du décolleté. Sa silhouette à la dernière mode trouve un contrepoint
expressif dans la figure du professeur. Mentor artistique et chaperon,
cette dernière présente les signes d’une féminité vieillissante: casaque
noire nouée sur un corsage fleuri, visage et gorge empâtés, regard myope
derrière les lunettes.
Dans La leçon de piano (fig. 2), le peintre donne un cadrage
d’ensemble sur le duo, répétant la diagonale de l’instrument et la stature
hiératique de la femme âgée. Alice Guérin, quant à elle, y subit un
renversement de valeurs frappant. Tantôt portraiturée en élève docile,
elle se renverse sur la chaise en proie à une convulsion intense. Ses
membres écartelés dans l’espace, la cambrure et l’expression faciale
témoignent de son état extatique. La restitution de cette attitude hors
du commun s’accompagne d’une facture gestuelle et saccadée, typique
du style boldinien.

Le corps féminin, le piano et la sexualité
Au XIXe siècle, la femme au piano constitue un thème récurrent
dans la peinture académique aussi bien que dans la photographie et l’Impressionnisme.
Les deux tableaux de Boldini donnent une approche innovatrice en ce
qui concerne la qualité cinématographique du cadrage et le décryptage
du mouvement. Sur le plan humain, ces oeuvres évoquent des rituels distincts
dans l’acquisition de la féminité. Dans l’écrit Parisiennes de ce temps
(1910), le littérateur Octave Uzanne prête deux fonctions aux arts d’agrément.
Leur pratique permet à la maîtresse de maison” de faire de jolies choses
qui plaisent au mari, éveillent le goût chez les enfants et embellissent
le foyer ”. D’autre part, le piano surtout peut se révéler être “ une
source de volupté cérébrale ”3, favorisant l’échappée “ dans le monde
des rêves et des chimères ”3.
Le morceau à quatre mains, qu’on peut définir comme tableau
de fiançailles, décrit ce contexte éducatif traditionnel. Il projette
Alice Guérin dans son rôle d’épouse modèle et associe l’apprentissage
musical à la joliesse du corps et au maintien en société. Le regard
de Boldini insiste cependant sur le confinement dans lequel se déroule
la leçon. Il met l’accent sur la fonction contraignante des accessoires:
ceinture, manchettes, bracelets, ruban dont la texture noire et opaque
favorise une silhouette idéale par l’étranglement. Il dépeint un espace
domestique fermé par une série de rayures: touches noires du piano,
montants de la porte, lignes du parquet, grillage à l’arrière-plan.
Une leçon de sensualité Dans La leçon de piano, le pouvoir émotionnel
de la musique sur la femme est rendu visible à son paroxysme. Certaines
parties du corps d’Alice Guérin sont directement peintes en vibrato.
Son agitation est assimilée à la découverte d’une dimension physique
différente, d’autant plus intrigante que son chaperon ne semble nullement
en être consciente. Boldini, en “ insigne démon ”, développe la notion
de volupté mentionnée par Uzanne. L’ouverture de la bouche et des cuisses,
le frottement de la chair contre le bois du piano, le dévoilement du
creux pubien transforment l’exécution musicale en expérience sensuelle.
Ce scénario trouve un parallèle contemporain dans le film de Jane Campion,
The Piano (1993), et entraîne des interrogations similaires quant
à la sexualité. Boldini, comme la réalisatrice néozélandaise, montre
que la création artistique permet à la femme de dépasser certains codes
imposés par la société, de découvrir et d’exprimer le potentiel sexuel
en son corps. Dans le tableau comme dans le film, cette définition de
la féminité par le plaisir pose la question cruciale du regard masculin.
Anita Petrovski, collaboratrice scientifique au
Château de Gruyères depuis 2001. Doctorat en cours: G. Boldini. Le corps
féminin et sa mise en scène.

Die Klavierstunde als Unterricht in weiblicher Sinnlichkeit
Bei seinen Zeitgenossen galt Giovanni Boldini (1872-1931)
als "stärkster und freister Porträtmaler der Frau von Welt". Wie Anita
Petrovski in ihrer Untersuchung zeigt, ist das Frauenbild, das dieser
Modemaler in ebenso schwungvollen wie monumentalen Bildern fixiert,
vom Stereotyp einer von ihrer Erscheinung und sozialen Ausstrahlung
her übernatürlichen Frau bestimmt. Einige Bildmotive nehmen Merkmale
des Stars oder Mannequins vorweg. Das Klavier kann dabei eine "Quelle
geistiger Wollust" darstellen. Was die Erfassung der Körperbewegung
und die filmische Wahl des Ausschnitts betrifft, erweist sich Boldinis
Malerei als durchaus innovativ.