La migration clandestine entraîne chez les femmes latino-américaines
l’adoption de différentes stratégies pour assurer leur survie et prolonger
leur séjour. Ces stratégies visent à les rendre " invisibles " aux yeux
des autorités et de la société publique et donc difficiles à étudier.
L’auteure de cet article a pourtant réussi à collecter des entretiens
pour en dresser le portrait, tout en demi-teinte. Souvent la migration
coïncide avec un changement de rôle social : auparavant confinée dans
l’espace privé par son rôle traditionnel, la femme doit chercher un
nouvel espace. Clandestine, elle ne peut pourtant pénétrer officiellement
dans l’espace public, et doit se contenter d’un monde en marge. Découverte.
par Myrian Carbajal
Ces réflexions se limitent aux femmes dont l’objectif est de rassembler
l’argent nécessaire à améliorer les conditions de vie de la famille
(subvenir à l’éducation des enfants, payer des dettes, construire une
maison, établir un petit commerce, avoir une indépendance économique
pour le futur). Ces femmes ont pour mission de procurer régulièrement
de l’argent, à leurs parents, à un-e membre de la famille ou à leur
mari.
Ainsi, face au modèle historique idéal de famille monogamique et patriarcal
(prédominant en Amérique Latine), le phénomène des divorces, séparations,
cohabitations, mères célibataires tend à se généraliser . Ce constat
est une réalité de plus en plus présente en Amérique latine où le nombre
de femmes " cheffes de famille " est en augmentation. En outre, leur
rôle productif n’est pas souvent " reconnu " ou reste dans l’ombre.
C’est ainsi que dans la société d’origine, la division entre espace
public masculin et espace privé féminin est très nette.
Le processus migratoire provoque un changement " visible " du rôle
féminin traditionnel : les femmes migrantes abandonnent leur maison,
en laissant leur compagnon et/ou leurs enfants au pays d’origine. Elles
pourvoient désormais au financement de la famille et s’intègrent dans
la structure de production. Cela ne se passe pas exclusivement lorsqu’elles
sont célibataires, mais aussi dans le cadre du mariage ou du concubinage.
Se fondre dans la foule à tout prix
" J’essaie d’éviter les clubs latinoaméricains, je ne vais pas
danser, j’évite d’aller aux manifestations, je m’habille très bien pour
sortir, il faut faire semblant d’être étudiant ou touriste… dans toutes
les maisons j’ai deux habits de rechange et alors je m’habille différemment
pour travailler. Je traverse correctement la rue, je suis les horaires
de train, bus, etc. "
Le terme d’adaptation, dans la sociologie des migrations, fait référence
à la capacité de se conformer aux exigences du pays d’accueil , c’est-à-dire
de mettre en place les nouveaux codes sociaux, règles, comportements,
etc., voire tout ce qui constitue le minimum indispensable pour vivre
harmonieusement dans le pays de destination. Certes, pour n’importe
quelle immigrée, une des premières exigences imposées par le pays hôte
est d’accepter et d’assumer les nouvelles règles du jeu qui ont cours
dans le lieu de séjour. Or, dans le cas des femmes latino-américaines
clandestinisées, cette capacité ne se présente pas seulement comme indispensable
pour être tolérées et vivre dans ce nouveau contexte, mais aussi comme
la possibilité de se mélanger, de se fondre dans la foule et d’éviter
de se faire remarquer. Passer inaperçue et ne pas se différencier est
donc une manière de prolonger leur séjour et en conséquence de reproduire
l’état de clandestinité. Dans cette perspective, des adjectifs comme
caché, secret, mystérieux, souterrain, rencontrés au cours des entretiens
y sont étroitement associés.
En outre, être en situation de clandestinité suppose une constante
situation à risque. Le seul fait de sortir signifie déjà un risque.
Ainsi, l’espace public se présente comme menaçant, contraignant et dangereux.
Il s’agit d’y adopter une attitude de prudence afin de se différencier
le moins possible de l’ensemble et de ne pas soulever le moindre soupçon
sur son statut de clandestine. Les femmes interrogées seront les premières
à respecter les normes, les règles, les horaires, les signaux de transit,
à payer le ticket de bus, etc.
En ce sens, la rue et la maison se présentent comme des espaces aux
statuts paradoxaux ; elles peuvent signifier le danger, l’inconnu, l’imprévisible
ou au contraire le refuge, l’endroit de rencontre, la zone de sécurité.
Il s’agit d’apprendre à " maîtriser " l’espace public en mettant en
place des comportements stratégiques afin d’atteindre des conditions
qui permettraient, à leurs yeux, le passage vers une " vie normale ".
