> universitas friburgensis juin 2002

 
 

 


migration clandestine : les femmes latino-américaines en suisse

La migration clandestine entraîne chez les femmes latino-américaines l’adoption de différentes stratégies pour assurer leur survie et prolonger leur séjour. Ces stratégies visent à les rendre " invisibles " aux yeux des autorités et de la société publique et donc difficiles à étudier. L’auteure de cet article a pourtant réussi à collecter des entretiens pour en dresser le portrait, tout en demi-teinte. Souvent la migration coïncide avec un changement de rôle social : auparavant confinée dans l’espace privé par son rôle traditionnel, la femme doit chercher un nouvel espace. Clandestine, elle ne peut pourtant pénétrer officiellement dans l’espace public, et doit se contenter d’un monde en marge. Découverte.

par Myrian Carbajal

Ces réflexions se limitent aux femmes dont l’objectif est de rassembler l’argent nécessaire à améliorer les conditions de vie de la famille (subvenir à l’éducation des enfants, payer des dettes, construire une maison, établir un petit commerce, avoir une indépendance économique pour le futur). Ces femmes ont pour mission de procurer régulièrement de l’argent, à leurs parents, à un-e membre de la famille ou à leur mari.

Ainsi, face au modèle historique idéal de famille monogamique et patriarcal (prédominant en Amérique Latine), le phénomène des divorces, séparations, cohabitations, mères célibataires tend à se généraliser . Ce constat est une réalité de plus en plus présente en Amérique latine où le nombre de femmes " cheffes de famille " est en augmentation. En outre, leur rôle productif n’est pas souvent " reconnu " ou reste dans l’ombre. C’est ainsi que dans la société d’origine, la division entre espace public masculin et espace privé féminin est très nette.

Le processus migratoire provoque un changement " visible " du rôle féminin traditionnel : les femmes migrantes abandonnent leur maison, en laissant leur compagnon et/ou leurs enfants au pays d’origine. Elles pourvoient désormais au financement de la famille et s’intègrent dans la structure de production. Cela ne se passe pas exclusivement lorsqu’elles sont célibataires, mais aussi dans le cadre du mariage ou du concubinage.

Se fondre dans la foule à tout prix
" J’essaie d’éviter les clubs latinoaméricains, je ne vais pas danser, j’évite d’aller aux manifestations, je m’habille très bien pour sortir, il faut faire semblant d’être étudiant ou touriste… dans toutes les maisons j’ai deux habits de rechange et alors je m’habille différemment pour travailler. Je traverse correctement la rue, je suis les horaires de train, bus, etc. "
Le terme d’adaptation, dans la sociologie des migrations, fait référence à la capacité de se conformer aux exigences du pays d’accueil , c’est-à-dire de mettre en place les nouveaux codes sociaux, règles, comportements, etc., voire tout ce qui constitue le minimum indispensable pour vivre harmonieusement dans le pays de destination. Certes, pour n’importe quelle immigrée, une des premières exigences imposées par le pays hôte est d’accepter et d’assumer les nouvelles règles du jeu qui ont cours dans le lieu de séjour. Or, dans le cas des femmes latino-américaines clandestinisées, cette capacité ne se présente pas seulement comme indispensable pour être tolérées et vivre dans ce nouveau contexte, mais aussi comme la possibilité de se mélanger, de se fondre dans la foule et d’éviter de se faire remarquer. Passer inaperçue et ne pas se différencier est donc une manière de prolonger leur séjour et en conséquence de reproduire l’état de clandestinité. Dans cette perspective, des adjectifs comme caché, secret, mystérieux, souterrain, rencontrés au cours des entretiens y sont étroitement associés.

En outre, être en situation de clandestinité suppose une constante situation à risque. Le seul fait de sortir signifie déjà un risque. Ainsi, l’espace public se présente comme menaçant, contraignant et dangereux. Il s’agit d’y adopter une attitude de prudence afin de se différencier le moins possible de l’ensemble et de ne pas soulever le moindre soupçon sur son statut de clandestine. Les femmes interrogées seront les premières à respecter les normes, les règles, les horaires, les signaux de transit, à payer le ticket de bus, etc.