Le fait de vivre entre l’invisibilité et la visibilité fait référence
à la capacité d’apprendre l’art de vivre dans la clandestinité (tout
en sachant s’en éloigner). Ainsi, l’enjeu consiste à repérer les endroits,
activités et situations qui peuvent constituer des risques évidents,
à acquérir les différents instruments, outils et stratégies pour garder
ou au contraire dévoiler le secret, faire face aux besoins quotidiens
et prolonger le séjour autant que possible. L’invisibilité se présente
donc comme une caractéristique intrinsèque de la clandestinité et une
condition de sa reproduction.
Le prix de la liberté
" Je me sens plus sûre de moi-même, je pense que j’ai plus de
courage pour affronter la vie…"
“ Là-bas, c’est mon mari qui avait la force, l’argent et le pouvoir
et moi, je devais me soumettre… maintenant, je suis suffisamment solide
et indépendante. "
La migration semble entraîner des différences fondamentales au niveau
du mode de vie des femmes interrogées. Divers aspects sont soulevés
lorsqu’il s’agit pour elles d’évaluer leur expérience migratoire : le
fait d’avoir plus d’indépendance, d’avoir plus d’opportunités, d’avoir
des possibilités d’emploi, une indépendance financière, etc. Ainsi,
elles se dépeignent au travers d’images fortes: tantôt, elles se voient
comme mères courageuses et travailleuses qui se sacrifient pour donner
à leurs enfants la possibilité d’avoir une vie plus digne, tantôt elles
se voient comme des filles aînées courageuses et travailleuses qui sacrifient
leurs études pour aider leurs parents. En tant qu’immigrées, elle sont
reléguées à une condition sociale inférieure dans leur lieu de séjour,
ce qui rend cette dimension sacrificielle encore plus importante.
" J’occupais un poste où j’étais valorisée … ici, je suis une bonne,
c’est très dur et chez moi on avait même une servante ! "
Cette situation exige une véritable reconstitution de leur identité.
Ainsi, très souvent, leur statut social dans leur pays d’origine était
plus élevé que dans le pays d’accueil. En tant que travailleuses clandestines,
elles ne peuvent revendiquer un statut égal à celui qu’elles ont quitté.
Clandestinité : un état second
" Le point de vue des immigrés sur l’intégration diffère singulièrement
de celui des spécialistes des sciences sociales … (l’immigré) met fortement
l’accent sur la dimension locale de l’intégration et ... associe volontiers
intégration et réussite personnelle… "
S’approcher de l’univers de croyance de ces femmes est une tentative
de comprendre leurs logiques d’actions, leurs choix et le sens qu’elles
donnent à leur expérience migratoire, malgré leur condition. Dans cette
perspective, même si nous ne pouvons pas parler d’une vraie " sortie
" vers les espaces publics, le " public " et le " privé " acquièrent
d’autres connotations pour ces femmes dans le contexte de la migration.
C’est ainsi qu’elles utilisent les termes être adaptée, s’être habituée,
être intégrée pour qualifier leurs expériences. Pourtant, de par leur
situation, leur expérience reste intime, reléguée à leur seule interprétation.
Loin de se référer à des contacts officiels qui les cautionneraient
dans une situation établie et un rôle officiel, leur vie se déroule
dans l’ombre, les obligeant à développer la nécessité de sans cesse
" savoir dominer ou contrôler la situation" (disposer de ressources,
surpasser des difficultés économiques, etc).
Myrian Carbajal, doctorante, Université de Fribourg,
Département travail social et politiques sociales. Sa thèse de doctorat
en cours sur le mode de vie des femmes latino-américaines clandestinisées
est constituée d’entretiens individuels de femmes habitant en Suisse
de manière illégale.

"Unsichtbare" Migrantinnen aus Lateinamerika
Die illegale Migration bewirkt einen "sichtbaren" Wandel
der herkömmlichen Rollenverteilung: Es sind die Migrantinnen, die Familie
und Heim verlassen, um in der Fremde den finanziellen Unterhalt ihrer
Angehörigen zu sichern. Zu ihrer Überlebensstrategie gehört, sich in
den Zielländern möglichst "unsichtbar" zu machen. Wie Myrian Carbajal
in Gesprächen mit lateinamerikanischen Migrantinnen erfuhr, sehen sie
sich oft in der Rolle der sich aufopfernden Mutter oder ältesten Schwester
und sind bereit, einen niedrigeren sozialen Status in Kauf zu nehmen.
Obwohl sie aufgrund ihres Schattendaseins in prekären Verhältnissen
leben, verstehen sie ihre Rolle (Haushaltshilfe, Kindermädchen) als
positiv.