En ce sens, la rue et la maison se présentent comme des espaces aux statuts paradoxaux ; elles peuvent signifier le danger, l’inconnu, l’imprévisible ou au contraire le refuge, l’endroit de rencontre, la zone de sécurité. Il s’agit d’apprendre à " maîtriser " l’espace public en mettant en place des comportements stratégiques afin d’atteindre des conditions qui permettraient, à leurs yeux, le passage vers une " vie normale ". Le fait de vivre entre l’invisibilité et la visibilité fait référence à la capacité d’apprendre l’art de vivre dans la clandestinité (tout en sachant s’en éloigner). Ainsi, l’enjeu consiste à repérer les endroits, activités et situations qui peuvent constituer des risques évidents, à acquérir les différents instruments, outils et stratégies pour garder ou au contraire dévoiler le secret, faire face aux besoins quotidiens et prolonger le séjour autant que possible. L’invisibilité se présente donc comme une caractéristique intrinsèque de la clandestinité et une condition de sa reproduction.

Le prix de la liberté
" Je me sens plus sûre de moi-même, je pense que j’ai plus de courage pour affronter la vie…"

“ Là-bas, c’est mon mari qui avait la force, l’argent et le pouvoir et moi, je devais me soumettre… maintenant, je suis suffisamment solide et indépendante. "

La migration semble entraîner des différences fondamentales au niveau du mode de vie des femmes interrogées. Divers aspects sont soulevés lorsqu’il s’agit pour elles d’évaluer leur expérience migratoire : le fait d’avoir plus d’indépendance, d’avoir plus d’opportunités, d’avoir des possibilités d’emploi, une indépendance financière, etc. Ainsi, elles se dépeignent au travers d’images fortes: tantôt, elles se voient comme mères courageuses et travailleuses qui se sacrifient pour donner à leurs enfants la possibilité d’avoir une vie plus digne, tantôt elles se voient comme des filles aînées courageuses et travailleuses qui sacrifient leurs études pour aider leurs parents. En tant qu’immigrées, elle sont reléguées à une condition sociale inférieure dans leur lieu de séjour, ce qui rend cette dimension sacrificielle encore plus importante.

" J’occupais un poste où j’étais valorisée … ici, je suis une bonne, c’est très dur et chez moi on avait même une servante ! "

Cette situation exige une véritable reconstitution de leur identité. Ainsi, très souvent, leur statut social dans leur pays d’origine était plus élevé que dans le pays d’accueil. En tant que travailleuses clandestines, elles ne peuvent revendiquer un statut égal à celui qu’elles ont quitté.

Clandestinité : un état second
" Le point de vue des immigrés sur l’intégration diffère singulièrement de celui des spécialistes des sciences sociales … (l’immigré) met fortement l’accent sur la dimension locale de l’intégration et ... associe volontiers intégration et réussite personnelle… "

S’approcher de l’univers de croyance de ces femmes est une tentative de comprendre leurs logiques d’actions, leurs choix et le sens qu’elles donnent à leur expérience migratoire, malgré leur condition. Dans cette perspective, même si nous ne pouvons pas parler d’une vraie " sortie " vers les espaces publics, le " public " et le " privé " acquièrent d’autres connotations pour ces femmes dans le contexte de la migration.

C’est ainsi qu’elles utilisent les termes être adaptée, s’être habituée, être intégrée pour qualifier leurs expériences. Pourtant, de par leur situation, leur expérience reste intime, reléguée à leur seule interprétation. Loin de se référer à des contacts officiels qui les cautionneraient dans une situation établie et un rôle officiel, leur vie se déroule dans l’ombre, les obligeant à développer la nécessité de sans cesse " savoir dominer ou contrôler la situation" (disposer de ressources, surpasser des difficultés économiques, etc).

 

Myrian Carbajal, doctorante, Université de Fribourg, Département travail social et politiques sociales. Sa thèse de doctorat en cours sur le mode de vie des femmes latino-américaines clandestinisées est constituée d’entretiens individuels de femmes habitant en Suisse de manière illégale.

 


"Unsichtbare" Migrantinnen aus Lateinamerika

Die illegale Migration bewirkt einen "sichtbaren" Wandel der herkömmlichen Rollenverteilung: Es sind die Migrantinnen, die Familie und Heim verlassen, um in der Fremde den finanziellen Unterhalt ihrer Angehörigen zu sichern. Zu ihrer Überlebensstrategie gehört, sich in den Zielländern möglichst "unsichtbar" zu machen. Wie Myrian Carbajal in Gesprächen mit lateinamerikanischen Migrantinnen erfuhr, sehen sie sich oft in der Rolle der sich aufopfernden Mutter oder ältesten Schwester und sind bereit, einen niedrigeren sozialen Status in Kauf zu nehmen. Obwohl sie aufgrund ihres Schattendaseins in prekären Verhältnissen leben, verstehen sie ihre Rolle (Haushaltshilfe, Kindermädchen) als positiv.

 


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Mise à jour: juin 2002 par nf
 
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